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MEMOIRES DU CARDINAL DE RETZ

Beaucoup de mémoires nous ont transmis le souvenir des troubles de la Fronde, de ces scènes tumultueuses, de ces menées séditieuses, de ces orages d'un jour qui s'apaisèrent sitôt devant un pouvoir absolu fort et respecté, qui s'oublièrent si vite au milieu du calme intérieur d'une monarchie puisante et de ses gloires extérieures. Ce Boni entre autre» les mémoires d'un homme fameux connue moraliste, La Rochefoucauld; ceux d'un magistrat, honnête homme, lourd écrivain, Orner Talon ; ceux encore de Mlle de Montpensier, de Mme de Motteville. Mais les plus illustres de tous, dont on peut le plus justement dire qu'ils ne sont pas propres seulement à satisfaire nu esprit curieux , mais qu'ils attachent par des qualités originales et se recommandent par une véritable valeur littéraire, ce sont les mémoires d'un archevêque de Paris, le cardinal de Retz.

Paul de Gondi était issu d'une famille illustre. qui avait fourni deui évêques au Biége de Paris. Second lils d'Emmanuel de Gondi, il fut destint'' Bans

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vocation à l'état ecclésiastique. Il fît tout ce qu'il pouvait pour quitter la soutane , se battit en duel , conspira contre Richelieu, mena une vie de libertin, tenta d'enlever sa cousine. Son père ou espéra que jeunesse passerait, ou ne voulut rien voir. Un dépit amoureux rendit le jeune homme plus traitable; sans former la résolution de régler sa vie, il prit son parti ; l'espérance de la coadjutorerie de Paris, dont son oncle était évêque, le tenta; il sauva les apparences, fut ordonné prêtre, et saint Vincent de Paul, ^on précepteur , disait de lui , avec les dévots , « qu'il n'avait pas assez de piété, mais qu'il n'était pas trop éloigné du royaume de Dieu. »

Une fois sa profession commencée, il voulut briller parmi ses égaux. Il se fit bien venir du clergé, étudia la théologie avec ardeur, se distingua par son zèle et par sa science, soutint une thèse brillante, et fut reçu en dépit du cardinal de Richelieu avant un de ses protégés, fit des conversions, commença celle de Turenne, reçut le brevet d'évéque d'Agde, qui l'embarrassa fort, parce que, comme il le dit, sa dévotion ne le portait nullement en Languedoc, refusa par défiance de lui-même, mais accepta sous les yeux et sous la direction de son oncle, le titre de coadjuteur de Paris, prêcha avec grand succès devant un immense auditoire, et parut remplir avec talent et avec piété toutes les fonctions de son ministère.

Cependant les troubles de la Fronde commencé-

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rent. Attaehé par la reconnaissance à la reine qui lavait fait nommer coadjuteur, il n'y prit point part dès l'abord , et refusa d'entrer dans les cabales que le duc de Beaufort formait contre le cardinal Mazarin. Pourtant il avait des amis dans les deux eampsj il entretenait des intelligences avec le parti des Frondeurs et la cour ne l'eut pas longtemps pour ami. 11 est vrai qu'elle lui donna bien lieu de se plaindre.

La nouvelle de la victoire de Lens était arrivée. Cette victoire donnait un grand avantage au ministre et fortifiait son pouvoir; Mazarin en triomphait. Le parlement était alors en opposition ouverte; il refusait d'enregistrer un édit d'impôt. Le cardinal pourtant semblait ne devenir que plus conciliant et plus accommodant par son triomphe; du moins il donnai! bette assurance au coadjuteur ; mais ce n'était là qu'une comédie : le lendemain même il t'ait arrêter et conduire à la Bastille deux des membres du parlement les plus hardis dans leur opposition; Broussel et Blancménil. Le peuple se soulève, le parlement vient redemander ses membres, on les lui refuse, l'émeute redouble de violence, la reine s'obstine et tenue les yetll au péril; le coadjuteur tâché d'apaiser le peuple; entouré par la multitude, il la trompe et la calme par des espéraneea qu'il n'a pas \ revienl insister auprès d'Anne d'Autriche, qui se laisse à peine arracher une promesse, sort au risque de se compromettre ,

au risque de sa vie même, pour porter au peuple des paroles de conciliation, flatte, caresse, conjure, menace , enfin persuade , et retourne au Palais- Royal, où la reine le congédie en lui disant : « Allez vous reposer , monsieur , vous avez bien travaillé. »

Paul de Gondi se jette dans le parti des Frondeurs, gagne les Parisiens par ses largesses, dépense en trois mois trente-six mille écus d'aumônes et de libéralités, s'appuie sur le parlement, veut devenir chef de parti , se mêle à toutes les intrigues , est Tâme des conciliabules , dispose d'une portion du peuple, compte de nombreux amis à son service. Mais il ne pouvait paraître à la tête d'une émeute; il lui fallait, dit-il, un fantôme qu'il pût mettre devant lui. Par bonheur, il se trouva que le fantôme était petit-fils de Henri le Grand, qu'il parlait comme on parle atix halles, et qu'il avait de grands cheveux bien longs et bien blonds ; « on ne saurait imaginer le poids de ces circonstances, ni concevoir l'effet qu'elles firent au peuple. » Ce personnage derrière lequel s'abritait la mitre épiscopale de Paul de Gondi, c'était le duc de Beaufort. Plusieurs années se passent ati milieu de ces intrigues et de ces menées. On craint le coadjuteur, on le flatte, on le rappelle; il refuse; on lui fait entrevoir l'espérance de devenir gouverneur de Paris, il se laisse prendre et s'aperçoit qu'on le joue. Il a des intelligences secrètes avec l'Espagne, et bien qu'il hésite à mettre

dans la nouvelle ligue le grain de catholicon, comme il le dit lui-même, il se résout néanmoins à faire ou du moins à laisser faire des propositions. Mais le parlement lui manque; le président de Mesmes et surtout le président Mole résistent à l'intrigant qui les entraîne trop loin : magistrats fermes et honnêtes, ils respectent la royauté; pour eux, la désobéissance se mesure sur l'illégalité, se justifie par elle, commence et finit avec elle. M. le Prince, le grand (. undé, fait sa paix avec le ministre; tout ce tumulte s'apaise peu à peu; engagé dans l'opposition sans but déterminé, embarrassé sans doute pour en sortir, traitant fièrement avec la cour, paraissant quelquefois la servir avec hauteur, Retz louvoie entre les divers partis, intrigue toujours, est accusé d'avoir tiré sur la voiture de M. le Prince et se défend avec noblesse devant le parlement; mais il perd ses appuis, Mazarin le fait saisir, l'envoie à la Bastille, de là à Nantes. Il concerte un plan d'évasion, s'échappe, quitte la France, après avoir donné sa démission d'évèque de Paris qu'il rétracte ensuite, parcourt les pays voisins où il compromet étrangement . s'il faut en croire Guy .lolv, son secrétaire, la dignité de son titre; va à Rome assister à l'élection de deux papes, el siéger à deux conclaves comme cardinal. Louis \IV ne lui permet de rentrer en France que s il renouvelle sa démission; il revient enfin à Paris, et \ passe le reste (le ses jours. Là, il Misait SOUVenl Mine «le Sévigné, qui l'aimait beau-

coup, qui lut cherchait des distractions, lui faisait lire, par Corneille, une tragédie qui taisait souvenir des anciennes, disait-elle, Pulchérie; par Molière Trissotin, cette 'comédie qui depuis s'appela les Femmes savantes, par Boileau, Y Art poétique et le Lutrin. 11 passa ses dernières années à écrire ses mémoires, et termina en \ 679 sa vie si orageuse et si agitée , dans un repos que lui commandaient son âge, ses malheurs et son impuissance, mais dont il semblait se consoler par le souvenir du rôle turbulent qu'il avait joué.

