SAINT FRANÇOIS DE SALES
A la fin du xvie siècle et dans le commencement du xviie, vivait un pieux et vertueux prélat, qui, occupé toute sa vie de ses fonctions épiscopales et n'ayant pas de soin plus cher que celui d'instruire son troupeau , nous a légué , sans songer à être écrivain, des instructions pastorales et des ouvrages de dévotion d'une grande valeur littéraire , je veux parler de saint François de Sales. Nul n'enseigna, nul ne pratiqua mieux les vertus chrétiennes. 11 travailla constamment à ramener les uns à la foi , à éclairer et à affermir la piété des autres, à les édifier tous. A une époque où l'exemple contraire n'était que trop fréquent, il fut simple, sans ambition, charitable autant que zélé; évêque et
prince de Genève, il refusa le cardinalat. Sa générosité était inépuisable : « Ce qu'il avait n'était pas tant à lui-même qu'aux gueux d'Annecy , » disait un de ses serviteurs. Son zèle ne se rebutait de rien, il descendait jusqu'aux plus humbles offices de la charité, sans croire s'abaisser pour cela; rien ne lassa sa patienco , n'altéra son humilité chrétienne, ne troubla sa douceur. Qui pouvait mieux qu'un tel homme enseigner les devoirs et les vertus que commande le christianisme, tracer une règle de conduite, et faire approcher les âmes de la perfection chrétienne? Quels conseils pouvaient être plus sages et plus éclairés , quelle voix plus douce pouvait les donner, quelle vie plus sainte pouvait les appuyer?
De tous les ouvragés de piété de saint François de S;ilcs, lé plus Célèbre 0*6*1 l'Introduction à la >-i,< dévote, qui parut en 1608 : m Une âme vrayemenf pleine d'honneur et de vertu , dit l'auteur, ayant, il y a quelque temps , reçu de Dieu la grâce de vouloir aspirer à la vie dévote, désira ma particulière assisi.iurc pour ce regard .... Je me rendis fort soigneux • le la bien instruire, et l'ayant conduite par tons les exercices convenables à son désir et à sa eondi-
tion,je luy en laissay dea mémoires par écrit
Bile depuis les communiqua à un grand docte , ci dévol religieux, lequel estimant que plusieurs en pourraient tirer du profit , m'exhorta fort de les l'aire publier » Saint François de Sales hésitait à
céder ta ces conseils. Henri IV lui fit dire, par un de ses amis , qu'il désirait un ouvrage qui servît de méthode à toutes personnes pour, vivre chrétiennement, chacune dans son état. Le prélat ne résista plus ; il recueillit , compléta et mit en ordre les instructions qu'il avait laissées à sa parente, en fit un corps d'ouvrage , un code complet de morale chrétienne, et Y Introduction à la vie dévote fut publiée. Le succès dépassa tout ce qu'on pouvait attendre, et, ce qui devait être le succès le plus cher, ou plutôt le seul succès cher au saint prélat, le livre porta les plus heureux fruits d'édification et de piété.
L'ouvrage de saint François de Sales avait un mérite qui aujourd'hui serait moins remarqué, qui alors était rare, c'était celui de l'ordre et de la méthode. C'est un mérite qu'on exige quand l'intelligence ne cherche plus seulement dans les ouvrages de l'esprit de quoi satisfaire sa curiosité, qu'elle n'y veut pas seulement des idées et des impressions , mais des vérités de conduite et de pratique , exposées avec méthode, et qu'enfin se sentant capable d'être dirigée, elle demande à l'être. A cette époque de l'esprit humain, la méthode et la proportion sont des qualités communes à presque tous les écrivains; mais à l'âge précédent il n'en était pas de même. Un disciple de Montaigne, un moraliste, Charron, dans son livre de la Sagesse, et saint François de S;iles donneront l'exemple d'un
plan rigoureusement tracé et de la conduite régulière d'un ouvrage. L'un s'arrêtait à la morale générale et enseignait une vertu séculière ; l'autre dirigeait la conscience humaine suivant la morale plus sévère et plus pure du christianisme. Tous les deux avaient un but positif, en vue duquel ils dirigeaient leur enseignement et traçaient leurs préceptes. Chaque conseil y est en son lieu, développé avec proportion, sans mélange d'idées étrangères. Le plan de V Introduction à la vir dévole est méthodiquement tracé. Pliilothée, c'est-à-dire aimant Dieu, c'est la personne qui aspire à la dévotion, et à laquelle s'adresse saint François de Sales ; dans la première partie, il s'essaye « par quelques remonstrances et exercices de convertir le simple désir de Pliilothée en une entière résolution , » puis, il lui enseigne le moyen de s'affermir, parles sacrements et la prière; il lui montre, dans une troisième partie, comment elle doit pratiquer les vertus chrétiennes, continue h en lui découvrant les embûches de ses ennemis, » en lui apprenant à se mettre en garde contre les tentations, et termine en lui enseignant par quelles pratiques et quels actes de piété , elle pourra entretenir et renouveler son bon propos et. ses saintes intentions. Le plan est sage, la route est droite; nue parole insinuante et une main amie aideront l'âme pieuse à entreprendre e1 à achever ce voyage. Mais déterminons bien quel est le but où saint François de Sales veut conduire, et quels sont ceux
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auxquels il montre le chemin. S'adresse-t-il aux religieux relégués par la vie monastique loin des devoirs de la société et des tentations du monde ? Enseigne-t-il la vertu qu'il faut pratiquer entre les murailles d'un monastère , quand on est dégagé des joies de la terre , libre des obligations qui distrayent, des liens de famille et de relations qui retiennent et entraînent, des professions qui occupent, des ménagements qu'il faut garder? Enseigne-t-il à vivre au milieu du monde de la vie d'un solitaire, étranger aux choses humaines ? Recommande4-il cette piété qui mène au cloître? Nullement. Et c'était là néanmoins ce qu'avaient fait presque tous les auteurs d'ouvrages de piété qui avaient écrit avant lui. « Ceux qui ont traicté de la dévotion, dit-il, ont presque tous regardé l'instruction des personnes fort retirées du commerce du inonde, ou au moins ont enseigné une sorte de dévotion qui conduit à cette entière retraicte. » Limitation elle-même, cet admirable commentaire de l'Évangile, et qui, quel qu'en soit l'auteur, est l'œuvre d'un religieux, Y Imitation donne souvent des préceptes qui sont spécialement propres à la vie religieuse et monastique, ou qui semblent être faits pour y conduire; elle semble isoler davantage l'homme des choses de la terre, l'y voir avec plus de regret, leur accorder moins de droits sur lui, lui apprendre plutôt à y vivre en étranger, et à les regarder en dédain , de la hauteur sublime où le place la morale du christianisme.
