‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 17 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

coup de pistolet, ce qui est fort différent pour les deux capitaines sur qui on n*a pas tiré du toutet ce qui n'est pas différent quant au vote des fonds secrets qui demeurent votés comme si . nous avions tiré trois coups de fusil. Il sera bien habile et aura une grande sagacité Tbistorien qui racontera clairement les trois mois qui viennent de s'écouler. Celui qui pourrait me dire aujourd'hui ce qui arrivera demain serait aussi un homme assez intelligent.

Je ne veux plus d'un monde où tout chsmge, où tout passe,

aussi ne sais-je où aller. Si j'étais paratonnerre, je ne chercherais pas à attirer M. Raspail, ni H. Barbes , ni M. Blanqui, ni M. Proudhon, Fennemi particulier de Dieu.

Au reste, dans la séance d'aujourd'hui, M. de Lamartine, répondant aux réclamations de M. Raspail, a déclaré que c'était purement au figuré qu'il avait prétendu être un paratonnerre, et que, en parlant ainsi, il n'avait nullement entendu blesser M. Raspail, M. Barbes, ni M. Blanqui dans leur honneur et leur considération. Je m'en rapporte à M. de Lamartine, mais je ne sais pourquoi il a voulu leur soutirer leur électricité. Dans la séance des fonds secrets d'avant-

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hier, le paratonnerre s'était brusquement transformé en un simple aimant pour attirer à la Commission executive les sommes nécessaires à surveiller les ministres à qui elle a donné toute sa confiance. C'est un joli phénomène d*électro-magnétisme que d'attirer des millions en espèces d'or et d'argent. Toute la physique de M. Arago n'en serait pas venue à bout. En temps ordinaire, je croirais que la commission du pouvoir exécutif, battue si outrageusement sur l'exil de Louis Bonaparte, va renvoyer sa pourpre et ses faisceaux au président de l'Assemblée nationale; dans ce temps extraordinaire, il est probable qu'il n'en sera rien. Les grandes vertus républicaines ne connaissent pas les petites susceptibilités du point d'honneur ; d'ailleurs, M. de Lamartine croyait avoir entendu partir trois coups de feu ; c'était là ce qui l'avait déterminé à dresser la veille le décret d'exil; maintenant, . il est prouvé qu'il n'en était rien ; eh bien, la commission ne s'en fâche pas ; elle garde ses fonds secrets ; l'Assemblée nationale garde ses convictions ; et tout est dit, et vive la République !

Ce n'est pas que nous soyons tyrannisés ici, au moins. On y vit dans une fraternité fort polie. S'il y a des Raspail ou des Barbes dans le canton,

ils ne se montrent pas encore, et, n*étant point paratonnerres, nous ne cherchons pas à les attirer. Le soleil se lève dans la grande allée de la forêt et se couche derrière la maison de M. Louvel comme par le passé. La nature n*a pas Fair de savoir que M. Ledru-Rollin règne sur nous. Elle n'a rien changé à ses habitudes. Poursuivez-vous vos travaux accoutumés? On dit qu'en lisant l'histoire sainte vous trouvez que nous sommes revenus au temps de Babel. Personne n'est capable aujourd'hui de faire lé rez-dechaussée de la tour de Babel. Tous les ateliers nationaux ensemble ne feraient pas la besogne de dix ouvriers de ce temps-là. Je ne crois pas non plus qu'ils se dispersent faute de s'entendre, comme on fit alors, mais, pour M. de Lamartine, il pourrait assurément être professeur d'éloquence à l'université de Babel.

15 juin. — Albert est à Paris depuis hier ; j'espère qu'il n'aura point trouvé un trop grand désordre. Au récit des journaux, il n'est pas aisé de se promener paisiblement par la ville. C'est un rude métier que l'extrême liberté^. On n'a pas un instant de repos, et nul ne peut faire sa volonté, à moins qu'il n'ait la volonté de mal faire. Avez-vous approuvé la loi sur les attroupements et la loi sur les crieurs pu-

blics? Je compte que nous aurons une loi sur les banquets. J'en suis d'avis. On a beau faire et beau pirouetter, il faut en revenir un jour ou l'autre au centre de gravité. Les républiques mêmes ne sauraient, un jour ou l'autre, se passer d'un peu de bon sens.

A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS

Broglie, samedi 17 juin 184:^.