Comme homme et comme prêtre , la vie du cardinal de Retz fut pleine de fautes et de scandales; la galanterie et l'ambition la remplirent. Il contribua puissamment aux troubles et aux malheurs de cette époque par son ambition , ses ressentiments , son désir inquiet de mouvement et de gloire. L'amourpropre fut presque toujours chez lui plus fort que tous les scrupules. Il abusa de ses talents, déshonora son habit, et, sans être méchant, fit beaucoup de mal. Il raconte quelles furent les pensées qui l'occupèrent dans la retraite par laquelle il se prépara à prendre les ordres, et il les avoue ingénument : « Je n'ignorais pas de quelle nécessité est la règle des mœurs à un évêque. . ; et je sentais en même temps que je n'en étais pas capable, et que tous les obstacles de conscience et de gloire que j'opposerais au dérèglement ne seraient que des digues fort mal assurées. Je pris, après six jours de ré-

flexion, le parti de faire le mal par dessein, ce qui est sans comparaison le plus criminel devant Dieu, mais ce qui est sans doute le plus sage devant le monde; parce, qu'en le taisant ainsi, Ton y met toujours des préalables qui en couvrent une partie, et parce que Ton évite pas ce moyen le plus dangereux ridicule qui se puisse rencontrer dans notre prui'ession, qui est celui de mêler à nintiv-temps le prêtre dans la dévotion. » Sans doute une vocation forcée evcuse bien des choses; mais ne faut-il pas con\eoir (pic c'était bien largement user de cette excuse que de se tracer un pareil plan de conduite? La conversion qui termina le tout l'nl-elle sincère? On le croyait alors; Mme de Sévigné le pensait : on en a doute. Ce qui semble justifier les doutes, ou du moins faire croire que l'époque de la conversion fut bien postérieure à celle de la Retraite, c'est que les Mémoire^ témoignenl assez peu du repentir, et paraîtraient plutôt attester le regrel d'un rôle lin: , et une complaisance pour des fautes passées qui se

concilie mal avec la pénitence du peelieur.

Gomme conspirateur, le cardinal de Ketz n'eut que quelques unes des qualités du chef de parti; il

eut le génie de l'intrigue , nue actinie infatigable , une grande dextérité, nue fermeté que lieu ne troublait, une intrépidité a tonte épreuve, nue imagination féconde en ressources, un esprit prompt, net, résolu, qui se complaisait dans le inoiiNcinent, dans le tumulte, dans las factions. 11 s'était nourri de la

lecture de l'histoire des républiques anciennes, son amour-propre lui faisait rêver un rôle égal à celui de ces conspirateurs illustres; il prétendait imiter les héros de Plutarque ; il répondait à un de ses amis qui lui reprochait ses dettes : « A mon âge, César en avait fait trois fois plus que moi. » Hais, par la faute peut-être des circonstances, son esprit ne put se soutenir à la hauteur où le portaient ses espérances ambitieuses. Il vécut dans l'intrigue, il forma, il dirigea un parti politique sans avoir un but arrêté et constant , un objet déterminé vers lequel tendissent ses efforts, un esprit de suite qui présidât à ses actions. Voulait-il se venger de la cour sans autre espoir que celui de la vengeance? Ce n'était pas digne d'un chef de parti. Voulait-il devenir ministre? Il ne semble pas qu'il le désirât, et qu'il y ait jamais compté. Défendait-il les intérêts démocratiques ? Nullement; grand seigneur, il se servait du peuple, mais ne formait pas d'intrigues pour le peuple lui-même. Soutenaitil les prérogatives du parlement? Non, il faisait quelquefois cause commune avec lui, mais l'abandonnait bientôt et en était abandonné. Était-il enfin le défenseur de l'autorité royale? Non plus, il l'appuyait un jour de son influence, et, mécontent le lendemain, il en devenait un des plus ardents ennemis. Non, il était devenu un des mécontents plutôt par inquiétude d'esprit et par vanité que pour d'autres motifs : « Je voyais, dit-il, la carrière ouverte, même pour la pratique, aux grandes choses dont la spécu-

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lation m'avait beaucoup louché dès mon enfance;

mon imagination me fournissait toutes les idées «lu possible; mon esprit ne les désavouait pas. » Pourtant a cette époque, il était retenu encore par ce qu'il devait à la reine; plus tard, quand il a cru avoir acquitté sa dette par sa conduite dans la journée dont nous parlions tout à l'heure, quand la reine, par son ingratitude, lui semble l'avoir dégagé du devoir de la reconnaissance, la veille du jour où il s'engagera dans le parti de la Fronde, il demande à ses amis un quart d'heure de réflexion. « Je m'abandonnai à toutes mes pensées ; je rappelai tout ce que mon imagination m'avait jamais fourni de plus éclatant et de plus proportionné aux vastes desseins. Je permis à mes sens de se laisser chatouiller par Le titre de chef de parti, que j'avais toujours honoré dans les vies de Plutarque. Mais ce qui acheva d'étouffer tous mes scrupules fut L'avantage (pie je m'imaginai à me distinguer de ceux de ma profession par un état de vie qui les confond tontes.... Les affaires brouillent les espèces; elles honorent même ce qu'elles ne justifient pas; el les vices d'un archevêque peuvent être dans une infinité de rencontres les vertus d'un chef de parti. » C'est de cette chambre où il délibérait avec Lui-même que, comme

C lé de sa prison, il est sorti coupable; ainsi il

devenait rebelle par vanité, rebelle pour que les vérins du chef ne parti couvrissent el honorassent en lui les vices de l'archevêque ; celait là tout l'objet

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de sa conduite, toutes les espérances de son courage, tout le ternie de tant d'activité inutilement dépensée.