Saint François de Sales enseigne plutôt comment on >'\ mêle en les sanctifiant, comment on i "y prête sans s'y engager, comment on y trouve des joies permises, d'utiles épreuves » d'heureuses occasions*
et comment la dévotion même s'accommode aux diversités des conditions, des affaires et des circonstances. « Mofl intention, dit-il, est d'instruire ceux qui vivent es villes, es ménages, à la cour, et qui par leur condition sont obligea de faire une \ie commune, quant à l'extérieur, lesquels bien souvent*
sous le prétexte d'une prétendue impossibilité, ne veulent seulement pâti penser à l'entreprise de la vie dévote, leur estant advis que nul homme ne doit prétendre à la palme de piété chrestienne, tandis qu'il vit emmy (parmi) la presse des affaires temporelles. Kl je leur montre que, comme il y a dêfl l'nntaines d'eau bien douce au milieu de la mer..., ainsi peul une âme Vigoureuse et constante vivre au monde, et trouver des sources d'une douce piété au
milieu des ondes amères de ce siècle. » Et c'est ce que disait Bossue! à la Louange de saint François, dans le panégyrique qu'il a fait de ce saint prélat. « On reléguait dans les cloîtres la vie Inférieure et
Spirituelle, et on la croyai! trop BBOVage pour para il iv dans la cour et dans le grand monde. Fran- ÇOis de Sales a été choisi pour l'aller chercher dansa retraite, et pour désabuser les esprits de cette créance pernicieuse. H a ramené la dévotion au milieu du monde... Avant lui l'esprit de dévotion n'e-
FRAGMENTS d'hISTOïKE LITTÉRAIRE. ?'.>
tait presque plus connu parmi les gens du siècle... L'illustre saint François de Sales a rétabli la déï otion parmi les peuples. »
Mais au contact du monde que va devenir la dé\otion? Que va devenir la piété aux camps, à la cour, dans les salons et dans l'atelier, dans le mariage , dans les affaires? D'abord pour tous elle ne sera pas la même. La règle chrétienne est une règle inflexible, en ce qu'elle établit le bien et le mal sur des principes invariables et absolus, en ce qu'elle n'a pas de lâches complaisances pour une volonté faible ou coupable; mais elle accepte l'homme tel que Dieu l'a fait, l'homme vivant en société, avec des besoins légitimes, des différences inévitables de positions, et elle demande plus ou moins à chacun suivant l'état où la Providence l'a placé. « Dieu commanda en la création aux plantes de porter leurs fruits chascuu selon leur genre ; ainsi commande-t-il aux chrestiens qui sont les plantes vivantes de son Église, qu'ils produisent des fruits de dévotion, un chascun selon sa qualité et dévotion. La dévotion doit être différemment exercée par le gentilhomme, par l'artisan, par le valet , par le prince , par la vefve , par la fille , par la mariée; et non-seulement cela, mais il faut accommoder la dévotion aux forces , aux affaires et aux devoirs de chaque particulier. Je vous prie , Philothée, seroit-ilà propos quel'évesque voulût être solitaire comme les Chartreu*? Et si les mariés ne vouloient rien amasser non plus que les Capucins ,
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si l'artisan cstoit tout le jour à l'église comme le religieux , et le religieux toujours exposé à toutes sortes de rencontres pour le service du prochain comme l'évesque , cette dévotion ne seroit-elle pas ridicule, déréglée et insupportable? Cette faute iiéantmoins arrive bien souvent, et le monde qui ne discerne pas ou ne veut pas discerner entre la dévotion et l'indiscrétion de ceux qui pensent être dévots , murmure et blasme la dévotion , laquelle néantmoins ne peut mais de ces désordres. » Mais d'ailleurs la dévotion ne se mêlera aux choses de ce monde que pour les perfectionner, pour y répandre son esprit, et rendre chacun meilleur en son état. « Non , Philothée, la dévotion ne gaste rien quand elle est vrave , ainsi elle perfectionne tout , et lorsqu'elle se rend contraire à la légitime vocation de quelqu'un elle est sans doute fausse. L'abeille lire son miel des fleurs, dit \rislole. sans les intéresser, les laissant entières et fraîches comme elle les a trouvées ; m;iis la vrave dévotion t'ait encore mieux, car non-seuleinent elle ne gaste nulle sorte de vocation ni d'affaires, ains au contraire elle les orne et embellit... et ehascun devient plus agréable en sa vocatioD la conjoignant à la dévotion. Le sein de la famille en est rendu plus paisible , l'amour du marv • •I de la femme plus sincère, le ser\ice du prince plus fidèle, et huiles sortes d'occupations plus suaves et aimables. » Aussi ne craignons pas que la juste condescendance de saint François de Sales altère la