Chère madame, ces bonnes nouvelles de Lascours nous font grand plaisir. Vous êtes contente de votre petit nid dans les montagnes ; vous vous portez tous bien, même M. de Lascours qui n'y est pas plus sujet que moi ; vous n'entendez que de très-loin le bruit des partis qui se heurtent et se menacent, heureusement sans en venir aux mains. On se compte, et ceux qui se sentent les moins nombreux vont se coucher, attendant que la majorité passe de leur côté le lendemain. Après tout, il serait souverainement absurde de s'égorger quand personne, excepté deux ou trois mille bandits, n'a le moindre motif d'en vouloir à la vie de qui que ce soit. Je suis seulement

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fâché que M. Joly, dans vos contrées, ait érigé en crime un petit doute innocent sur la grandeur et la stabilité de la République. Pour sa stabilité, je n'en sais rien, et il me semble que Louis- Napoléon frappe à la porte avec un mélange de force et de discrétion qui pourrait déterminer à le laisser entrer.Pour la grandeur de cette même République, je ne vois presque personne qui en soit ébloui. Un M. de Fourmont qui voyageait en Grèce vers le milieu du dix-huitième siècle, je crois, écrivait à Paris : «J'ai employé quarante ouvriers à détruire tout ce qui restait de l'ancienne Sparte. » Ce M. de Fourmont n'était pas pour cela un très-grand homme. Le gouvernement d'aujourd'hui, si ce nom de gouvernement n'est pas bien pompeux, fait comme M. de Fourmont. M. Joseph de Lascours doit vous écrire que. Paris n'a pas bon air. On dit qu'il commence à ressembler à un grand village d'Orient un jour d'émeute. On ne nettoie pas même les dehors de la coupe et du plat. La ville est d'une malpropreté révoltante. Je ne sais ce qui arrivera de cet épisode de Louis Bonaparte... La démission qu'il vient de donner afin, dit-il, de ne rien troubler dans son pays, ne lui fera assurément point de tort. C'est une déclamation bien placée... L'Évangile dit que Thomme ne vit pas seule-

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ment de pain. C'est bien vrai. Il vit aussi de déclamations, mais les médecins remarquent qu'à ce régime il décline et maigrit à vue d'œil. Je ne me porte pas garant de cette manière de voir qui pourrait bien être un peu séditieuse.

Tout le monde va bien, mais on est terriblement éparpillé.

LXViii:

K M. RAULIN

Broglie, dimanche 17 juillet 1848.

• A peine arrivés, voici que je vous écris. Ce n'est certainement pas pour vous donner des nouvelles, sinon que nous arrivâmes hier au soir en bonne santé, chacun selon ses forces, et sans avoir été ni broyés par le chemin de fer, ni culbutés par la diligence, ni égorgés par aucun élève de Proudhon ou de Pierre Leroux que nous aurions pu rencontrer au coin d'un bois. Du pays dont je vous écris il n'y a point de nouvelles. Les petites centaurées, les verveines, les héliotropes y sont en fleurs comme les autres années et les écureuils montent ef descendent dans les arbres sans demander ce qui se passe à Paris. Pas un seul n'est abonné au moindre jour-

nal. Pour le dire en passant, croyez-vous qu'il y ait des commotions sociales parmi les bêtes de Tair^ ou des champs, ou des eaux ? Cela serait bien possible et j'en serais fâché ; il plaît plus à mon imagination que les écureuils vivent aujourd'hui ainsi qu'ils vivaient dans les dômes des bois d'Eden, mais je vous ai dit déjà qu'à une époque assez voisine du temps où nous vivons, une race de rats plus forts que ceux qui habitent parmi nous étant venue, par aventure, sur un bâtiment de commerce qui arrivait des grandes Indes, a chassé toute Tancienne population des rats qui avaient vécu sous nos anciens rois. On ne retrouve plus aujourd'hui la vieillfe race que dans des fermes isolées. Ce ne sont plus les rats qui rongeaient les manteaux des chevaliers du moyen âge. Demandez à quelque professeur du Jardin des Plantes ce qu'il en pense.

Quand je dis que tout est tranquille ici, j'ai tort, car les hommes, sinon les bêtes, y étaient fort soucieux de ce qui devait arriver à Paris le 14 juillet. Le bruit courait partout qu'il y avait eu du bruit dans la capitale, et, au passage de la diligence beaucoup de petits propriétcdres étaient sur le pas de leur porte attendant leur journal, pendant que leurs vaches paissaient paisiblempnt

dans leur pré sans se douter qu'il y eût au monde un Ledru-RoUin ou un Louis Blanc qui veulent recommencer l'univers sur un meilleur modèle. Cet empressement à savoir ce qui se passe à Paris est un signe habituel des temps malheureux. Aujourd'hui, on est naturellement bien aise de savoir si le petit champ où l'on a planté de beaux arbres ne sera pas, au soleil levant, la propriété de quelque soldat obscur de l'obscur Sobrier. Autrefois, dij moins, c'étaient des vétérans de Sylla ou de César qui prenaient la maison de Virgile; à présent, ce sont des vétérans de Sobrier qui menacent la maison de Victor Hugo. Les temps déclinent de toute façon.