Mais c'est surtout comme écrivain et comme écrivain politique qu'il faut considérer le cardinal de Retz ; c'est à ce titre qu'il mérite de fixer les regards de la postérité. 11 avait commencé fort jeune à écrire: à dix-huit ans , il avait en partie traduit , en partie refait l'histoire de la conjuration de Fiesque, qui avait failli changer le gouvernement de Gènes, et qu'un Italien , Mascardi , avait racontée. Quand la forme du récit ne lui convenait pas, il la modifiait ; quand les idées de l'historien n'étaient pas les siennes, c'est-à-dire quand elles lui paraissaient témoigner de trop de réserve et de trop de prudence , il les changeait pour les rendre plus hardies, plus révolutionnaires; il donnait plus de mouvement, plus de chaleur aux discours. L'histoire avait retenu encore cette habitude des temps anciens, de prêter aux personnages des discours supposés, où l'historien, sans chercher la fidélité, négligeant même quelquefois les documents authentiques quand ils subsistent, déploie son éloquence, anime et complète ses tableaux, peint les caractères et les motifs d'action, appelle l'art au secours de la science , pense et parle à la place de >es personnages, de peur que ceux-ci n'aient pensé et parlé moins bien que lui. Parmi ces discours, il en est quelques-uns où Paul de Gondi, dépassant de bien loin son original, et quittant ses traces pour se

ll-'l FRAGMENTS D HISTOIRE LITTERAIRE.

livrer à sa propre inspiration, a développé un grand talent d'orateur, a répandu nue grande chaleur et une grande force d'éloquence. Ou voyait que son intelligence s'était former à 1 école des historiens anciens, qu il avait voulu imiter et égaler la conjuration de Catilina , qu'il prenait la manière grave et forte, les formes sentencieuses de Salluste. Sa diction déjà était nourrie, fermée! neneuse; et pourtant l'ou- \ rage était de 1032 ; c'était l'époque où régnaient les belles phrases, les périodes froides et bien composées de Balzac. Mais Paul de Gondi , tout en conservant, tout en s'appropriant, sans étude et sans efforts, et par l'heureux instinct d'un génie littéraire , ces belles formes de la langue, trouvait dans les passions et dans l'activité de son intelligence, dans son sujet dont il était fortement épris, de quoi remplir et nourrir son éloquence, animer et vivifier son style, féconder enfin la stérile abondance de Balzac.

La Conjuration <lc Fiesque révélait déjà un esprit du premier ordre. Le cardinal de Richelieu, qui ne voulait pas en Fiance d'autre génie que le sien, après a\oir lu l'ouvrage, disait de l'auteur : m C'est un homme dangereux. » Richelieu ne s'était pas trompé, et les 1féri)oires du cardinal de Retz nous montrent combien s est justifiée cette prédiction. Son gpû) pour la conspiration et l 'intrigue , qui s'.étail déjà fait voir par L'appréciation complaisante de la conjuration de Gènes, ne se démentit pas dai^

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le cours de sa vie ; et ses facultés éminentes se révélèrent bientol. par un mauvais emploi sans doute, mais du moins non sans éclat. Les \ lies justes et profondes ne lui manquèrent pas et sur l'histoire politique de son temps, et sur cette grande et générale politique de tous les siècles. Remontant jusqu'aux causes qui ont jeté la France dans tant de troubles et de dissensions, il apprécie avec un coup d'œil sûr l'état du royaume violemment comprimé sous Richelieu , maladroitement traité par Mazarin , le despotisme établi, « le renversement des anciennes lois, l'anéantissement de ce milieu qu'elles ont posé entre les rois et les peuples, » les parlements qui devraient être les appuis du trône jetés dans l'opposition par l'illégalité, et donnant le signal du réveil, signal qui est entendu bientôt et répété par tous. On connaît ce passage où il montre comment la révolte commença. « Le parlement gronda sur l'édit du tarif, et aussitôt qu'il eut seulement murmuré, tout le monde s'éveilla. On chercha, en s'éveillant, comme à tâtons, les lois; on ne les trouva plus. L'on s'effara, l'on cria , l'on se les demanda , et dans cette agitation , les questions que leurs explications firent naître , d'obscures qu'elles étaient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques; et de là, à l'égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire, il tira le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire et tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois,

(jui ne s'accordent si bien jamais ensemble que dans le silence : la salle du Palais profana ces mystères. » Dans ce tableau, d'ailleurs si animé et si pittoresque, il v a des vues élevées dont la portée s'étend de l'histoire de cette époque à 1 histoire tout entière de la monarchie française. Le cardinal de Ketz énonce des maximes qui eussent été traitées de séditieuses et qui n'eussent pas été tolérées sans doute, si l'ouvrage avait paru sous le règne du prince donl la minorité avait été agitée par de telles factions, et dont le despotisme faisait taire le droit des peuples et ne permettait pas de discuter celui des rois. Ce sont de telles maximes qui', à l'époque de la révolution de 1789. donnèrent une vogue nouvelle aux Mémoires du cardinal de Retz. Cette faveur passée, la légitime célébrité subsiste, et A ne semble pas qu< nous ayons d'ouvrage qui approche plus des écrits de Tacite. Le cardinal de Retz a comme L'historien latin, l'art de mêler des réflexions d une profondeur incomparable au récit des faits qu'il expose. \vec une forme plus négligée qui se rapproche du ton de la conversation, qui n'a pas la dignité du ton de l'histoire, ni la gravité triste du moraliste, il ainic à entrecouper ses narrations de brèves et forte- sentences, comme celles que le spectacle des mêmes hommes el des mômes choses inspira au duc de La Rochefoucauld. « Auprès des princes, dit-il, il est aussi dangereux el presque aussi criminel de pouvoir le bien que de vouloir le mal, » et alors il sem-

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ble qu'on retrouve un Irait de Tacite. Parfois c'est une remarque fine et délicate : « Descendre jusqu'aux petits est le plus sûr moyen pour s'égaler aux grands. » Ailleurs c'est une observation judicieuse que suggère à l'auteur son expérience de chef de parti : « L'on a plus de peine dans les partis à vivre avec ceux qui en sont qu'à agir contre ceux qui y sont opposés. »

Mais ce qui recommande surtout ses Mémoires, c'est la force d'intelligence avec laquelle ils sont écrits, c'est cet art de saisir l'ensemble des idées, de les dérouler avec clarté, de faire apercevoir la suite et l'enchaînement des faits, de conduire son lecteur à travers tous les événements de cette histoire orageuse. Le cardinal de Retz n'a pas prétendu faire une histoire régulièrement composée, en proportionner exactement toutes les parties. Ce qu'il faut donc chercher dans ces Mémoires, ce n'est pas cet ordre chronologique et rigoureux, cette composition scrupuleuse d'une œuvre d'étude. Cependant la clarté et la liaison des récits, la lucidité de l'exposition ne laissent rien à désirer; rien n'est confus, rien n'appelle une explication qui manque ; l'auteur rend raison de tout, amène un fait par un autre, n'en raconte aucun dont il n'ait auparavant indiqué la cause; il fait remonter son lecteur jusqu'à l'origine de l'histoire qu'il raconte, sans prétention et sans contrainte, et lui fait redescendre de même la chaîne des événements. Ce n'est pas un médiocre mérite

IIS FRAGMENTS d'hiSTOJRK LITTÉRAIRE.

que d'avoir su concilier avec la liberté d'allure nécessaire à l'écrivain qui compose des Mémoires, la clarté du narrateur qui fait tout comprendre sans peine* et l'intelligence plus haute de l'historien pour qui le- événements ne vont pas sans leurs causes, et Les boinmea n'agissent jamais sans leurs intérêts et leurs passions.