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pureté de la morale chrétienne. Il ne nous enviera pas uos amusements; il les permettra, mais dans de justes mesures, mais pourvu qu'on ne s'y attache pas, et qu'on ne livre pas au monde ce qu'il ne faut donner qu'à Dieu. 11 louera le charme de l'amitié ; il nous la conseillera même ; il ne dépouillera pas la vie de ses douceurs, mais sa morale restera austère. « Non , dit Bossuet , ne croyez pas qu'il ait déguisé la dévotion pour la rendre plus agréable aux yeux des mondains; il l'amène dans son habit naturel avec sa croix, avec ses épines, avec son détachement et ses souffrances. En l'état que la produit ce digne prélat, et daûs lequel elle nous paraît dans son Introduction à la vie dévote , le religieux le plus austère lapent reconnaître, et le courtisan le plus dégoûté, s'il ne lui donne pas son affection, ne peut lui refuser son estime... Nous disons qu'on peut se sauver dans le inonde, mais pourvu qu'on y vive dans un esprit de détachement; qu'on peut se sauver dans les grands emplois, mais pourvu qu'on les exerce avec justice; parmi les richesses, mais pourvu qu'on les dispense avec charité, etc. »
Un des mérites de saint François de Sales, c'est la connaissance profoude qu'il a du cœur de l'homme. Il jette un regard perçant sur nos faiblesses, il démêle les sentiments les plus secrets, il va les chercher où ils se cachent, il les produit au jour, les représente avec naturel et avec vérité, et nous les fait voir pour que nous apprenions à nous
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en garder. Avec quelle pénétration il sait découvrir sous des sentiments qui paraissent louables « l'amour-propre qui contrefait si bien l'amour de Dieu qu'on diroit que c'est luy! » Comme il démasque la fausse dévotion ! Comme il peint avec des traits d'une vérité frappante l'état d'une âme encore mal affermie dans son bon propos, encore attachée au vice dont elle voudrait se séparer ! Comme il nous examine et nous surveille ! Comme il peint les progrès cachés de la tentation , et ce passage si aisé et >i insensible de la tentation au désir, du désir à la délectation, de la délectation au con lentement î
« Ainsi il y a des pénitents qui sortent en effet du pesché, et n'en quittent pourtant pas l'affection.... Leur cœur renonce au pesché et s'en esloigne, nuiis il ne laisse pas pour cela de se retourner souvenu fois de ce costé-là ; ils s'abstiennent du pesché, comme les malades des melons, lesquels ils ne mangeai pas, parce que le médecin les menasse de mort, s'ils en mangent; niais ils s'inquiètent de s'en abstenir, ils
en parlent el marchandent s'il se pourroil l'aire; ils les veulent au moins sentir et estiment bien heureux ceux qui en peuvent manger, etc. »
« Chascun peint la dévotion selon sa passion et
fantaisie. Celui qui ôsl adonné au jeusne B6 tiendra pour bien dévot. pOUTTO qu'il jeusne, qimxqiit' son cœur soit plein de l'aucune — Un autre s'estimera dévot, parce qu'il di1 une grande multitude d'oraisons tous les jours , quoiquaprès cela sa langue se
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fonde en toutes paroles fascheuses, arrogantes et injurieuses parmy ses domestiques et voisins. »
Mais ce qui fait surtout le charme de saint François, c'est ce que son enseignement moral a de tendre et d'affectueux. Rien n'est austère chez le pieux prélat; la vraie dévotion est difficile, c'est vrai, mais elle est présentée sous des traits si aimables qu'elle ne rebute et n'effraye personne. « On est vivement touché par cette charmante douceur, » dit Bossuel. C'est un grand maître de la vie spirituelle, mais c'est un maître qui rend sa science aimable ; il sait les faiblesses de l'homme, il y compatit, sans s'y plier; il sait les convenances des positions diverses, il y accorde ce qu'il peut , mais sans condescendance ; il sait combien certains pas sont difficiles à faire, combien d'entraves retiennent et empêchent d'avancer; il attire doucement à lui, et sa voix est insinuante et persuasive ; il parle à chacun selon ses besoins , condamne avec regret , reprend sans aigreur, conseille avec bonté. La charité de son âme a passé dans ses discours. C'est la tradition de ce langage qui ne peut pas se perdre dans l'Eglise catholique , que moins d'un siècle après a recueillie Fénelon; c'est cette parole qui engage au lieu de commander, et inspire le désir de la piété avant de l'imposer par une prescription.