On vous regrette fort. Comment avez-vous quitté les acacias d'ici pour les conseillers d'État de Paris ? Savez-vous que nous avons rencontré les voyageurs de Saint-Aubin au débarcadère de Saint-Pierre-de-Louviers? Nous avons, à notre grand étonnement, vu ces deux oiseaux voltiger autour des w^agons. Nous nous sommes empilés tous dans cette diligence que vous savez. Le pauvre Albert a voulu monter sur l'impériale ; il y était en nombreuse société : un vétérinaire, élève de l'école d'Alfort, très-mal appris et débitant des sottises socialistes qui ont déterminé le conducteur à le mettre à pied sur les

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chemins ; un garde municipal qui rentrait dans ses foyers, Rrand et bel homme, car c'était le tambour-major lui-même de la garde municipale; il n'aurait fait qu'une bouchée du petit vétérinaire socialiste ; une vieille femme qui déménageait tous ses vieux meubles: cage à poulet, poêle à frire, édredon de plumes de poules, un bois de lit ; et enQn une foule d'autres citoyens parlant politique à tue-tête et assez sensément. J'ai des nouvelles de Suisse. On avait dit que le chef du gouvernement, M. Druey, était mort ; mais c'était heureusement un faux bruit. Cet homme éminent n'était qu'ivre mort. Il s'est réveillé de là en parfaite santé et a été rendu à l'amour et au respect de ses concitoyens. Nous aurions aujourd'hui aussi pour pasteurs du peuple des gens ivres morts sans la froide et longue ép6e de M. le général Cavaignac.

A M. POJRSON.

Coppett 19 septembre 1848.

Mon cher ami, je veux vous demander des nouvelles de votre petite trinité avant que vous

rentriez dans le grand train des affaires universitaires et que vous recommenciez à veiller sur les directions de Tintelligence humaine qui n'est pas florissante en ce moment. Je tiens à savoir votre histoire privée dans ces derniers temps. En fait d'histoire politique, je la vois assez clairement par les journaux. Je ne vois rien là qui n'ait été prédit dès longtemps dana toutes les nosologies politiques. Les événements qui se succèdent prouvent assez bien que l'enseignement de l'histoire n'est pas une vanité. J'ai entendu décrire tout ce qui arrive, huit jours après la révolution de Février. Quand M. Ballanche méditait de nous donner une formule au moyen de laquelle on pourrait prédire toute la suite des faits politiques à venir, il se trompait peut-être sur sa propre capacité, mais il ne rêvait pas l'impossible. Quand le courant des eaux a acquis une certaine force, il suit sa force d'une façon irrésistible, et il emporte avec soi tous les efiorts des petites volontés qui s'agitent et se noient finalement. Un Bonaparte lui-même était obligé de regarder longtemps couler ces eaux débordées avant d'essayer des digues et des écluses. Cela n'empêche pas que, devant Dieu, il n y ait un assez joli petit tas de coquins qui seront responsables à son tribunal des actes de

leurs libertés perverses, et aussi un certain nombre d'honnêtes gens à qui il sera tenu compte de leurs bons vouloirs ; mais le boulet suit sa route, et ce ne sont pas nos petites mains qui l'arrêteront. On peut empêcher et surtout on peut ne pas faire les révolutions ; seulement, une fois que la détente est partie, le projectile suit les lois de la parabole et casse les bras et les jambes qu'il rencontre, suivant des règles fixes. A quoi ai-je la tête de vous dire mes pressentiments sur des faits déjà accomplis pour vous? C'est là l'effet des distances :

Le moment dont je parle est déjà loin de vous.

Votre passé est encore notre avenir. Tout ce qui accélère les communications ôte aux hommes l'occasion de dire bien des sottises. Nous ne saurons ces élections que dans trois ou quatre jours. Je ne sais pourquoi je m'y intéresse, dans le point de vue à peu près fataliste où je suis en ce qui touche la première impression des révolutions. On a beau être fataliste sur ceci ou sur cela par raisonnement, l'instinct, qui n'est qu'une bête, est pourtant le plus fort ; par instinct je suis curieux comme une chouette de tout ce qui se passe à Paris ; j'écoute ce que dit même M. Ledru-Rollin, et je lis même les jolis morceaux do

philosophie, d'économie politique, de morale, de statistique, qui servent de préface à la Constitution. Ce n'est pas une préface à l'Encyclopédie, c'est l'Encyclopédie qui sert de préface à la Constitution. Ces encyclopédistes-là n'ont pas l'esprit qui animait ceux du dix-huitième siècle. Il faut néanmoins convenir que le droit au travail n'y est pas posé avec Tinsolence que montraient au début les défenseurs des absurdités nouvelles ; il a dégénéré en une exhortation à la République de secourir les affligés. Je fais comme vous faites probablement, mon cher ami, je vis souvent bien loin de ces misérables temps où nous sommes, me promenant dans les champs du passé. Je viens de passer cinq ou six jours dans le cloître de Port-Royal des Champs que nous raconte M. Sainte-Beuve. L'espèce humaine est d'une inépuisable variété puisqu'elle produit, à seulement deux siècles de distance, la fixité des idées de M. Ârnauld, de M. de Maistre, de M. de Sacy, et ce tourbillon de fantaisies contradictoires qui passe en agitant cette harpe éolienne qu'on nomme M. de Lamartine. Je ne m'attendais pas qu'un temps viendrait où ce peu dejour qui entre à travers les vitraux de la petite Église de Port-Royal me paraîtrait plus agréable que ce grand soleil de la liberté de