On reconnaît dans les Mémoires de Retz le héros racontant les événements dont il était acteur, animé par le souvenir présent encore des scènes qu'il retrace, et dont il peut dire : Pars magna fui. L'activité avec laquelle il combinait un plan et l'exécutait . cl presque l'émotion de l'action elle-même ont passé dans Ses écrits, et on pourrait dire de lui : Eod'ui aiiiiito srrijjsit quô bellavif. Il raconte les détails . et pnnrtant il ne charge pas ses pages de circonstances inutiles. Rien n'est plus animé que le récit de cette fameuse journée où le peuple de Paris se révolta pour obtenir la délivrance de Broussel et de niaucnn'nil, du rôle qu'il a joué un peu malgré lui, de ses efforts, de ses p"rils, de son désappointement; il court à l'événement , sans que rien arrête où ralentisse son récit; il tient en haleine celui qui le lit; il entretient son intérêt et miii inquiétude par lé thouvemenl non interrompu

de l'action. En outre, ses tableaux sont animés de

tonte la rêrte dé s'on esprit; il nous rend présents à Ml scènes tantôt si oragenSëS, tantôt si coiniip parfois l'un ei l'autre en même temps; il fait u\re

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ses personnages, il nous les présente sous un jour si naturel et si frappant que nous les reeonnaissons , que nous les croyons voir s'agiter, se tromper, s'irriter, s'apaiser devant nous. Il n'est pas de tableau plus vivant que eelui du salon de la reine, avee tous ees personnages qui jouaient la comédie, et dont chacun exprimait des sentiments affectés , le jour même de l'enlèvement de Broussel et de Blancménil. Lorsque ensuite Retz nous transporte de là dans la rue, au milieu de ce peuple qtii l'entoure, le presse, le pousse, le force de monter sur l'impériale de sa voiture , il nous t'ait voir qu'il ne décrit pas moins qu'il ne raconte, et qu'il ne peint pas une scène avec des traits moins saisissants et moins vifs, qu'il ne poursuit un récit avec un mouvement rapide et continu.

Ses portraits ne sont pas une des parties les moins saillantes de son œuvre. On lui a reproché certaines affectations, certains traits forcés, certaines antithèses cherchées trop loin, accumulées avec une complaisance excessive. N'oublions pas que nulle part le danger de l'abus des antithèses n'est plus grand que dans les portraits, si ce n'est, peut-être, dans les maximes. Quand on cherche, comme le fait toujours celui qui veut peindre un personnage, à exprimer par un trait, un côté frappant de son caractère, à opposer ses qualités et ses défauts, on court risque rie pousser jusqu'à l'excès les rapprochements et de réunir quelquefois même les mots

au lieu des pensées. Sans doute plusieurs des portraits du cardinal de Retz pèchent par ce défaut. Parmi cette galerie des principaux personnages de la Fronde qu'il nous déroule au second livre, il en est quelques-uns , celui de la reine surtout , où les antithèses sont tellement accumulées et tellement forcées, que l'effort d'une attention laborieuse suffit à peine pour démêler une pensée obscure et travaillée à travers cet amas de mots qui se heurtent et de pensées qui contrastent péniblement. MaiscY.-t là le petit nombre; la plupart des caractères qu'il décrit là et ailleurs, ceux de Richelieu et de Mazarin, celui d'Anne d'Autriche, de Turenne, du duc de La Rochefoucauld, entre bien d'autres, témoignent d'un esprit fin et pénétrant, d'une main ferme, d'iine touche délicate, et sont dignes de nos meilleurs moralistes.

Enfin, sans songer à être écrivain , le cardinal de Retz eut, dans ses Mémoires, le mérite du style. La diction est souvent familière, c'esl le langage de la conversation, mais de la conversation sur des événements historiques, dans une société élégante et cultivée; langage qui comporte très-bien la chaleur et l'élévation, la gravité historique ou oratoire du style. Entre L'époque où l'ut écrite la Conjuration de Fiesque et celle où parurenl les Mémoire* . La langue française s'était modifiée en se perfectionnant. La première époque, c'était celle ;i peu près où Descartes publiail son Discours sur lu méthode. Le

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français alors était embarrassé dans les formes de la période latine, qui, passant dans une langue moins souple, lui avaient donné des allures un peu traînantes; il avait déjà gagné la netteté et la précision des termes; il lui fallait encore une marche plus libre , un tour plus dégagé , une phrase plus brève. A l'époque où furent écrits les Mémoires, le progrès s'était accompli ; aussi le mouvement du style répond-il sans effort au mouvement de la pensée. 11 est inégal, c'est-à-dire qu'il n'a pas les qualités que le cardinal de Retz n'a pas voulu lui donner, une exactitude scrupuleuse et uniforme, une régularité sévère; mais il est net, ferme, nerveux ; les tours en sont heureux ; il est vif et animé ; parfois, dans la narration, rapide et coupé, d'autres fois plus périodique, toujours naturel; original et pittoresque, et empruntant même un grand charme de cette liberté qui n'exclut ni la fermeté ni la précision , mais seulement les formes ambitieuses et apprêtées , en laissant au style une originalité qui le distingue, et même une négligence qui le pare.

On a comparé le cardinal de Retz , comme écrivain , à César. Ils ont été tous deux historiens de leur vie. L'un, héros d'une guerre civile, l'autre, chef de parti dans un temps de factions; ils nous ont transmis l'histoire de leurs succès, de leurs luttes , de leurs périls. Mais l'un, c'est le cardinal de Retz , adressant ses Mémoires à «une dame de ses parentes, les écrivant sous une forme familière et négligée ,

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racontant les événements <!»• sa vie et les intrigues, parce qu'il aime à revenir sur un passé brillant, parce qu'il trouve quelque plaisir à se peindre et à parler de lui-même, vise à un genre de composition plus libre. Dans les Commentaires sur la guerre civile, la grandeur tout autre des événements et du héros demandait une forme plus régulière et plus sévère; c'est de la grande histoire, pour laquelle ce n'est pas trop de la dignité de la composition historique. Toutefois, la manière de César est simple et aisée; nulle prétention , nulle contrainte; il a écrit, dit Hirtius, ne scientitt tantarum rerum scriptoribus deesset . et pourtant le génie littéraire s'alliait si heureusement en lui au génie militaire et politique, qu'il ne semble pas avoir préparé la matière aux historiens futurs, mais plutôt la leur avoir enleAce . ut prœrepta, non prsèbita facilitas scriptorihus videatur (Hirtius, préf. du VIII" livre de Bello Gallieo). Il composait comme en courant, et c'étaient ses ouvrages écrits avec une facilité et une promptitude si merveilleuses, qui formaient une histoire hahileiiicn! conçue et ordonnée, propre à décourager tout homme sensé qui aurait résolu de traiter le même sujet : Sanns homines a scn'bendo déterrait 'Cic, Brut., ?o . C'est de l'histoire, parce que le talent de l'auteur a dépassé son intention modeste: parce que l'excellence de son esprit politique et l'importance du sujet l'ont élevé el soutenu à toute la hauteur de la composition historique; paire que son intelli-

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gence nette et claire a compris dans son récit toutes les circonstances utiles , y a fait entrer tout ce qui peut éclairer le lecteur, sans y donner place à tous ces détails moindres , dont l'intérêt est presque perdu pour un autre âge que pour l'âge contemporain ; parce qu'enfin , avec les Commentaires de César, il ne nous manque plus, pour bien connaître la guerre civile, qu'une histoire écrite par un Pompéien. Dans l'antiquité, on ne savait pas encore faire à la postérité ces confidences de vie intime, d'histoire domestique; on les faisait par lettres à ses amis. Les lettres devenaient publiques du consentement de l'auteur ou sans sa volonté; mais la forme historique appartenait à l'art, on la respectait. L'écrivain qui racontait des événements contemporains auxquels il avait pris part, comme Thucydide, par exemple, jugeait d'après ses opinions, sans doute, mais ne se mettait jamais en scène lui-même; il ne donnait pas , au lieu de l'histoire de son temps, celle de ses impressions.