« Faites les commandements de vos supérieurs domestiques; mais pour être parfaicte, suivez encore leur conseil , et même leurs désirs et inclina-
tions en tant que la charité et la prudence vous le permettra; obéissez quand ils vous ordonneront chose agréable, car encore que ce n'est pas grande vertu d'obéir en ce cas, ce seroit néantmoins un grand vice de désobéir. Obéissez es choses indifférentes, et ce sera une obéissance déjà fort recoinmandable. Obéissez en choses malaisées, âpres et dures, et ce sera une obéissance parfaicte. Obéissez enfin doucement, sans réplique, promptement, sans îvtardation , gayement, sans chagrin , et surtout obéissez amoureusement, pour l'amour de eeluy qui, pour l'amour de nous, s'est fait obéissant jusqu'à la mort de la croix.. »
Il ne faut pas quitter saint François de Sales sans avoir apprécié chez lui le mérite du langage Ne cherchons pas chez lui un style étudié. Le parler qu'aime Montaigne un peu par paresse d'esprit, sainl François de Sales L'aime par bonne foi. « Hue notre Langage suit doux, franc, sincère, rond, naïf et fidelle... ('.est un grand ornement de la ?ie clirestieinie que la fidélité, rondeur et sincérité <ln Langage. » Saint Augustin axait <lit quelque part des paroles qui lui semblèrent par après trop artificieuses et trop affectées, il les révoqua au livre de ses Rétractations et les appela une ineptie. « Voyezvous combien cette Baincte belle âme est douillette au sentiment de L'afféterie des paroles ! » Aussi la simplicité et la naïveté sont-elles les premières qualités du Btyle <le saint François de Sales. Mais ce ne sont
pas les seules, bien qu'il n'en prétendît pas avoir d'autres; il a une finesse et une délicatesse exquises, un charme et une grâce particulière; il a un langage poétique et pittoresque , coloré et plein d'images. A chaque ligne , une métaphore , une figure , une comparaison viennent se placer sous sa plume ; elles viennent naturellement et sans efforts ; elles sont empruntées à la nature que saint François de Sales aimait beaucoup , et dont les images remplissaient sa mémoire; d'autres viennent à l'esprit de l'écrivain avec les souvenirs du style si poétique de la Bible, de ce style pittoresque, si abondant en brillantes ou gracieuses figures; d'autres lui sont inspirés par cette habitude commune aux orateurs chrétiens et qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours , de donner un peu fréquemment peut-être, un sens symbolique et moral aux plus belles phrases de l' Ancien Testament. Quelquefois même l'image pourrait sembler trop fréquente, trop répétée, trop longue; on s'en plaindrait si elle était cherchée ou étudiée; mais elle est si naturelle et surtout si gracieuse qu'on n'ose pas accuser 1 écrivain, et l'on conçoit bien que L'Académie en choisissant les écrivains qui devaient servir de modèle à la langue, ait mis saint François de Sales à côté de Malherbe.
DE L HOTEL DE RAMBOUILLET ; DE SON INFLUENCE SUR LE SIÈCLE DE LOUIS XIT.
Le bon goût ne prévaut jamais d'une manière universelle et constante Même aux plus beaux siècles littéraires, il ne ï 'établi! qu'à la longue, ne s'affermit qu'avec peine, s'affaiblit et semble se perdre parfois, ne domine jamais sans partage. A côté des écrivains d'une raison sévère et d'un goût pur, il en est d'autres dont l'esprit est moins juste et moins délicat: a côté des chefs-d'œuvre qui se font admirer, il se produit parfois <\i~> ouvrages, îmn-seulement médiocres et vulgaires, mais défectuem et mauvais, qui trompent le jugement el partagent l'admiration. Le temps se charge de rendre à chacun la justice qui lui est due, et, dans sa répartition équitable de la -luire, il défait plus d'une renommée usurpée, ne laissant à certains noms el à certaines œuvres qu'une célébrité de ridicule. C'est ainsi que la Phèdre de Pradon balança le -mecs de celle de Racine, ou pour mieux dire, emporta d'abord les suffrages : c'esl ainsi qu'entre l'époque où parurent les Provinciales et le Ctrf, el celle où écrivirent Boi-
leau, Molière et Racine, une école fameuse aurait, par la direction qu'elle donnait aux lettres, gâté le siècle de Louis XIV, si l'esprit français, qu'on peut bien tromper quelquefois, mais qui n'est jamais long' à se désabuser, n'avait protesté bientôt, s'affranchissan «les délicatesses puériles de langage, et des frivolités prétentieuses de sentiments où l'on entreprenait de l'engager.
L'origine de cette école littéraire qui tenait ses séances à l'hôtel de Rambouillet et qui en a pris le nom, remonte au règne de Henri IV. C'était une société de beaux esprits qui se faisaient les régents de la littérature et les arbitres du goût; c'était une académie du beau langage. Elle s'était formée dans les dernières années du xvie siècle , sous les auspices et dans les salons du marquis et de la marquise de Rambouillet , à la fois comme centre d'opposition politique contre le duc de Sully, comme sanctuaire de la morale contre les désordres de la cour, comme asile de la pureté de la langue contre les envahissements du mauvais langage. Elle fut bientôt en grande faveur; tous les esprits polis et distingués briguèrent l'honneur d'en faire partie, et elle exerça quelque temps une véritable dictature sur la langue et la littérature françaises. Richelieu était de ces réunions; Corneille y venait fréquemment; Voiture y apportait le tribut de son esprit délicat jusqu'à l'affectation ; Ménage, Racan, Chapelain s'y faisaient admirer; la fameuse .Mlle de Scudéry, Mine de Sévigné,
Mme Deshoulières, Mme de Longueville et Mme de Lafayette y faisaient prédominer l'influence de l'esprit féminin.