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pensée. Mais il est certain que ce grand soleil a dévoré les idées; ce ne sont plus que des feuilles mortes, avec lesquelles joue le premier souffle d'air qui s'élève. L'intelligence affranchie de toute entrave est devenue comme le Juif errant, marchant toujours et n'ayant jamais plus de cinq sous dans sa poche ; ne pouvant s'arrêter nulle part, elle ne s'attache à rien, velut umbra^ sicut nubes. Il ne restera bientôt plus dans ce temps en fait de talent que le talent de critique ; celui-là gagne à T impartialité et à l'étendue de l'esprit; mais cette impartialité aussi va tourner, en s'exagérant, à l'indifférence ; cette étendue, en s'accroissant démesurément, ne sera plus que le vide ; et à force de n'être que des spectateurs, de n'éprouver rien pour notre propre compte et de tout juger sans rien croire, nous perdrons même la règle des jugements, et comme Perrin Dandin nous deviendrons simplement fous de la fureur de juger les autres. Les conseils de guerre ne sont pas encore fous ; ils décident les affaires avec une sévérité utile et mesurée pourtant. On dit que vous allez envoyer par la France des commissaires du gouvernement autrement choisis que ceux de M. Ledru- Rollin. Il ne suffit pas qu'ils soient autres, et je crois qu'on ferait mieux de n'en point envoyer

du tout. On va créer quatre-vingt-six petits foyers d'agitation autour de la grande fournaise de Paris. Tout cela n'est pas pour rendre Tair plus doux et plus respirable

A. MADAME d'hAUSSONVILLB.

Coppet, 23 septembre 1848.

Ne pourtriez-vous pas venir tous passer l'hiver de ce siècle au bord du lac? Je suis convaincu qu'on aura bien peu d'occasions de filer des jours d'or et de soie sur les rives de la Seine, ou du Loing, ou de la Marne, durant la mauvaise saison. La République est un enfant violent et trèsdifficile à élever, qui deviendra encore beaucoup plus méchant au moment du sevrage. Quand la nourrice n'aura plus de lait, ce sera une grande affaire, je vous jure. Voilà, en attendant, que rÉtat demande tous ses conseils généraux pour causer avec eux de contributions directes, et probablement M. de Broglie partira le 1" du mois prochain, pour régler dans quelle proportion chacun doit contribuer au bien public. N'étant point membre d'un conseil général^ je crois

que je resterai encore ici quelque peu. On nous assure que Paris a nommé pour ses représentants M. Thoré ou M. Raspail, et certainement le prince Louis Bonaparte. Ce prince a Tair d'être devenu Tamour du genre humain qui n'y pensait pas il y a six mois. L'aigle, ou plutôt la linotte impériale, vole de clocher en clocher. On a bien raison de dire que, si le cœur est vide, le premier venu y rentre sans difficulté. Je ne crois pas pourtant que la France passe du côté de sa gloire de quelque temps, mais il pourra diviser, s'il ne peut unir, et qui ne peut pas faire le bien n'est pas incapable de faire beaucoup de mal. Reste à savoir si l'Assemblée laissera cet aigle percher sur les bancs du palais national et démocratique. Reste à savoir si M. le général Cavaignac supportera qu'il y ait quelqu'un dans la Chambre qui puisse dire incessamment : Mon oncle de Marengo par ci, mon oncle d'Austerlitz par là; et cela, avec la prétention d'être l'héritier de cet oncle. Pour ronde de M. Raspail, c'est le démon lui-même, et, s'il est difficile, il n'est pas impossible de vivre en paix momentanément avec cette famille, d'autant qu'il est, si je ne me trompe, dans le donjon de Vincennes (non pas le démon assurément, mais M. Raspail). J'ai reçu l'autre jour une lettre de M. d'Hausson-

ville qui me dit qu'il est occupé à peindre trois grands tableaux pour la chapelle de M. Buloz. Ce M. Buloz parle des personnes de ce monde avec une liberté qui sent le libertinage!... Le mieux, cependant, est de ne rien écrire par ce temps-ci, Noé, ou ses enfants, auraient bien vainement publié des brochures plus ou moins acérées à répoque du déluge. Il n'y a pas de brochures qui puissent servir de digue aux eaux de Vabîme. L'esprit nouveau, ou, si vous voulez, la bêtise nouvelle, se nomme légion et ce genre d'esprit ne peut être conjuré avec une plume et de Tencre. Le plus sensé est de se tenir dans Tarche, quand ou a une petite arche à soi, d'y parler entre soi des choses éternelles et d'ouvrir de temps en temps la fenêtre pour regarder si l'on voit quelque cime de montagne qui pointe sous les eaux. C'est, du reste, ce que vous faites. Vous vivez depuis quinze jours dans une arche où il n'y a que des gens d'esprit. Vous trouverez vousmême que le temps y a passé comme un éclair. Je vous vois de loin dans le fond du tableau du Décaméron de Winterhalter, mais un Décaméron irréprochable, bien entendu, où les figures sont beaucoup plus aimables et les discours beaucoup plus sérieux. Je ne soupçonne pas mêmeM.de Viel- Castel de trop de liberté dans son langage. Est-il