Aussi l'historien et le héros de la guerre civile de Rome, respectait-il, dans ses Mémoires, la forme de l'art historique. 11 ne prétendait pas, comme Hirtius et Cicéron l'attestent, il ne prétendait pas donner une histoire, et pourtant il restait fidèle à ces usages plus sévères, à ces habitudes plus régulières de l'historien. Il ne se nommait qu'à la troisième personne, il semblait effacer le héros devant le narrateur; il paraissait, ou du moins il voulait

paraître avoir oublié qu'il était acteur dans les événements pour se souvenir seulement qu'il les racontait à la postérité; aussi a-t-il moins de sincérité, au moins apparente, que le cardinal de Retz. Celui-ci affecte une iirande franchise: il veut se peindre tel qu'il est, sans se farder, sans rien déguiser, ou au moins il prétend le vouloir. Il s'accuse, se blâme quelquefois, sans doute pour se donner le droit de justifier d'autres parties auxquelles il attache plus d'importance. 11 trouve, dit-il, un grand charme à se représenter dans toute la vérité de son caractère, et paraît dégagé de toute prévention, de toute partialité pour lui-même; et toutefois, je le croirais volontiers moins sincère qu'il ne cherche à le paraître. Il juge les autres avec prévention, quoi qu'il en dise; si bien qu'il se blâme, il a beaucoup de complaisance pour lui-même; il donne volontiers à ses vices et à ses fautes de l'éclat ; il se hausse, il agrandit son rôle, il combine après coup sa conduite. Et qui peut être un historien de soi-même véritablement impartial? Seulement, l'auteur des Mémoires prétend d'une certaine manière à cette impartialité, l'historien \ prétend «l'une autre, le cardinal de Retz en parlant beaucoup de lui. César en n'en parlant pas. César ne se loue ni ne s'accuse, il ne parle pas de ses qualités, mais il présente si bien ses actions et les motifs de sa conduite . qu'il est impossible de ne pas voir sa prévoyance, son activité, son courage, son grand

esprit politique; et il faut dire que rien ne semble exagéré et embelli, et que l'histoire a confirmé tout ce qu'il nous fait penser de lui-même. Il ne se fait pas un mérite de sa clémence , il ne s'en loue pas ; mais chaque fois qu'on lui amène quelques soldats ou quelque général de l'armée de Pompée faits prisonniers , il raconte qu'il les renvoie sains et saufs, Csesar incolumes dimisit. Il n'entreprend pas une justification directe de la guerre civile qu'il commence; seulement il expose les ouvertures qu'il a faites, les négociations qu'il a entamées, en les faisant voir toujours sous le jour le plus favorable. Quand il donne commission à quelqu'un de ses partisans d'aller porter une proposition, les ordres dont il le charge d'être le porteur contiennent la justification de celui qui les donne. Dans la narration des faits , il n'accuse que par un mot ses ennemis d'injustice ; mais quand l'armée d'Afranius, qu'il a arrachée à la violence de ses soldats, est forcée de se rendre à lui , il lui reproche tous les torts dont le parti de Pompée est coupable envers lui , et il leur laisse les biens et la vie sauve. Il est impartial pour Pompée ; mais il montre combien les mesures de ses adversaires sont mal prises, combien est grande leur imprévoyance, combien est aveugle leur confiance, et il montre, au contraire, comment il a tout prévu, tout réglé, comment il n'a rien négligé, rien accordé au hasard; et il faut bien avouer encore que les lettres de Cicéron nous

I 2ti FRAGMENTS DHISTOIRE LITTERAIRE.

montrent cette incroyable et présonrpteuse négligence de Pompée et de ses partisans, sous un jour plus défavorable encore que les Çovimentaires d<- César. Nul doute, cependant, que César ne cache Une partie de sa pensée; son désir le pins cher, ce. n'est pas de consencr la paix, il ne préfère pw les intérêts de la république aux siens ; il dissimule donc comme le cardinal de Iletz , et vent faire croire à sa franchise, quoiqu'il n'en parle pas; niais il a l'avantage des grands hommes, qui est de n'avoir rien à déguiser, à pallier, à corriger par vanité dans sa propre histoire, si ce n'esl le grand motif <|ni h' pousse, et de pouvoir être tout à l'ait impartial envers ses adversaires, sans Taindre d'être dominé on effacé par eux.

Du reste, la rapidité de la narration, la netteté de l'exposition, cette brièveté correcte et lumineuse dont parle Cicéron, pura et illuslris brecitas , cet art d'expliquer ses desseins, verissima suurum scienlia consiliorum cxplicandorum , qu'admire Hirlius , ces qualités de la composition et du st\le qu'on loue dans César, nous les avons retrouvées dans le cardinal il.- Retz. Toutefois, la manière de César est plus égale, plus régulière, sa narration est plus uniformément rapide, il s'arrête moins, il demi moins, il résume; le cardinal de Retz est plus libre dans Bes allures, et par conséquent plus varié; l peint, il raconte, il s'arrête, il remonte, il s'écarte pour revenir. Si le caractère de Cicéron eût été plus

FRAGMENTS d'hISTOIHE U1TÉRAIRE. 127

ferme , s'il eût joué dans les dissensions civiles de sa patrie un rôle plus considérable , ce serait dans ses lettres à Atticus, et dans celles qu'il écrivait à Brutus après la mort de César, qu'il faudrait chercher les confidences analogues d'un personnage mêlé aux factions et aux troubles d'un grand pays. Mais nous n'y verrions rien que la faiblesse, l'irrésolution, les incertitudes d'un homme qui ne sait pas prendre un parti, qui regrette toujours celui qu'il a pris, qui, la plupart du temps, ne sait que se plaindre, qui se laisse jouer par tout le inonde, et qui nous offre, non pas un chef de parti, mais un esprit aussi timide, aussi faible, qu'il est sincère et expansif avec ses amis , et qui est encore sincère même et expansif par faiblesse.

DEs .MAXIMES DE LA ROCHEFOUCAULD.

