‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 18 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

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VOUS donnera peu et de bonnes nouvelles. II n'y ea a pas d*autre& ici... je ne sais pourquoi je vou3 parle de c^ qui se passe sur la terre. Je vis sous les vagues bleues ou vertes de TOcéan. Le monde me paraît d'une étrange couleur à travers ce voile. Il a le^ mine verte d*un univers qui n*ira pas loin. Pour moi, puisque vous avez la bonlé de le demander, je suis un peu mieux que cet univers.. Cette eau froide ne m'allait pas mol. ces jours-ci. aujourd'hui seulement, je me sens dfiuis une disposition que les Anglais nomment ^û^/i/z^^^, je crois. J*espère que c'est une ivresse passagère, car jesui&fâchéde ne pouvoir essayer jusqu'au bout de ce remède et voir s'il y a au fond, des eaux une manière de me tirer du misérable état dans lequel je vis depuis quelques années.

Ëst-il vrai que la philosophie ait envahi votre demeure et qu'on y voie souvent M. Cousin?

Quoi, fille de DaTÎd, vous parlez à ce traître?

N'est-il pas vrai que ce Mathan estle plus animé des mortels? et au fond très-bon enfant et s'amusant de tout comme un enfant. Qui n'est pas devant lui, mais à côté de lui, peut marcher dans un continuel amusement. Il a un feu qui ne s'éteint point, mais aussi, j'en conviens, un petit

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ver qui ne meurt pas. Je conclus que votre salon est aujourd'hui le plus brillant de Paris et je ne dirai pas comme M. d*Haussonville : <c Ce n'est pas votre faute. » A la longue, ua salon res- ^mble à la maîtresse de la maison. Quand elle n'y serait pas un jour, on devrait deviner qui elle est, à entendre et à voir ceux qu'on trouve chez elle.

J'ai commencé M. de Lamartine. C'est un drôle d'homme et un drôle de livre. Si jamais un Allemand, dans mille ans, prend ce volume au sérieux, il croira qu'il s'agit d'une nation de grands hommes, tous grands hommes, depuis M. Flocon jusqu'à M. Marrast. Il a certainement inventé le premier qu'avec une bien veillance universelle dans les jugements on pouvait faire autant de mal que les autres avec toute l'âpreté du monde. Il dit seulement de M. Thiers qu'il est l'agitateur intestin (Tune assemblée. L'expression n'est pas emphatique et je n'aimerais pas, à la place de M. Thiers, qu'on me nommât l'agitateur intestin de personne. Il n'a point parlé de M. de Broglie; c'est assurément de dessein prémédité, car^ enOn, il a dû entendre parler quelquefois dans sa vie de M. de Broglie. On dit que M. de Broglie est inconsolable de ce silence étudié de M. de Lamartine.

J'ai reçu une cliurmanle lettre de M. de Broglie aujourd'hui. Il ne semble pas trop abattu de ne pas figurer dans ce Panthéon ot à côté et enconlrasle do M. Sobrieretde M. Caussidière, de glorieuse mémoire.

A MADAME d'HAUSSON VILLR.

Dieppe, mardi 24 juillet 1849.

On voit bien que vous vivez au fond des bois. Vous demandez si madame votre belle-sœur est encore ici, et elle est partie depuis trois grands jours. Je dois même ajouter qu'elle est probablement à l'heure qu'il est auprès de vous. Pour Albert, il est allé faire une inspection d'armes au pied des remparts de Broglie ; mais à quoi servent aujourd'hui les inspections d'armes? Ni les arcs 7i€ sont stirs^ ni les chevatix ne sont vites. L'ai lier philistin a l'air de se moquer de notre appareil militaire. Je vous conseille de jouir le plus vivcm mi possible de l'ombre des chênes, des marronniers et des platanes de Gurcy ;

Carpe diem, quam minimum crcdula postero.

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Et encore

Cèdes coemplis saltibus et domo Villaquo ilavus quam Tiberit la vit, Cèdes...

