‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 20 sur 41 · I. M. le marquis de Sainte-Aulair · texte numérisé non relu

I. M. le marquis de Sainte-Aulair

laisser dire mes ennemis. Je suis bien flatté que M. G. veuille être irrité contre moi ; c'est encore une marque d'attention et la seule, peuirêtre, sur laquelle on puisse encore compter quand on avance dans la vie, dans la maladie et dans Tinsignifiance. Aussi, je ne sais où Albert va chercher cette crainte qu'on ne me gâte; il faut qu'il ait une terrible sollicitude pour le perfec* tionnement d'autrui en matière d'amour-propre. Voulez-vous le lui dire à son passage à Paris qui sera le 20? Le pauvre garçon n'a pas pu résister à la tentation quand il a vu passer son père et ils s'en sont allés bras dessus bras dessous à Coppet, toujours causant et toujours

courant

'Oui, je pense tous les jours au plan que vous me recommandez de faire : j'y pense sans cesse avec beaucoup de colère contre vous sur la manière dont vous vous traitez. Pharaon ne traitait pas si mal, à bealicoup près, les Hébreux durant leur séjour en Egypte. Ils les faisait travailler de leurs mains, mais il no les tracassait pas moralement et intellectuellement toute la sainte journée, et toutefois, à force d'être surmenés, ilsîavaient perdu toute force extérieure : « Moïse ji raconta tout ce qu'il avait entendu aux enfants )) d'Israël, mais ils ne l'écoutèrent point à cause

» de Tangoisse de leur esprit et do leurs péiii- M blés travaux.» J'espère que ce texte est décisif en faveur de Tobligation où Ton est de se conquérir du repos et du repos d'esprit. Voilà des gens qui, à force de travailler et de travailler innocemment et par devoir, en apparence, se rendent incapables de comprendre Moïse. Sans être prédicateur de mon état, il m'est impossible de ne pas voir là pour vous une nécessité de vous tenir au moins deux heures par jour et de suite dans un repos agréable où Ton cultive son esprit sans effort, et où l'on endort, le mieux possible, ses agitations intérieures. Ce sommeil de l'âme est, au moins, aussi nécessaire que l'autre sommeil ; mais^ à quoi bon vous conseiller une suite de lectures déterminées tant que vous n'aurez pas conquis ce lieu de sûreté contre les visites, les petits devoirs, le bruit des enfants? Tant que vous n'aurez pas posé des sentinelles inexorables autour de ce lieu de repos dont Virgile a dit :

Sub vei'tice lato Mquora tuta silent.

« Là une grande paix et un grand silence régnent sur les ilols. »

En fait de lectures, il ne faut suivre que sa fantaisie et le tour particulier de son imagination ; obéir à ses instincts intellectuels ; rechercher les choses qui plaisaient avant cette vie agréablement tracassée, mais tracassée par l'immensité des soins d'une famille et d'une maison : Avant que les jours mauvais rC arrivassent, desquels vous dites : j'y praids un très-grand plaisir. A mesure que ce repos agira, vous retrouverez au dedans cette lumière vive et tranquille dans laquelle planent les pensées de la première jeunesse. L'agacement de nerfs fait disparaître ce milieu limpide et éclatant où se jouaient les idées. On a beau laisser aux autres la même impression de son esprit, on sent, au dedans, je ne sais quoi d'aride et d'irrité qui ôte tout plaisir intérieur à l'exercice de l'intelligence. C'est un chant qui n'est plus soutenu par Taccompagnement. On est obligé de faire comme les souverains qui ont perdu de grandes batailles; on rappelle, en fait d'idées, ses soldats licenciés. On a encore une armée, mais une armée moins jeune, moins animée, qui ne court plus dans le soleil à la conquête de Tltalie. Enfin, il faut cesser de surmener son âme, pour faire face à tout. C'est un devoir de négliger certains devoirs apparents. C'est dans ce sens qu'il est dit (pardon !) : a Les

» yeux du fou sont a toutes les extrémités de la » terre. » Fénelon a bien raison de dire à une belle dame, dans ses Lettres spirituelles : a II ne )) faut pas mener votre âme comme on traite à » lamaisonlaCendrillon de Rossini, Cenereiitola » par^y Ceneretitola par-là; on sonne de tous cô- » tés à la fois ; on ne sait a qui entendre. La » pauvre fille maigrit et s* épuise pour satisfaire » à tant de devoirs contraires. Dieu, ajoute Fé- » nelon, n'est pas comme don Magnifico. Il veut » de l'activité, mais il veut du repos pour tous » les membres de sa famille. La sérénité, qui ne )) peut naître dans le tumulte, est aussi bien une » vertu chrétienne que le courage; peut-être » môme est-elle plus dans Tesprit du christia- » nisme ; Marie semble préférée à Marthe pour » marquer cette supériorité. Tout se fait sans » trouble, en ordre, et avec mesure, dans un » monde parfait. Les anges, dans leurs actions » les plus vives, n'ont l'air ni pressé, ni agité ; » ils prennent leur temps pour tout. Qui s'agite, » doit réduire le champ de son activité, car la • paix, c'est-à-dire le mouvement libre et facile » de la pensée dans la contemplation de toutes )> les vérités, est le but final ! y>

Ainsi parlait Fénelon sortant de l'Opéra-Italien, et qui osera le contredire ?