L'exagération et le ridicule où tombèrent plus tard les moins retenus et les moins sensés de cette école ne doivent pas faire oublier les services qu'elle a rendus. L'hôtel de Rambouillet ne contribua pas peu à introduire parmi nous cette habitude et cet art de converser des choses de l'esprit au milieu d'un cercle élégant et poli; il donna l'exemple de cette influence du salon que continuèrent et se transmirent ensuite, par une chaîne non interrompue, tant de femmes remarquables, à l'esprit délicat et cultivé, depuis la duchesse de Montausier, la duchesse du Maine, Mme de Tencin, Mme Géoffrin, Mme du Deffuiul . Mine du Chàtelet, Mme de Staël, jusqu'à telle autre <lc nos jours que je pourrais nommer. Ce'te influence était un fait nouveau, propre aux âges modernes, et particulièrement à la France. Isolées presque entièrement de toutes les affaires, presque étrangères à tout commerce intellectuel , reléguées par une coutume dédaigneuse dans la solitude de leurs appartements ci dans le silence de leurs occupations domestiques, les femmes d'autrefois vivaient connue en dehors de la société : lc> mœurs du temps les condamnaient à n'avoir d'autre gloire que celle de bonnes épouses et de bonnes mères, et ne leur permettaient pas, ce qui esl maintenant tellement passé dans nos usages, de
tenir salon. Avec le progrès des mœurs et l'influence du christianisme , leur rôle et leur dignité s'accrurent, la place que leur faisait la société s'agrandit , et à mesure qu'au sortir du moyen âge se polit et s'adoucit l'esprit français, les femmes furent mêlées à toutes les relations sociales. Elles s'immiscèrent dans les affaires politiques; et la Fronde eut ses héroïnes, non moins actives et entreprenantes que ses héros. Elles se tournèrent surtout vers les choses littéraires; et si le pédantisme de langage, et la préciosité (pour faire un barbarisme avec La Fontaine), la préciosité qu'introduisit dans les sentiments et dans les termes la première école littéraire qu'elles ont formée, devait bientôt passer ; ce qui survécut, c'est une politesse et une urbanité d'esprit, une délicatesse de sentiments, une élégance de conversation, une décence et une retenue d'expression, quelque chose de plus fin et de plus choisi dans le langage et dans la pensée : c'est là ce qu'eut d'utile l'hôtel de Rambouillet, c'est en cela que son influence ne fut pas perdue. Mais le défaut était tout près de la qualité, et l'on passa bientôt de l'usage à l'abus.
La délicatesse des idées, l'art de saisir et de déterminer les nuances du sentiment , dégénère bientôt en une recherche , en un raffinement. A force d'analyser le sentiment , on le subtilise ; à force de raisonner sur la passion, on la fausse; à force de finesse, on tombe dans l'afféterie : c'est ce
qui arriva aux beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet. Tout fut sublimé, tout fut sophistiqué, comme nu disait alors; le naturel et la vérité des impressions et des émotions de l'âme v furent étrangement défigurés ; la coterie littéraire se lit un monde d'idées et de passions à part. Le sentiment fut introduit dans cette société, il n'en pouvait être autrement, mais le sentiment fut bienséant et manière ; la galanterie fut épurée, mais l'amour fut affadi; la passion fut quintessenciée, spiritualisée. mais le cœur ne la reconnut plus; la tendresse fut décrite et détaillée arec toutes ses nuances, ses variétés, les traits les plus fins; mais ce n'était plus la tendresse de tout le monde, c'était une création sentimentale, sayante et curieuse, mais fausse, fade et puérile. Le chef-d'œuvre «le cette métaphysique du sentiment, c'est la Carie du Tendre, production ingénieuse du reste, œuvre d'une imagination délicate et enjouée, mais témoignage oui ieui de cette recherelie, de cette affectation , de cet excès d'esprit dépensé dans la description minutieuse des circonstances de l'émotion et de la passion . de celte sorte d'érudition
dans la galanterie. C'est là qu'on \oit la mer dan* gereuse et semée d'écueils où conduisent trois grands fleuves, celui d inclination, celui d'Estime, celui de Reconnaissance ; à L'embouchure de chacun des fleuves sont bâties trois grandes villes, Tendre-sur- Inclination , Tendre-siir-KsIinie , Teiidre-sur-lîecounaissanoej la pente des eaui >\i\ fleuve d'Inclination
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est si rapide que celui qui navigue ne fait pas de séjour sur les rives, tant la force du courant l'entraîne. Le chemin qui conduit à Tendre-sur-Estime est semé de villages, de hameaux, de bourgs, ce sont : Jolis vers, Billets galants, Billets doux, Grand cœur, Exactitude ; celui qui va à Tendre-sur-Reconnaissance doit passer par Complaisance, Petits soins, Grands services, Constante amitié, Sensibilité, Obéissance. Il ne faut pas dévier à droite ; car Négligence, Inégalité, Légèreté, Tiédeur bordent le chemin qui mène au lac d'Indifférence, dont les eaux dorment immobiles ; et qui dévie à gauche, arrive par Indiscrétion , Perfidie , Médisance à la mer orageuse d'Inimitié dont les eaux ne reposent jamais. C'est une allégorie spirituelle d'ailleurs ; ce serait une excellente parodie de l'abus de l'esprit où tomba cette école littéraire, si ce n'était une œuvre de bonne foi sortie de la plume de son plus célèbre représentant, Mlle de Scudéry.