Les chiens, c'est-à-dire les socialistes, déjà sont à votre porte et vous prient d'aller partout ailleurs que chez vous, pour y reposer votre tête. Ceci soit dit sans vous comparer le moins du monde à Jézabel, et sans comparer les chiens aux socialistes. Vous savez mon affection pour les chiens. Je ne vous parlerais point de ces tristes sujets si vous ne veniez de lire M. de Lamartine. Vous avez appris de sa propre bouche de quels admirables éléments se composait la noble armée qui a fait la sainte révolution de février : apparent dires faciès. Il faut au moins dix ans d'une tyrannie tutélaire pour rendormir toutes ces formidables bêtes que réveille le bruit des révolutions. La bonne raison qu'il nous donne pour avoir déchaîné pour sa part tous ces fléaux, c*est qu'il fallait bien obtenir la séparation de rÉglise et de l'État. Enfin, il a cru mal faire, et ce n'est pas sa faute si l'Église n'est pas séparée de l'Etat^ car il avoue lui-même qu'il s'en est fallu d'un cheveu pendant quinze jouri qu'il n'y eût plus en France ni églises, ni maisons, ni personne. Ce livre de M. de Lamar-

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tine montre en lui un état d^espril si étrange qull est certainement intéressant à lire. Le diable en aura assurément mis un exemplaire dans sa bibliothèque^ comme un des plus beaux échantillons de la sérénité et de la béatitude de Torgueil humain.

Vous ne verrez donc point mademoiselle de Pomaret. La volage s'en va en Suisse, enlevée par madame de Staël. Depuis quelque temps on ne peut plus tenir quatre personnes ensemble. Le vent d'orage disperse toutes les feuilles. Tantôt M. d'Haussonville est emporté vers la Lorraine ; puis un petit mirage électoral fait courir Albert du côté de TÂlsace. M. de Broglie ne peut quitter ni la Grange, ni tous ceux qui boivent du torrent de la montagne. Vcnci madame de Staël qui s'enfuit par delà d'autres . montagnes. Depuis que Ton a entendu en France l'air des Girondins personne ne peut plus tenir en place. M. Ledru- RoUin court comme un Basque, sautant pardessus toutes les frontières ; les bons et les méchants courent .dans toutes les directions. Ce doit être un singulier spectacle à regarder d'en haut.

La plage de Dieppe a perdu, vous le savez mieux qu'une autre, ses plus belles fleurs. On n'y voit plus madame la princesse de B..., qui

est allée parler précipitamment et sans cesse ailleurs. Je n'y vois plus les Armides du Nord, qui y sont peut-être encore. M. Masson est parti pour Paris où il a des affaires. Mais j'ai vu M. de Guizard qui est venu du Tréport me faire une petite visite. Nous avons parlé pour huit jours. Je suis rentré ensuite dans un silence forcé. J*ai pourtant rencontré ici un ancien ministre du royaume de Belgique, avec qui je cause un peu durant le dîner, un dîner de cent couverts au moins. Après quoi je vais me promener sur les bords de la mer retentissante, et jetais me coucher en lui disant : à demain matin. A quoi elle répond par un affreux rugissement sur les galets. Voilà mon genre de vie. Celui qui a précédé me plaisait beaucoup plus, mais il faut s'accoutumer à vivre seul.

Qu'avez-vous dit de la Dame dépique de M. Mérimée ? Eslrce tout à fait de M. Pouchkine, lOu M. Mérimée y a-t-il mis un peu da sien ? Cela ^st d'une simplicité chirurgicale qui resseinblie plus au traducteur qu'à ce qu'on racontait de l'auteur.

Avez-vous éclairci la question de savoir sÀ vous étiez l'auteur d'un écrit stir1'^méw/r?creâft un sujet qui a été souvent traité, mais enfin, Si vous l'avez choisi, vous pourrez mettre sur lé

titre, comme M, de Jouy avait fait à un traité de morale de sa composition : avec le portrait de l'auteur.

Voilà qui est finir une lettre par un coup de tonnerre.

A MADAME LA BARONNB A. DE STAËL

Qurcy, 24 août 1840.