Parmi les grands seigneurs, héros de la Fronde] a l'exemple du cardinal de Retz, il yen avait un qui était destiné comme lui à une renommée non pas tant politique que littéraire, et à qui les souvenirs du même temps devaient fournir la matière d'un ou\rage original et célèbre : le due de La Rochefoucauld! Mêlé à tous les événements politiques de cette époque, il avait beaucoup \u , beaucoup agi, beaucoup souffert; « il n'avait jamais été guerrier, quoiqu'il lût très-soldat. 11 ù'avail jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il ail eu toujours bonne intention de l'être. 11 n'avait jamais été bon homme de parti , quoique toute sa vie il y ait été engagé. » Mém. du card. de Retz.) Il semblail avoir beaucoup d'irrésolution. Quelle en étail la cause? Le cardinal de Retz ne la peut pas trouver. Peutêtre était-ce seulement qu'il se trouvait dans une fausse position; que, engagé, presque jele dans le parti des mécontents, il avail trop de bon sens pour se trouvera Taise au niilieu.de ces intrigues à peine Bérieuses, de cette guerre sans but , de tant d'amour-

propre et de légèreté. Il avait embrassé le parti d'Anne d'Autriche, il lui avait sacrifié la faveur de Richelieu; on fut ingrat, il se rangea parmi les rebelles, il se fit redouter, fut disgracié, laissé à l'écart par Louis XIV. Dans sa retraite il revint, comme le cardinal de Retz, sur les succès et les revers de son passé ; il écrivit des Mémoires. Ce n'est pas là l'ouvrage qui fit sa célébrité; mais, pénétrant plus avant dans l'histoire à laquelle il avait pris part , rappelant à sa mémoire tous les personnages qu'il avait vus paraître sur cette scène tumultueuse, et le rôle que chacun avait joué, cherchant les causes de chaque événement, les motifs de chaque action , les secrets de la conduite de chacun, il crut avoir recueilli un fonds assez riche d'observations sur les sentiments du cœur humain, les impulsions de la volonté, les ruses de l'amour-propre, pour les publier sous le titre de Sente?ices ou Maximes morales.

Les Maximes du duc de La Rochefoucauld eurent un grand succès. Tous les bons esprits du temps les goûtèrent fort. Mme de Sévigné était bien fîère un jour, elle venait de faire « une maxime tout de suite sans \ penser, et elle la trouvait si bonne qu'elle croyait l'avoir retenue par cœur de celles de M. de La Rochefoucauld. » (28 juin 1671.) Le mérite de l'ouvrage justifiait et prolongea son succès. Observateur profond, critique sévère, mais trop souvent juste, l'auteur deïs Maximes jetait un coup d'œil

130 FRAGMENTS d'hISTOIKE LITTÉRAIRE.

pénétrant sur L'âme humaine; il allait chercher au

fond du cœur les pensées les plus cachées ; il y découvrait les sentiments secrets qui se mêlent aux actions les plus innocentes en apparence, qui trompent les autres, qui nous trompent nous-mêmes. On peut dire de lui ce que Mme de Sévigné disait de Nicole : « Ce qui s'appelle chercher dans le fond du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait; il nous découvre ce que nous sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler ou la sincérité d'avouer. » (30 sept. 1 G 7 1 .) A quelque page que I'oe ouvre le livre des Maximes, on y trouve de ces observations qui nous ré\èlent un sentiment que vous n'aviez pas aperçu, en dégagent un autre que vous n'aviez fait qu'entrevoir, vous en rappellent un que vous connnaissiez déjà; on y retrouve ce quelque chose qui si souvent gâte les meilleures intentions, dénature le désintéressement, engage la volonté, la retient, la conseille tout bas, l'encourage avec la voix d'un autre; on est étonné de voir son secret surplis, on est tenté d i dire comme disait encore Mine de Sévigné du traité de Nicole : « Je crois que tout le monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon intention. » (7 oct. 1671.) On oserait bien rarement nier de soi ce qu'observe, ce que devine La Rochefoucauld, sans craindre d'être pris au mol et de s'être trop engagi par la négation. Du reste, le moraliste esl toujours un juge sévère ou même prévenu; le livre

est une satire presque perpétuelle. De toutes les maximes, il en est un bien petit nombre qui ne soif le développement d'une même pensée générale, la découverte d'un même regard sondant les replis du cœur, mais n'en considérant qu'un seul côté et y découvrant le même mal. Cette pensée qui domine, c'est celle-ci , inscrite en tête des dernières éditions de l'ouvrage : « Nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés. » Ainsi, l'amour-propre, sous ses différentes formes et sous ses différents noms, vanité, égoïsme, intérêt , envisagé comme l'unique mobile des actions humaines, s'introduisant dans l'âme à la faveur même de ce que nous Croyons des intentions vertueuses , se cachant souvent bien habilement, mais n'en étant que plus perfide et plus redoutable , toujours présent, si loin qu'on le croie, assistant, quoique invisible, à toutes nos délibérations, jetant dans la balance son poids qui l'emporte presque toujours , c'est là ce que veut nous montrer La Rochefoucauld, c'est l'ennemi dont il nous révèle les ruses , le maître impérieux dont il nous fait voir toutes les exigences.

Dans les petites choses comme dans les grandes, dans les affaires importantes comme dans le détail de la vie , La Rochefoucauld découvre toujours et partout ce même sentiment qui s'introduit en nous. Combien est exact ce qu'il dit de la conversation, où « il n'y a presque personne qui ne prose plutôt à ce qu'il veut dire, qu'à répondre précisé-

ment à ce qu'on lui dit. Les plus habiles et les plus complaisants se contentent de montrer seulement une mine attentive, au même temps que l'on voit dans

leurs yeux rt dans leur esprit un égarement pour ce qu'on leur dit, et une précipitation pour retourner à ce qu'ils veulent dire — » Max. 139.; Combien est vraie encore cette pensée : « Le refus des louanges est un df>ir d'être loué deux. fois. » Max. 140.) Quel est celui qui n'a pas décliné plus d'un éloge, sachant très-bien ou songeant un peu qu'on ne cessera pas pour cela de penser de lui le bien qu'on en pensait précédemment , et (pic de plus on lui saura quelque gré de sa modestie? Oui est-ce qui ne retrouve pas encore quelque souvenir de sa vie, dans des pensées comme celles-ci :

« Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous, c'est souvent moins par reconnaissance que par le désir de l'aire juger de notre mérite?» (Max. 279.)

« Nous nous vantons souvent de ne nous point ennuyer, et nous sommes si glorieux que nous ne Minions pas nous trouver de mauvaise compagnie. » (Max. 1 VI.)

« Nous pardonnons souvent à ceux qui QOU8 ennuient ; mais nous ne pouvons pardonner à ceux «pie nous ennuyons. » (Max. 304.

« On aime mieux dire du mal de soi-même que de n'en pas parler, o Max. 1 38

« On n'aime point à louer et on ne loue jamais

personne sans intérêt. La louange est une flatterie habile, cachée et délicate, qui satisfait différemment celui qui la donne et celui qui la reçoit : l'un la prend comme une récompense de son mérite, l'autre la donne pour faire remarquer son équité et son discernement. » (Max. 144).