encore à Saînt-Eusoge à Cf^tte heure? Comme M, de Sahune ne m'écrit point, j'en conclus qu'il est parfaitement bien, car si je voyais une lettre de lui, je croirais le monde renversé et je ne la recevrais point sans quelque effroi. Je n'écris point à madame d'Harcourt qui ne doit ni lire, ni écrire, ni faire beaucoup d'actes de volonté dans la journée afln de se reposer un peu ; elle ne peut pas dire, comme M. de Lamartine, en ses Méditations poétiques^ je crois

J'ai trop ri, trop dansé, trop dormi dans la vie.

C'est d'elle^ au contraire qull aurait dû dire : Par un instinct trop fort dans l'infini lancée...

Mais il n^y a pas un médecin qui ne sache que ce régime-là entretient les santés délicates.

Avez-vousdes lettres de Normandie? Je n'ai reçu qu'une lettre d'Albert qui avait M. l'évêque d'Évreux et qui attendait M. Schnetz. Ce sont des hôtes qui ne se ressemblent pas. Avez-vous vu dans la Revue des Deux-Mondes un petit récit de la vie de Léopold Robert et incidemment de M. Schnetz à Ronie? Ce ne sont point là des vies d'évêques.

Madame votre tante vous écrit à Qurcy, ne se

faisant pas au juste une idée de vos résolutions. Elle croit que Thorrlble ennui qui règne à Saint- Eusoge vous en aura chassée plus tôt que plus tard, mais il se peut bien que la République garde nos deux lettres, auquel cas vous ne saurez rien de tout cela, je vous en avertis.

A M. fi. DE SA.HUNB.

Coppet, 2 novembre 1848.

Mille remercîments, mon cher ami, de votre lettre. Voilà qui est agir noblement. Vous payez les arrérages avec une facilité charmante. Vous me paraissez connaître admirablement la France et je la sais très-bien après vous avoir lu, mais vous n'avez pas la même instruction ni la même sagacité sur les affaires de Suisse quand vous dites que j'ai dessein de passer l'hiver dans ces montagnes. Je n'ai point encore fixé le moment de mon départ, voilà tout ; donc, vous m'avez un peu calomnié, et c'est une peccadille par ces temps-ci ; quand je pense que vous auriez pu me tordre le cou, comme on a fait à Vienne à M. de Latour, ou me couper en morceaux comme on a

fait à M. le général de Bréa à Paris et à M. le général Lambert à Pesth, je trouve que vous êtes bien vertueux de ne m'a voir pas fait davantage.

Vous me dites que vous faites un peu de théologie en vous promenant dans le3 bois. Vous avez bien raison et c'est, je crois, le seul sujet qu'il faille traiter aujourd'hui. Il vaut certainement mieux s'appliquer à la théologie qu'à la philosophie de l'histoire. Vous voyez quel air triste a M. Mignet en voyant s'engouffrer dans un abîme tout noir, devant ses pieds, le grand fleuve de la civilisation dont il savait si bien la carte.

Je m'en suis aperçu, madame, étant par terre;

ça été notre sagacité à tous. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de parler de tout autre chose que des lois qui règlent la marche des peuples. C'est comme la météorologie. Quand on a fait une longue série d'observations, on sort sans parapluie sur la foi du baromètre et du thermomètre combinés, et on est mouillé jusqu'aux os. Je vois que vous vous consolez en vous promenant dans les Baléares sur les pas de madame Sand. Il y a de bien jolis paysages dans ces Baléares, comme il y a de charmants tableaux dans les

Lettres cTtin voyageur^ mais à chaque nouvelle lecture vous voyez pâlir les couleurs. C'est le contraire de ce qui arrive avec les très-grands écrivains ; il semble que, à mesure qu'on les lit, le fond de l'horizon devient plus limpide et découvre de nouvelles perspectives plus profondes. L'imagination, jpour être puissante, agissante et pénétrante sur les autres, doit jaillir du plus profond de l'écrivain. Aujourd'hui que Tart d'apprendre s'est beaucoup perfectionné on apprend aussi à avoir de l'imagination, et ceux qui en ont naturellement y mêlent aussi, bon gré, mal gré, celle d'autrui. C'est comme cela qu'il n'y a point de grimaud qui n'ait un peu d'imagination en dépit de Minerve ; c'est comme cela aussi que, dans ceux à qui la nature en a donné une, le mélange avec l'imagination qui est en l'air fait un amalgame qui pousse au noir et perd son lustre et la netteté des lignes en peu de temps. C'est tout juste comme il en est arrivé des couleurs en peinture. Autrefois, les plus grands peintres les préparaient eux-mêmes ; ils étaient à peu près sûrs de l'effet que le temps ferait sur elles et calculaient là-dessus. Aujourd'hui, on achète ses couleurs chez le marchand et les tableaux se décomposent promptement et prennent des teintes de toutes sortes aux^