Comme l'hôtel de Rambouillet épura et raffina le sentiment, il voulut de même épurer et raffiner le langage, et n'en sut pas conserver davantage le ton simple et les formes naturelles. On ne se contenta plus de la justesse des termes, pas plus que de la sérité de la pensée; on entreprit de donner de la délicatesse au langage; on tourmenta les phrases, les mots, les syllabes : on se persuada qu'une pensée ne valait rien lorsqu'elle était entendue de tout le monde; qu'il était du bel usage de parler une autre
lanjzue que la multitude; de chercher, pour tout exprimer, quelque tour original qui s'écartât du discours familier. Tout fut apprêté, tout sentit l'affectation et la contrainte. Il fallait que ces beaux esprits qui avaient « des clartés au-dessus du vulgaire » s'énonçassent toujours « d'une grâce sans seconde. * On eut doue un Langage à part. Les précieuses commencèrent par se donner un nom à elles-mêmes ; une précieuse (et qu'on le remarque, le nom de précieuse, qui depuis Molière, même employé seul, est toujours pris en mauvaise part, signifiait alors une femme à l'esprit agréable et cultivé), une précieuse, dis-je, s'appelait une chère; les assemblées de beaux esprits auxquelles les précieuses donnaient le ton, s'appelaient des ruelles; le salon ou la chambre où se tenait la séance s'appelait alcôve; et ceux que les précieuses honoraient de leur estime, et qui assistaient à ces réunions, c'étaient les alcovistes. Dans cette Langue du sanctuaire, qui n'était pas faite pour les profanes, chacun perdait son nom : Les villes de France prenaient les noms des villes de l'Italie et de la Grèce; Louis XIV était devenu Alexandre; le le grand ('onde s'appelait Scipion; Chapelain était métamorphosé en Chrysante; la marquise de Rambouillet, Catherine de Vivonne, ne répondait plus qu'au nom d'Arthénice que Malherbe et Bacan avaient trouve en transposant les lettres de son nom; Voiture, c'est Valère, Scudérv, Sarraïdes. Mais c'est la peu encore, c'est sur les termes du langage l'ami-
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lier que va porter tout l'effort de la réforme; on va proscrire les mots vulgaires, et les remplacer par de nouvelles métaphores, par des périphrases. Il y a des choses qu'il est du dernier mauvais ton d'appeler par leur nom propre. Combien n'est-il pas plus élégant de dire au lieu de fauteuils les commodités de la conversation , au lieu de miroir, le conseiller des grâces, au lieu de bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge , au lieu de chapelet, une chaîne spirituelle ? Quelquefois, il est vrai, les précieuses osaient avec bonheur une locution nouvelle; c'est à elles que nous devons les expressions suivantes : cheveux d'un blond hardi t pour ne pas dire roux, n'avoir que le masque de la vertu, revêtir ses pensées d'expressions nobles, tenir bureau d'esprit, être sobre dans ses discours, poésie bien châtiée, souris amer, laisser mourir la conversation, vomir des injures, et bien d'autres. Mais c'est un effort dangereux que celui de substituer la périphrase aux mots vulgaires, c'est une recherche périlleuse que celle du beau langage , des termes nobles et élégants, et quand on ne la fait pas avec mesure , on risque fort d'être prétentieux et maniéré dans ses discours : c'est ce qui arriva fort souvent aux écrivains de l'hôtel de Rambouillet et dans leurs conversations et dans leurs écrits.
L'importance littéraire de l'hôtel de Rambouillet contraste singulièrement avec la frivolité des questions qui s'y agitaient et des occupations qui remplissaient les séances. « ('-était, dit le duc de Saint-
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Simon, le rendez-vous de tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite, un tribunal avec
qui il fallait compter, et dont la décision avait un grand poids dans le monde. » Et quelles riaient donc les causes qui se plaidaient devant ce tribunal? Tantôt il s'agissait de donner le droit de bourgeoisie à quelque expression nouvelle; tantôt on prenait parti pmir la conjonction car, que voulait proscrire l'Académie; tantôt on discutait s'il fallait dire «<»'.».- Cardin ou muscadin; d'autres fois on s'occupait de mettre au monde, c'est-à-dire de produire et de faire Valoir quelque nouvel auteur; on se divisait entre deux sonnets de Balzac et de Voiture, fameux alors, oubliés aujourd'hui, Job et Uranie; on se partageait entre deux bons mots ; on se récriait sur une saillie de Voiture qui arrivait un beau matin le front soucieux, et disait à demi voix : « Mesdames, il court de mauvais bruits sur le soleil » ; on cherchait à deviner une énigme de l'abbé Cotin ; on s 'extasiai 1 sur un madrigal du poète Ménage; on lisait des fragmenta du fameux pneme de la Pucclle de Chapelain, attendu si longtemps et si impatiemment, tant admiré axant de paraître, et déchu de sa réputation le lendemain du jour où il fut publié; on s'occupait de billets galants, de rondeaux, d'acrostiche*, de bouts-rimés, de quatrains. Quelquefois ou posai! et "ii discutait i\i-> questions comme celle-ci : « Un véritable amant doit-il être phls occupé de SOU amour que des sentiments qu'il fait naître? » Subtilités
amoureuses qu'on avait alors le bonheur de bien comprendre et le talent de bien résoudre. Quelquefois le problème était plus grave, il s'agissait de savoir : « Quel est le plus malheureux d'un amant jaloux, d'un amant dédaigné, d'un amant séparé de l'objet de sa passion, ou d'un amant qui l'a perdu?» Ou bien ils s'agissait de bien déterminer les diverses nuances du tendre, de distinguer le parfait amant de l'amant ordinaire : ce n'était pas chose aisée, et la question méritait bien d'être solennellement posée par la voix grave de Mlle de Scudéry, et d'être sérieusement débattue , dût-on en remettre la décision au lendemain , si l'on n'avait pu s'entendre et conclure le jour même. Il est des questions si obscures que la discussion d'un jour ne suffit pas pour les approfondir, et si importantes qu'il est d'un haut intérêt de ne pas se contenter du débat qui ne les a éclaircies qu'à demi.