« Nous avouons nos défauts pour réparer par notre sincérité le tort qu'ils nous font dans l'esprit des autres. » (Max. 184.)

« Nous n'avouons de petits défauts que pour persuader que nous n'en avons pas de grands. » (Max. 327)

Nous pourrions multiplier les exemples, et faire voir qu'il n'est presque aucune de nos actions qui échappe aux regards de cet habile observateur. Nulle part on ne trouve tant de remarques neuves, tant d'aperçus ingénieux. Quelle finesse dans ces sentences :

« Le trop grand empressement qu'on a de s'acquitter d'une obligation est une espèce d'ingratitude. » ( Max. 226).

« On croit quelquefois haïr la flatterie, mais on ne hait que la manière de flatter. » (Max. 329).

La pensée est quelquefois si vraie et l'expression en est si juste que la maxime est devenue proverbiale, comme celle-ci , contre laquelle pourtant se déchaînait Rousseau : « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » (Max. 2 1 8.) Rousseau prétendait que l'hypocrite outrage la vertu, mais ne lui rend

134 FRAGMENTS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.

pas hommage. Sans doute il outrage la vertu en en violant les règles, en couvrant de son manteau «les l'unies et tics vices; mais il lui rend encore hommage en en prenant le masque ; il reconnaît qu'il \ a linéique chose de meilleur que la vie qu'il mène, c'esl une vie honnête et vertueuse; il ne peut ou ne veul l'embrasser, il la contrefait , mais vouloir la contrefaire, c'est prouver qu'il l'honore.

Souvent la forme par son élégance et sa délicatesse prête u u charme particulier à la pensée.

« La flatterie est une fausse monnaie qui n'a de cours que par notre vanité. » (Max. 158.)

« La grâce de la nouveauté est à l'amour ce que la fleur est sur les fruits, elle y donne un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient jamais. » Max. 274.)

« L'orgueil ne veut pas devoir, et l'amour-propre ne veut pas payer. » Max. 228.

Quelquefois pourtant La Rochefoucauld tombe dans l'écueij commun aux moralistes, en poussant la iincs.se jusqu'à l'excès, en forçant ses traits, en outrant ses antithèses, en subtilisant le sentiment, en travaillant l'expression jusqu'à la rendre obscure. Mais la plupart du temps il a celte forme concise

qui relève si bien la pensée; il a cet art de donner un sens profond, une grande force a quelques paroles hrèves, de l'air'' entendre beaucoup en semblant dire peu, de laisser deviner sa pensée plutôt (pie de l'exprimer, de saisir nu rapport délicat entre deux idées peu communes., qui, à la première vue, pa-

raissent étrangères l'une à l'autre, d'exercer enfin la pénétration de l'esprit, assez pour faire approuver sa finesse et sa profondeur, pas assez pour que la peine que Ton s'est donnée pour comprendre l'emporte sur le plaisir d'avoir compris.

Mais si nous examinons la vérité philosophique des Maximes, nous trouverons bien des critiques à faire, bien des restrictions à mettre à nos éloges. Trop souvent le duc de La Rochefoucauld a exprimé sous la forme d'une vérité générale ce qui n'était applicable qu'à une époque et à une classe de la société. Vivant au milieu de la Fronde, dans un temps où toutes les mauvaises passions étaient excitées, dans un temps d'intrigues, de discordes, de haines, de jalousies , d'ambitions , au milieu de cette guerre dont les conséquences étaient si funestes, les motifs si légers et si frivoles, au milieu de ces personnages à demi sérieux par le caractère, et qui faisaient tant de mal, il a emprunt*'' ses traits de morale ou plutôt de satire aux héros turbulents et vaniteux de cette singulière période; il a peint la cour, et encore seulement l;i cour de la minorité de Louis XIV. L'homme qu'il a eu devant les yeux, ce n'est pas l'homme de tous les pays et de tous les âges, c'est l'homme surexcité , perverti par certaines circonstances particulières ; et son lecteur d'une autre époque, déconcerté, s'il a voulu chercher dans ses Maximes l'humanité de tous les temps, a besoin de consulter l'histoire pour reconnaître les personnages

13G FRAGMENTS d'iIISTOIP.E LITTÉRAIRE.

qu'on lui montre , Mazarin , Anne d'Autriche , le cardinal de Retz, la duchesse de Longueville, et leurs contemporains.

Quand La Rochefoucauld écrit :

« Cette clémence dont on fait une vertu se pratique tantôt par vanité, quelquefois par paresse, souvent par crainte, et presque toujours par tous les trois ensemble. » Max. 16.) Évidemment il n'a en a in que la clémence d'Anne d'Autriche, ingrate pour ses amis, justifiant ceux qui se faisaient craindre , généreuse par ostentation, trop faible pour opposer à la rébellion autre chose qu'un emportemenl passager. Mais ce n'est certainement pas là la clémence des grands politiques, de César et de Henri IV.

« La modération est une crainte de tomber dans lYn\ ie et dans le mépris que méritent ceux qui s'enivrent de leur bonheur; c'est une vaine ostentation de la force de notre esprit ; et enfin la modération des hommes dans leur plus haute élévation est un désir de paraître plus grands que leur fortune. m Max. 18.) C'est là un trait du caractère de Mazarin , qui « affectait d'être gai quand ses affaires allaient mal, pour montrer qu'il ne s'étonnait pas dans le péril, et froid quand elles allaient bien, pour l'aire voir qu'il ne s'emportait pas dans la prospérité. » Mémoires de Mme de Motteville. Mais ce n'est certainement pas là la modération des âmes fortes, toujours supérieures a leur fortune.

« \<mis promettons selon nos espérances et nous

tenons selon nos craintes. » (Max. 38.) C'est là encore un trait du caractère de Mazarin , politique rusé et sans foi , qui flattait ceux dont il attendait quelque chose , et réservait ses faveurs à ceux qui savaient se rendre redoutables. La Rochefoucauld en avait fait l'expérience; il a eu le tort de faire d'une vérité relative et particulière une vérité générale.

Nous pourrions citer bien d'autres exemples , montrer le duc de La Rochefoucauld, définissant la fidélité à la manière de la Fronde, dominé par ses souvenirs, oubliant le grand modèle pour ne voir que l'exception, et traçant enfin, plutôt qu'un portrait universel, un tableau des mœurs des courtisans de son siècle.