Je réponds à la petite lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de Coppet. Les catalpas qui sont sur la terrasse sont-ils toujours aussi beaux ? Le ruisseau continue-t-il toujours son bruit aimable et monotone? Il est probable que rien n*a changé de tout cela. Si la nature changeait ses allures, nous en ferions des plaintes, trouvant qu'elle, du moins, ne devrait pas passer ; nous ne trouvons pas bon, non plus, qu'elle demeure la même au milieu des changements qui nous travaillent... Quelle tristesse que ce pauvre ménage de **M II était fait pour avoir une petite vie idéale à Tombre de ses bignonias, et au milieu d'une famille en paix. Personne, presque personne du moins, n^a la vie pour laquelle il était né. Il y a toujours un moment où Ton perd, sans plus

pouvoir le retrouver, le sentier qui menait à la paisible demeure qu'on voyait de loin en imagination. Le mieux est encore do s'en rapprocher le plus possible, même quand on sait qu'on n*y arrivera plus. Il ne faut renoncer, à aucun moment, à son idéal en tout genre ; c'est un animal

doux et sauvage, qu'on ne fait jamais qu'entrevoir à travers les arbres ; il s'enfuit dès qu'on approche, pour reparaître bientôt encore, mais toujours d'un peu loin. En fait de plans de vie / manquée, il n'est ni bon ni raisonnable de jeter le manche après la cognée. Chaque effort pour s'en rapprocher entretient, du moins, l'idée de ce qui est bien. Avec les débris de sa première demeure il faut s'en refaire une autre^ et l'orner des dessins de ce que nous aurions souhaité et qui nous manque. Il y a beaucoup à glaner dans les champs du pauvre , mais pourvu qu'on se mette à glaner. Nul ne doit renoncer à être le moins malheureux possible. Il n'y a de malheur véritable que dans la résolution de ne plus chercher à raccommoder ce qui est cassé. On s'attache à ces objets raccommodés d'un autre sentiment, mais aussi vif que ce qui a précédé.

Adieu ; à bientôt. Je sors d'une migraine telle que je n'en ai jamais connu avant les bains de mer. J'ai gagné à la mer deux choses qu'elle de-

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vait chasser, le mal de tête habituel, et nn froid subjectif assez fréquent. Tout cela fait que je ne suis bon à rien du tout.

K UABILVB LA BARONNE Dfi LASCOtRS.

Paris, 25 décembre 1849.

Est-ce que vous n'avez pas remarqué, chère madame^ qu'il y a bien lon^emps que je ne vous ai écrit? J'avais mené tout ce printemps -et tout cet été une vie si misérable que je ne trouvais rien de bon à dire à mes meilleurs amis. Enfin, tel que je suis, je prétends vous écrire et vous demander directement comment vous êtes tous, et ceux qui sont près et ceux qui sont loin.

Je n'ai rien à vous dire de Paris que vous ne sachiez comme nous. Il n'y a point de faits particuliers qui puissent inquiéter ou rassurer par ce temps de la République; tout se passe entre trente-six millions d'hommes. Si la baleine est tranquille, si la baleine donne des coups de queue plus ou moins violents, tout le monde le voit et le sent, et Ton n'a nul besoin de micro-

scope pour en juger. Â cette tien re, le monde socialiste a Tair de dormir. On dit quMl a pris un goût extrême pour la lecture. Il distribue à ceux qu'il veut évangélisar une foule de petits romans, tirés sur papier gris, qui ne se vendent que quatre sous et qui laissent encore au vendeur un profit de quelques centimes. Ces volumes sur papier gris, ornés de gravures, contiennent parfois quatre de nos volumes ordinaires. C'est, par exemple, Jacques le fataliste^ de Diderot, ou La Religieuse^ du même, ou bien encore un roman de composition récente montrant, bien entendu, comment un homme riche a mis le désordre dans une famille pauvre, et comment, pour s'emparer de la femme, il a fait mettre aux galères le mari^ qui est la perle des hommes et des maris. lia police poursuit de son mieux ces aimables productions, mais les socialistes ont l'agilité des puces. Ils se dérobent au moment où on va mettre la moin sur leurs pacotilles et vont infester le fond des campagnes de leur abominable littérature. On écrit de son mieux, parmi les honnêtes gens, pour combattre l'effet de cet apostolat criminel, mais le bien marche comme une belle afmée régulière, avec quelque lenteur, tandis que les guérillas du mal trottent de rochers en rochers. Lisez-vous 1û