Du reste, dans l'histoire de cette société, il faut distinguer plusieurs époques, et ce serait une injustice que d'imputer tous les défauts et tous les ridicules où tomba cette coterie, à ceux qui la fondèrent et à tous ceux qui en firent partie. La marquise de Rambouillet était une noble femme, grave et sérieuse; rien ne témoigne qu'elle soit tombée dans cette fausse délicatesse qu'on reproche à l'hôtel auquel elle donna son nom. Les premiers membres de cette société qui s'assemblait sous son patronage et dans ses salons, ce furent d'illustres écrivains qui protestèrent
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par leur influence et par leurs écrits contre l'affeetation du langage , Malherbe, Raean, Corneille. Avec Balzac, surtout avec Voiture, commença à se répandre ce faux goût, cette recherche de l'expression. Avec Mlle de Scudéry commença à s'introduire cette fadeur sentimentale dont nous allons voir de singuliers exemples. Puis, par cette loi inévitable de toutes les sociétés littéraires exclusives, qui sont porter- à se singulariser par des pensées et par une langue à part, par suite de cette tendance qui porte toujours à outrer toutes les qualités, ces défauts se généralisèrent, s'accrurent; et enfin vers 1650, par suite des malheurs qu'éprouva la famille de Rambouillet, la société qui se réunissait dans son hôtel fut forcée de se dissoudre, ou tout au moins les réunions devinrent moins régulières et moins nombreuses; divers salons se formèrent, qui recueillirent L'héritage et les débris de l'hôtel de Rambouillet, et où se développèrent les germes du mauvais goût qui avait déjà commencé à gâter la Bociété-mère : le plus fameux, c'était celui de Mlle de Scudéry. Chacune des précieuses eut sa petite cour, ('/est là, dit Rœderer, dans son Histoire de la société polie, 'est là que « pour se faire nu renom d'honnêteté on affecta la pruderie. Pour signaler la décence de son langage, on prit des précautions^ si grandes contre l'indécence, et elles désignaient si bien l'écueil, qu'elles étaient l'indécence même. Pour faire sentir la propriété de ses expressions, on se hérissa d'un pu-
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risme intraitable. Pour taire briller la finesse et la délicatesse de son esprit, on alambiqua toutes ses idées. Enfin pour faire admirer ses grâces, on se jeta dans la minauderie. »
De toutes les productions de cette école, en la prenant à ce point de son histoire où elle était dégénérée, la plus fameuse, celle qui en fait voir le mieux les caractères et les ridicules, ce sont les romans de Mlle de Scudéry. L'Àstrée de d'Urfé avait mis à la mode ces histoires sentimentales d'un amour teudre et bienséant. C'était une allégorie pastorale, dans laquelle l'auteur avait raconté les événements de sa \ie ; c'était un roman où , comme le dit le marquis d'Urfé lui-même, « par diverses histoires et sous personnes de bergers et autres, sont déduits les divers effets de l'honnête amitié. » C'était un livre qui, outre le mérite d'une narration vive et fleurie, de fictions très-ingénieuses, de caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis, mérite que reconnaît Boileau lui-même dans son discours sur les héros de roman, eut celui de présenter pour la première fois la peinture d'un amour intellectuel et épuré. Cette décence et cette réserve dans la tendresse plurent après les désordres et la -vie licencieuse de la cour de Henri IV, et YAstrée, dont la publication dura quinze ans, accueillie avec une grande faveur, fut pendant longtemps fort en estime. 3111e de Scudéry s'en inspira, et prit, comme a\ait fait d'Urfé, la tendresse, mais la tendresse hon-
nête et respectueuse, pour nœud de ses romans. C'était une tentative nouvelle dans la littérature que de fonder une histoire sur les sentiments du cœur humain. D'Urfé et Mlle de Scudéry créaient un nouveau genre qui devait se développer plus tard avec d'immenses proportions dans le roman moderne ; ils ont donné les premiers modèles de ces œuvres d'imagination qui, élevées sur un fond historique, ou dues tout entières au génie inventif de l'écrivain, contiennent tant d'intérêt; et remuent si vivement le cœur humain. Le malheur de Mlle de Scudéry fut qu'au lieu de peindre les vraies émotions d'une âme sensible, mai-s simple et naturelle, elle décrivit les sentiments alambiqués d'un cœur trop savant et trop délicat en amour, les raffinements de tendresse dune précieuse, l'amour fade et maniéré. Un malheur plus regrettable encore, c'est que, dans des romans de dix volumes que Mme de Sévigné appelle spirituellement des romans éternels, Mlle de Scudéry prêta tous ces sentiments aux héros de l'antiquité, aux personnages des temps les plus barbares de l'histoire ancienne. Elle fit disserter sur l'amour, elle fit soupirer dans les règles, et passer par tous les villages de la carte du Tendra, qui? Des bergers de convention? Non, Cvrus et Mandane, Horatius Coclès et Mucius Scévola. La fameuse carte du Tendre, qui donc en est l'auteur? C'est Clélie, cette Romaine quelque peu barbare du temps de Porsenna, qui se jeta tout armée dans le Tibre, et c'est à Horatius Coclès que la carte est