Allons plus avant encore dans l'analyse des Maximes. Nous verrons que le duc de La Rochefoucauld a été exclusif et systématique, qu'en jetant une vive lumière sur un des côtés de l'âme humaine, il a laissé tous les autres dans l'ombre; qu'en se traçant à l'avance un système, il a été obligé, pour y faire rentrer notre nature, delà méconnaître ou de la forcer. L'homme est un sujet ondoyant et divers, disait Montaigne. Le duc de La Rochefoucauld n'a voulu reconnaître la diversité que dans les formes ou plutôt dans les ruses d'un même et unique sentiment; il s'est trompé; la diversité existe dans les sentiments mêmes, dans les mobiles. Il a tout voulu ramener à un seul principe, et tout occupé de ce principe, il n'a pas vu que l'es-

138 FRAGMENTS DIliSTOIRE LITTÉRAIRE.

prit de l'homme résistait à la main qui le voulait ainsi plier, lui échappait de mille côtés . si bien qu'on crût le tenir, et déconcertait l'analyse du moraliste le plus habile qui ne voulait voir qu'un élément unique. Pour trouver partout l'amour-propre, il a nié la vertu et tous les sentiments: honnêtes. L'amitié n'est plus devenue « qu'une société, qu'un ménagement réciproque d'intérêts, et qu'un échange de bons offices; un commerce enfin où l'amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner, » [Max. 83.) La pitié n'a plus été « qu'une habile prévoyance demalheurs où nous pouvons tomber. »(Max. 264.) La constance transformée est devenue « l'art de renfermer son agitation dans son cœur.) (Max. 20. Si < | in lquefois pour des vertus d'apparat, comme la libéralité « qui n'est le plus souvent que la vanité de donner. que nous aimons mieux que ce que nous donnons, » (Max. 263] si quelquefois, dis-je, son analyse nés'-.-! trouvée que trop exacte, combien (h1 lois, poussant jusqu'à l'excès ses théories, n'a-t-il pas voulu généraliser des sentiments contre lesquels proteste la conscience de tout honnête homme? Toutes les vertus, en passanl par ses mains, sont devenues d'habiles, parfois de honteux calculs de l'intérêl personnel; il n'en est pas une, si désintéressée qu'elle soit, si étrangère qu'elle paraisse à L'amour-propre, qu'il n'ait trouvé moyen d'y ramener. Dans la générosité, dans la fidélité, dans l'humilité même, partout il a vu la vanité et l'égoïsme^aa;. 246, 247, 254 . Or il

n'est aucune âme honnête [tour qui l'amitié et la pitié pour les souffrances d'autrui ne soient des sentiments purs et désintéressés. On aime et on fait l'aumône, on est généreux et fidèle, sans avoir en vue son propre bien , et il y a sur la terre antre chose que de la prévoyance et de la maladresse, des habiles et des imprudents.

Qu'est-ce à dire? N'y a-t-il pas plus d'une personne chez qui ces vertus soient contrefaites? Sans doute, il y a des hypocrites de pitié, des hypocrites d'amitié, des hypocrites de toutes les vertus. Il y a des gens pour qui tous les sentiments du monde ne se mesurent que sur leur utilité. A ceux-là s'appliquent toutes ces maximes. Voulez -vous les généraliser, elles deviennent fausses, et il vous faut faire violence aux faits pour confondre le masque et la personne , la bonne et la mauvaise monnaie.

N'est-il pas vrai encore que souvent une tentation semblable aux pensées que La Rochefoucauld nous prèle vient se présenter à notre âme au début ou dans l'accomplissement de nos actions? Dans les cœurs les plus honnêtes, aux pensées les plus généreuses et les plus désintéressées vient se mêler souvent, je le sais, une pensée moins pure, une vue d'intérêt , une suggestion de la vanité, un calcul de l'amour-propre. Mais l'erreur est grande de confondre la pensée qui traverse l'esprit et que repousse la conscience , avec le mobile véritable qui nous fait agir, que la conscience accepte , et par lequel elle se

140 FRAGMENTS d'iIISTOIRE LITTÉRAIRE.

laisse conduire. La vertu la mieux affermie n'occupe pas lame tout entière et n'en est pas maîtresse a ce point, qu'elle n'y laisse percer parfois un sentiment personnel, là même où ce sentiment devrait être soigneusement banni. Mais l'honnêteté consiste à ('carter de pareilles inspirations, à ne pas être humble par amour-propre, libéral par vanité, à ne pas remettre à de tels sentiments la direction de la vie , quand même on a pu en être sollicité. Le tort de La Rochefoucauld, c'est donc d'avoir confondu la pensée qui lente avec celle qui dirige.

N'est-il pas vrai enfin que l'intérêt bien entendu vient presque toujours appuyer nos actions vertueuses, et qu'un calcul habile de notre avantage s'accorde avec le sentiment du devoir? Sans doute la plupart du temps le devoir et l'honnêteté donnent mêmes conseils. Si l'occasion s'en présente, votre ami vous aide. Si vous tombez dans le malheur, ceui que vous avez soulagés vous soulagent. Mais est-ce dans l'espérance des bons offices d'un ami, de la pitié que vous vous préparez pour des malheurs à venir, que VOUS êtes attache à un ami, que vous êtes charitable à un malheureux? Non, sans aucun doute; c'est un bien que l'intérêt soutienne l'honnêteté; il est permis d'aider par ce sentiment à la fidélité, à la charité; mais ce qui prouve que ce n'est pas là le fondement de ces vertus que nous honorons , c'est que, quand l'intérêt disparaît, la vertu reste, et le jour où vous seriez sûr de ne jamais avoir besoin des seeours

d'aulrui, de ne pouvoir jamais rien demander à un ami, voire cœur, si vous êtes honnête homme, résidait charitable et fidèle.

Faut -il poursuivre cette réfutation? Faut-il montrer que La Rochefoucauld a confondu deux choses profondément distinctes, l'honnête et l'utile, l'un invariable, absolu, ne dépendant pas des circonstances, portant un caractère obligatoire, après comme avant l'action; l'autre, relatif, changeant avec les circonstances de temps, de lieu, de personnes, libre et facultatif, ne se pouvant connaître qu'après l'événement; qu'enfin il n'a pas su distinguer le devoir, qui, accompli ou violé, amène après lui l'estime ou le mépris, le témoignage d'une bonne conscience ou le remords; et l'intérêt, qui, bien ou mal entendu, ne nous vaut que des félicitations, ou n'est suivi que d'un regret? Car La Rochefoucauld ne s'est pas contenté de démasquer la vertu contrefaite, il a, dans maint endroit, érigé en principe absolu ses traits de critiques , et pour ne vouloir nulle part reconnaître la vertu, il l'a niée.

Quel fruit peut-on retirer des Maximes? N'estce pas un de ces livres qui vous font pénétrer au dedans de vous-même, et, en vous découvrant bien des choses que vous ne saviez pas démêler, que vous n'osiez pas avouer, vous amènent à vous mieux surveiller, et à déjouer les pièges de l'ennemi qu'on vous montre? Nous croyons qu'il serait injuste de refuser au livre des Maximes cette utilité morale.

142 FRAGMENTS DHISTOIKE LITTÉRAIRE «

Mais si souvent on peut en retirer profit, il l'aut ajouter qu'un homme qui écrit des sentences pareilles: « Les vieillards aiment à donner de lions préceptes pour se consoler de n'être plus en état de donner de marnais exemples » Max. 93); un homme qui en rapportant tout à l'intérêt , au plaisir , et à forces qui tendent au plaisir, les passions, dénie même à l'âme assez de puissance pour les combattre (Max. 5, 7, 17, etc.); un homme qui ne laisse subsister rien de noble dans l'esprit humain, qui ne reconnaît nulle part rien de désintéressé, est moins un moraliste qui éclaire et corrige, qu'un critique qui attriste, flétrit et décourage.

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