quelles on ne s'attendait pas. Je ne sais pas comment les imaginations vraies se tireront d'affaire, maintenant qu'il pleut de la mauvaise couleur sur tout le monde. Il est vrai que je suis probablement le seul à chercher ce que deviendra prochainement l'imagination littéraire. Il s'agit bien de tout cela ! Mais on dit que je me plais au rôle d'annosa comix. En attendant, il paraît que ceux qui ont des perroquets et des sansonnets et des pies doivent leur apprendre à crier Vive r Empereur I Si j'étais pie ou perroquet, du diable si on me faisait crier cela. Changer le roi Louis- Philippe contre l'empereur Louis Napoléon est une idée par trop ridicule aussi. Saccager la France durant huit mois pour arriver à ce beau résultat est un fait qui suffirait pour nous rendre immortels dans l'histoire.

Dans mes moments lucides, je ne pense pas à l'avenir ; je lis Homère. Je vous recommande les biographies des batailles. Tous ces jeunes gens qui meurent ont des histoires charmantes auxquelles le bruit des armes m'avait empêché jusqu'à présent de faire attention. Ce sont de petits tableaux de la vie antique d'un fini admirable. Reprenez Homère dans ce biais-là ; les couleurs n'en passent pas.

Adieu, mon cher ami ; il y a bien longtemps

qu'on ne vous a vu. Je vous conjure de me donner exactement de vos nouvelles, et des nouvelles du neveu d*Achille à qui je ne donne pas ma voix, et des nouvelles de tout. Personne ne veut me dire des nouvelles de tout et de tous. Je m'y intéresse pourtant.

A M. D'HAUSSONVILLB.

Qenève, 2i décembre 1848.

Mon cher ami, d'abord, je ne suis pas comme beaucoup de vos parents, amis et alliés qui ne se donnent pas la peine de vous dire s'ils ont ou n'ont pas reçu vos lettres et qui écrivent un monologue spirituel^ sans doute, mais qui ne répond jamais à aucune des choses qu'on leur dit ou qu'on leur demande. Ce genre de correspondance est bien encore la conversation^ mais c'est la conversation doctrinaire, dans laquelle on répond aux objections sans les écouter, puisque ce qu'on dit répond inévitablement à tout. Donc, j'ai reçu vos deux lettres, et vous êtes bien bon de vous accommoder à mes infirmités et de souffrir un peu de retard de ma part. Secondement, j'ai lu votre dernier article ; toute l'histoire

de TafTaire d'Orient est clairement et rapidement exposée, mais je reviens toujours un peu à mon ancienne critique que, une fois engagé dans le récit, voire impartialité prend le dessus et vous ne mettez pas assez en relief pour tout le monde ce que vous voulez surtout prouver, savoir, que les gens d'aujourd'hui sont des bêtes en comparaison des gens d'hier. Tout récit un peu long et détaillé a cet inconvénient; on perd de vue le ton du pamphlet pour faire de l'histoire.

Après avoir regretté, il faut dire ce que vous voulez à Tavenir, ce que vous demandez au neveu du vainqueur d'Arcole... Ce qu'il peut faire de mieux, ce me semble, c'est de frapper fort et ferme pendant que le fer est chaud sur les clubs et toutes les insolences jacobines de tous les genres; dans ces premières expéditions, il aura pour lui tout ce qui l'a nommé... il faut qu'il nous débarrasse de toute la boue accumulée depuis Février et qui arrête toutes nos rivières dans leur cours.

Est-il possible que M. Odilon Barrot soit resté ce qu'il était au 23 février et qu'il ne veuille point du maréchal Bugeaud au ministère de la guerre, sous prétexte qu'il commandait les troupes de la rue Transnonain? D'abord, le gêné-

rai Bugeaud n'a rien de commun avec la rue Transnonain, et puis, c'est bien le moment de disserter sur le passé, en vérité ! La question est d'avoir un présentetun avenir.Dans lacrise oùsont les choses, si on se met à lanterner, à reprendre ses anciennes querelles, on ira à tous les diables. Qui a donné sa voix à Louis Napoléon a voulu se débarrasser de tous les républicains de la veille. Je ne demande pas leur mort, mais qu'on les mette à la porte des synagogues où ils tenaient les premières et les dernières places. M. le général Cavaignac avait, par position, ce qu'il fallait pour nous faire vivoter par ce régime, mais Louis Napoléon n'a rien de ces qualités, bonnes ou mauvaises.