adressée. Certes l'on ne peut qu'admirer l'esprit inventif et l'imagination tout à fait galante de la fière Romaine. Aussi bien elle est fort savante en amour, et elle raisonne fort bien sur les nuances du sentiment. Elle a même, il faut le dire, raisonné sur la valeur des mots, sur leur propriété, leur justesse, surtout sur les termes de galanterie, et elle en parle assez pertinemment. Elle se plaint de l'abus qu'on fait du mot de tendresse que l'on donne indiscrètement à des sentiments qui ne sont pas dignes de ce nom ; elle connaît la différence d'une amitié ordinaire à une tendre amitié, les phases variées du sentiment , les indices auxquels se reconnaît le parfait amant , et elle disserte de tout cela avec une Carthaginoise de ses amies, Sophonisbe. Les conversations auxquelles elle prend part sont fort enjouées et fort divertissantes ; on s'y propose des énigmes , on passe son temps à de petits jeux, on met d'un côté les souhaits des dames, d'un autre côté les souhaits des hommes. Horatius Coclès est assez fort sur le madrigal et sur l'impromptu; Aronce, le fils de Tarquin le Superbe, ne tourne pas mal le billet galant ; Mutius a une grâce toute particulière dans l'élégie; il y a un certain Artémidore qui s'acquitte à merveille du sonnet. Aronce, Scévola, Horatius Coclès poussent les beaux sentiments à qui mieux mieux; Clélie et ses amies font les inhumaines. « H. Coclès fait une profonde révérence à Clélie sans pouvoir lui rien dire que par quelques regards, tristes et amoureux
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tout ensemble. » Âronce lui écrit: u le malheureux
Aronce à l'incomparable Clélie. » Il l'assure qu'il ne peut perdre l'espérance sans perdre la vie ; il lui demande seulement la permisssion de porter le titre de son esclave; il lui dit : « Je vous aime d'une manière si pure, que si vous pouviez voir dans mon cœur, vous n'auriez jamais l'injustice d'en vouloir effacer votre image. » Horace lui demande qu'elle ne le bannisse pas de son cœur, si elle ne veut pas être plus cruelle que les tyrans qui l'ont chassé. Mutius lui proteste que personne n'aima plus tendrement, plus respectueusement et plus ardemment que lui , et il voudrait que beaucoup d'amour lui tînt lieu de beaucoup de mérite. Cvrus est façonné sur ce modèle. Tels sont Les héros et les héroïnes de Mlle deScudéry, ajustés, en dépit des temps et de l'histoire, à Pair et à la façon de l'hôtel de Rambouillet, ornés de ce genre d'esprit qu'on admirait dans les salons des précieuses, se livrant aux mêmes occupation*, M récréant des mêmes jeux d'esprit, aimant d'une manière analogue, et habillés d'un manteau qui, ridicule déjà par soi-même, le devient bien plus encore, quand on en affable les personnages un peu barbares des premiers temps de la république romaine.
Ce mauvais goût ne pouvait durer longtemps, et les grands écrivains du siècle de Louis \l\ lui lirent une rude guerre. Scarroa avait commencée se moquer du >t\ le qui régnait alors : dans une de ses nouvelles tragi-comiques, intitulée: Plus d'effets que de
paroles, il écrivait : « Hippolvte lui fit des caresses capables d'attendrir ceux des spectateurs qui eussent eu l'âme du dernier dur, tant la sienne alors fut du dernier tendre, pour parler à la mode. » Boileau sema tous ses ouvrages de traits de sa lire contre ce genre faux que le public, un moment séduit, avait accueilli avec faveur. 11 contribua par son goût sévère et par les efforts de sa saine raison à discréditer ces fadaises et ces affectations. Il se moqua de la longueur de ces romans , de leurs interminables récits , de leurs descriptions qui ne finissent pas :
Je saute vingt feuillets pour en trouver la fin, Et je me sauve à peine au milieu du jardin.
Il railla ces galanteries fades, ces sentiments ridicules, et ces héros, ces guerriers devenus des Artamènes et des Thyrsis; la matière prêtait au ridicule, il l'a exploitée avec bonheur dans son dialogue des Héros de roman, satire aussi juste que comique, où respire la meilleure plaisanterie. Molière, d'un coup de son art, diffama les précieuses ; et qui ne connaît la comédie des Précieuses ridicules? Il n'attaqua pas du reste ce qu'on appelait alors les précieuses, car ce ternie, comme nous l'avons déjà dit, n'est pas un terme de dénigrement. « Sa comédie, dit-il en se justifiant dans sa préface, se tient partout dans les bornes de la satire honnête et permise; mais les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés. ml et les vé-
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ritables précieuses auraient tort de se piquer, lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent si mal. » La satire du reste ne pouvait tromper personne. Ma de- Ion, c'était Madelène de Scudéry, et le nom de Polyxène qu'elle veut prendre au lieu de son nom trop vulgaire et trop bourgeois, c'était celui que Mlle de Scudéry avait échangé contre le sien. La raillerie était impitoyable ; tous les défauts de cette école étaient livrés au ridicule. On dit que Ménage assistait à la représentation, qu'il ne put s'empêcher de trouver la comédie excellente, et qu'il eut le courageux bon sens de dire : « Il faut brûler ce que nous avons adoré. » Le succès fut complet ; c'était le coup de grâce ; l'école fut discréditée; son règne était passé.
Ou'est-il donc resté, en dernière analyse, de l'influence de l'hôtel de Rambouillet? Et en quoi SI destinées méritent-elles d'être étudiées, autrement que pour satisfaire une curiosité historique? C'esl que là, pour la première fois , les femmes furent admises au commerce de l'esprit et des idées, et qu'elles obtinrent l'égalité, ou plutôt la supériorité au milieu d'un société élégante et polie: c'est tjne là se donna le premier exemple et se forma l'habitude de cette jouissance délicate et nouvelle, propre à la France, la conversation ; c'est que cette société épura les mœurs, corrigea la licence dé l'expression, introduisit quelque chose de plus intellectuel et plus pur dans les relations des deux sexes ; c'est qu'enfin
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en assouplissant le langage, en le rendant ingénieux, délicat, en dotant la langue de plusieurs locutions nouvelles , elle mit en honneur l'élévation des sentiments, la décence et la distinction dans les pensées.