Messager de la Semaine ? Vous y verrez des noms qui ne vous sont point du tout inconnus. Dans ce Messager on voit siéger ensemble bien des gens qui

sont fort étonnés du nœud qui les rassemble

M. de Valmy, M. de Broglie, M. A. do Broglie, M. de Riancey, M. Piscatory, Tabbé Ledreuil. On taclie de ne point se quereller. Les gens ne se haïssent souvent que faute de se voir. A la vérité, on finit quelquefois par se haïr pour se voir trop, mais enfin, ce n'est point le cas. On est occupé assez souvent de Tennemi commun ; on ne pense que le moins possible au passé ; il n'y a pas de quoi songer à l'avenir ; c'est déjà beaucoup d'avoir un présent; on le défend de son mieux, et ce mieux n'est probablement pas assez. Au reste, malgré tout, je persiste dans mon ancienne impression que nous ne périrons pas, mais je reconnais qu'il me serait assez difficile de justifier cette faconde penser, car nous ne ressemblons pas mal à des fourmis qui travailleraient, avec espérance, contre une marée de l'Océan.

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A MADAME LA GARONNE A. DE STAËL

Paris, mardi *8 janvier 18r>0.

C'est déjà beaucoup quo d'écrire même un petit billet par une grande névralgie. Il ne faut point remuer dès qu'on a mal à la lête. Vous ne dites pas si vous avez froid ou chaud dans vos nids de marmottes, par cet hiver. Ici, le temps ne peut prendre son parti de nous battre froid. Il fait de petites journées de printemps. Paul va bien. Il continue toujours la vie des solitaires do Port-Royal, se couchant comme eux à huit heures et demie et se levant bien avant le jour. Ce régime fait que je ne le vois pas beaucoup. Il est aimable quand on le voit, en quoi il diffère notablement de mes autres amis. Il n'imite point Port-Royal en ce sens qu'il va au spectacle. Il vous aura raconté Mithridate et les Femmes savantes. Hormis moi, tout le monde court les spectacles, car M. de Broglie et Albert et sa femme et Louise et M. et madame d'Harcourt étaient allés, le même jour, voir Claudie^ une jolie pièce de madame Sand où il est démontré que les jeunes demoiselles qui ont fondé une pe-^*

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tite famille avant que de se marier sont souvent plus honnêtes que des personnes plus rigides. J'ai pour moi horreur de cette fausse sagesse du monde et Ton ne me voit pas à de pareils spectacles.

Hier lundi, M. Ingres est venu dîner ici pour voir de profil une princesse qu'il peindra au mois de mars, quand lejour sera clair et long. Il a Tair fort content de son modèle. M. Vitet et M. de Guizard et aussi M. de Sahune dînaient avec lui. On n'a pas dit un mot d^e politique. On a parlé gravement du talent de mademoiselle Rachel, des arts et de la littérature. On dirait que les jours de l'Empire arrivent, alors qu'on ne. parlait dans les salons, que de Talmc^ de made?moiselle Mars et d'EUeviou. La coalition a voula faire liier au nouveau ministère des interpellations qui sont tombéesi tout à plat. On ne saursûi imaginer uae plus triste campagne que celle qu'on vient de mener contre le gouvernement du Président. Cela ne veut pas dire que ceux qui étaient irrités contre lui pojur le renvoi du général Changarnier eussent tort, mais ce n'est pas une raison pour aller à toutes les extrémités et se jeter dans la montagne.

Adieu, mille teiadce^ respects. Quand verra t-on des clématites- sor la fenêtre qui regarde du côtédel'Urient?

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