Voilà mon humble sentiment sur nos affaires politiques. Mes affaires particulières ne sont pas brillantes. Je reste sujet à des étourdissements continuels, très-pénibles en eux-mêmes. Je ne puis me mettre en route par ce froid et par cette santé.

A M. RAULIN

Genève, 9 janvier 1849.

Mon cher ami, ne soyez pas en trop grande susceptibilité si je n'ai pas répondu do mon mieux à tout ce que vous dites si bien dans votre dernière lettre du 19 décembre. Il s'est passé beaucoup de choses depuis ce 19, car vous avez acclamé un fort beau président, et il a dû commencer à montrer de quel bois il se chauffait dans le grand hiver de notre siècle. Les rapports qui viennent ici sur la manière dont il paît ses brebis sont un peu contradictoires. Les uns disent que rien n'avance; que les Français sont tout aussi inquiets que s'ils n'avaient point à leur tête un neveu de Napoléon ; les autres remarquent, comme un heureux indice, que les sages qui administraient la France avec une si haute prudence depuis onze mois commencent à faire leurs paquets et qu'ils sont remplacés par des fonctionnaires qui n'ont point l'habitude des liqueurs fortes, ni des belles pipes noircies à leur base, ni des belles demoiselles qui n'ont point dit leur nom et qu'on n'a point revues ;

mais tout cela peut être trompeur. Il faudra savoir quel est le métis agitât molem dans ces changements. Les journaux n*en disent jamais rien que pour ceux qui le savent déjà. Je ne crois pas, du moins, que nous fassions la guerre. Notre maître n'a pas l'air de cette humeur ambitieuse et violente qui fait les conquérants, suivant Bossuet.

On me dit que vous vous êtes engagé à écrire dans la Revue des Deux-Mondes; sur quel sujet est cet article? Je voudrais bien être auprès de vous pour le voir pousser. Si vous m'en croyez, faitesle rapidement et tout d'une traite, et corrigez après aussi lentement que vous voudrez et comme le temps le permettra; sans quoi, on hésite à chaque paragraphe, on corrige un trait sans savoir quelle dimension aura son esquisse et l'on n'avance point. Quelqu'un qui écrit visiblement tout d'une traite, mais sans corriger, c'est M. de Lamartine. Vous ne lisez pas ses Confidences et vous avez tort. Vous y trouveriez de jolies choses, avec d'énormes défauts. C'est la première fois que les champs de la Bourgogne aient été a pareille fête et inondés d'un tel déluge de couleurs. Cette aimable maison de Milly flotte dans ces eaux débordées comme l'Arche sur les vapeurs du déluge, mais enfin, lamaison

et les gens qui Thabitent sont agréables à regarder. Les sources de ce grand diable de fleuve sans lit qu'on nomme M. de Lamartine sont jolies. Ces Confidences forment un contraste singulier avec Y Otitre-tombe et l'outrecuidance de M. de Chateaubriand. Les deux personnages n'ont point vu la maison paternelle du même œil assurément... Mais vous ne lisez rien de ces fadaises.

J'espère que si vous n'avez point d'incjuiétudes, vous n'avez plus non plus de rhumatisme. J'en ai un dans le cou et dans la tête; si vous pouviez le placer sur quelque tête de jacobin, vous m V bligeriez fort. Si vous voulez avoir une heure ou deux d'agréable distraction, lisez le livre de M. Ampère, intitulé La Grèce^ Rome et Dante. Sans beaucoup de force ni do suite dans les idées, il a beaucoup d'élégance, de savoir et de sentiment de ce qui est beau.

Qu'est-ce, je vous prie, qu'un livre de M. de Lamennais, sur la religion? Il doit être intitulé : De la Société première et de ses lois ou De la Religion, Ce doivent être des timbales ou des cymbales retentissantes ; encore retentissantes est-il beaucoup dire.

LBTTRBS. 237

A M. d'hAUSSONVILLE.

Dieppe, 15 juin 1849.

Il paraît que ce mois de juin est marqué làhaut d'un signe particulier et qu'il porte généralement à l'état de siège. Quand j'ai vu tomber le pauvre maréchal Bugeaud, j'ai cru que c'était la marque que le bon parti était condamné et que le diable allait régner officiellement dans ce monde. Je n'aurais pas pensé que, quatre jours après^ toute la légion du mauvais principe dût être mise en fuite ; il est vrai que je ne pensais pas non plus qu'ils osassent sitôt en venir à la guerre ouverte. Voilà donc que Ledru-RoUin, Considérant et consorts courent les grands chemins pour éviter la gendarmerie et les fortes mains du procureur général. M. le général Changarnier a fait sur eux l'effet de la tête de la Gorgone. Huit escadrons et quatre bataillons^ employés à temps, ont eu plus d'effet que toute une armée, avec tout le feu de tous ses canons, n'avait fait l'an dernier. On ne peut pas regretter que tous ces misérables n'aient pas fait plus de mal, mais dans quinze jours on dira: <i Après tout, qu'ont-ils fait pour

mériter Tétat de siège?» etc. Toujours est-il qu'on se sent la respiration plus libre sous Tétat de siège, gouverné par d'honnêtes gens, que dans l'état de liberté illimitée dont jouissaient tous les animaux féroces dans nos quartiers. Je ne fais aucun cas du droit illimité d'être injurié, pillé, maltraité et quelquefois pendu. Maintenant que les événements ont fait table rase, qu'est-ce que va faire la législation? Nous voici in acumine reriim^ et on va, alors qu'on aura ou non la main sûre, décider en huit jours de notre sort pour dix ans. Je ne compte pas par plus grand laps de temps, car il ne paraît point que la Providence veuille que la France reste plus d'une dizaine ou d'une quinzaine d'années dans la même position. Le général Changarnier ne doit pas ressentir une médiocre satisfaction. A en juger par le récit des journaux, la terreur marchait visiblement devant lui, témoin tous ces coquins qui courent encore . On me dit que le procureur général est venu à la Chambre avec un grand filet pour pêcher de cent à cent vingt membres des plus éclairés de l'opposition. Les débats en deviendront d'abord beaucoup plus polis et la salle des séances certainement beaucoup plus propre. Ce n'est pas que, après toutes ces épurations et fumigations, il ne restera encore d'énormes difficultés. Tout le

parti de l'ordre va probablement se décomposer et chacun va recommencer à croire que rien n'est plus aisé que de faire les affaires de son parti ; mais je suis bien curieux de l'avenir et c'est beaucoup que d'avoir les deux pieds à sec pour le très-étroit espace du présent.

A M. E. DE SAHUNB.

Dieppe, 14 juillet 1840.

Es'-ce aujourd'hui le 14 juillet? Les idées ont fait terriblement de chemin depuis le 14 juillet 1789! Refluit exterritus amnis. Mais ce n'est pas cela que je veux vous dire, mon cher ami. Je veux vous remercier de la peine que vous avez eu la bonté de prendre; j'ai reçu cette nuée de poëtes hébreux et latins en très-bon état et dans tout le lustre de leur première jeunesse. On n'est pas fâché d'avoir ici Horace, Lucrèce et Virgile pour se distraire un peu de tout ce beau monde qui se promène à l'établissement. Il y a quelque quinze jours, j'avais avisé de beaux oiseaux de mér qui venaient s'abattre et s'ébattre sur ce rivage vers trois ou quatre heures de l'après-midi.

A cette heure, à présent, tout le monde élégant de Paris a pris la place des oiseaux sauvages, et le bruit des conversations n'en dit pas tant que ce bruit d'ailes et de vagues qu'on entendait auparavant.

Nous n'entendrons plus le général Oudinot renversant les murailles d'Âurélien ! M. de Tocqueville doit avoir les bras fatigués de porter le monde romain, même par intérim. Qu'allonsnous résoudre pour la plus grande gloire de Tordre, de la liberté, de la religion et de la philosophie ?

Il faudra contenter tout le monde et son père,

d'où je conclus que d'ici à quinze jours tout le monde et notre père pousseront des cris de paon. Cela m'est bien égal, pourvu que le général Changamier reste sur son cheval et ses pièces d'artillerie sur leurs affûts.

Je suis del'avisde M. Cousin.Si j'étais le maître, il serait mon ambassadeur. Vous me parlez de la Prusse. On m'avaitditque la philosophie moderne avait la passion de baiser la mule du Pape, mais il paraît, à ce que vous me dites, qu'elle tourne du côté des princes de la Réformation. Comme le philosophe comprend tout, va pour la mission de France en Prusse. Je veux du bien à

M. Cousin^ mais je m'oppose absolument à ce qu'on lui donne pour secrétaires tous ces petits faquins de métaphysiciens à la suite, qui prennent des airs évaporés dans Tinflni et qui ne sont pas fâchés de mettre la main sur un bon emploi dans le monde réel. Ce sont vraiment de petits esprits de ténèbres. On dit que plusieurs se sont faits rouges comme le feu de l'enfer ; ce n'est pas pour un philosophe un motif raisonnable, mais je conviens que c'est un motif pour un homme sensé de se faire rouge, quand la force paraît tourner du côté des rouges. . . Je suis bien libre aussi de rougir pour eux du choix que font ces hommes sensés.

Adieu, moucher ami; j'espère bien vous revoir d'ici à une quinzaine de jours si toutes les choses concrètes et aussi les personnes ne tombent pas, d'ici-là, sous le régime de la métaphysique rouge.

A HABAMB LA BARONNE A. DE STAËL

Dieppe, 17 juillet 184U.

Je vous aurais écrit hier si Albert n'était pas parti, mais Albert vaut mieux qu'une lellre. Il

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