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Adieu, madame, je vous ^n dirai davantage sur la direction spirituelle quand vous aurez fait la conquête de ces deux heures, qui doivent ôtre taboii^ comme parlent les juifs. N'allez pas croire que vous vous soyez fait un mal ni sensible pour les autres ni peu réparable pour vous parce que Fénelon nomme la vie de Cenerentola dans son langage un peu libre.

A MADAMB LA BARONNE A. DE STABL.

Broglie, mardi 4 septembre 1850,

Je ne sais comment il se fait que je ne vous aie point écrit tous ces jours-ci. J*ai été ce que vous nommez gringe de l'autre côté des montagnes. Nous voilà déjà entrés dans tes dé« filés de l'automne ; il a fait froid tous les jours depuis trois semaines et les nerfs qui ne sont pas d'airain s'en ressentent. Tout va bien ici. M. de Broglie arrive aujourd'hui très-probablôment. Il a dû attendre à Évreux le passage de M. le Président de la République, en sa qualité de président du Conseil général. Bien qu'Évreuxne soit pas exempt d'un très-grossior républica-

nisme, on pense néanmoins que Ton n'aura pas trop mal reçu le seul représentant du bon ordre dont nous jouissions aujourd'hui. Ce Président

passe à Bernay tout à l'heure et il a fallu qu'Albert mît son uniforme de chef de bataillon et montât à cheval pour conduire sa garde nationale sur son passage. Il aimerait mieux être au coin de son feu à lire les Pères de l'Église grecque, mais la Providence ne paraît point disposée à laisser du loisir à ceux qui veulent étudier sa marche dans les premiers siècles de l'Église. Enfin ce soir, probablement, le tourbillon de cavalerie qui va voir les vaisseaux de Cherbourg faire feu de tous leurs canons sera passé ; mais on ne vit jamais tranquille. Voilà qu'il est arrivé ce matin une lettre de M. Raulin, dictée par lui et signée d'une main fort incertaine. Il dit à Albert qu'il est malade au Colombier d'une reprise de cette névralgie dont il avait souffert récemment à Paris. Le ton de la lettre a une certaine gravité triste qui donne du souci.

Voilà l'avenir commencé pour ce pauvre excellent Roi. On commence à en parler comme on aurait dû en penser toujours. Il est bien temps, après l'avoir chassé avec le fer et le feu, de dire que c'a été un des meilleurs princes que les peuples aient jamais connus. Les bourgeois

de Paris, tout en le regrettant, ont toujours Tinsolence de dire qu'il manquait de grandeur. Je voudrais bien savoir qui il aurait trouvé pour le suivre s'il avait eu ces fantaisies de grandeur dont on parle si sottement. On lui reprochait déjà, avec la plus grossière violence, le peu qu'il pouvait employer à peindre sur les murailles de Versailles les grandes histoires des autres temps. On aurait poussé de beaux cris s'il avait voulu faire lui-même avec les bourgeois d'aujourd'hui une suite à ces tragiques aventures. Ce que nous avons toujours souhaité, c'est d'être bien nourris, bien vêtus, bien couchés et couchés de bonne heure, et de marcher en même temps pieds nus et sans pain à la conquête de l'Europe. C'est un problème que ni César, ni Bonaparte n'auraient pu résoudre apparemment.

Adieu, mille et mille respects et mille et mille tendresses.

A LA MEME

Bro(]^lic, 20 septembre 1R50.

II mo semble que tout est bien changé et tristement changé depuis que je ne vous ai écrit, il

y a seulement quelques jours pourtant. C'est le premier effet d'une grande perte dans la vie. Notre pauvre ami Raulin manque partout, lui qui faisait si peu de bruit et ne demandait aux autres que de Tamitié! Il avait une chaleur de cœur et une ardeur d'esprit qui agissaient, même de loin, comme une température douce et amicale. Noua ne verrons personne qui lui ressemble pour la sincérité, l'énergie, la douceur, la fidélité dans l'amitié avec le scrupule le plus délicat, tous les agréments d'un esprit rare avec tant d'élévation morale. Il est resté jusqu'au dernier jour ce qu'il avait toujours été, et, dans les angoisses de cette cruelle maladie, il perçait avec effort le nuage qui l'environnait, et on retrouvait cette âme courageusement bienveillante qui se préoccupait des autres avec sollicitude, et regardait avec calme tout ce qui la menaçait. Nous n'avons vu que trop ce triste dernier jour, Albert et moi. Il reste une bien misérable confusion d'esprit entre ces cruelles images et tout ce passé si agréablement écoulé avec lui. Ces souvenirs funèbres noircissent tout ce qui a précédé. Ma pensée ne s'était jamais arrêtée sur la possibilité de ce malheur. Il avait tant de force etde résolution qu'il semblait qu'un mal sérieux ne pouvait avoir de prise sur lui.

Souvent il m'avait dit que sa vie ne serait pas longue ; que ses parents étaient morts de bonne heure ; qu'il aurait la même destinée ; qu'il sentait un grand ennui de tout qu'il prenait poui' un présage, mais, quelques minutes après, il montrait tant d'entrain, tant de curiosité pour tant d'objets d'études, tant de gaieté, qu'il fallait bien prendre ces pressentiments pour des ombres de mélancolie sans motifs, comme les Ames vives en ont souvent. Aujourd'hui que ces impressions sinistres sont justifiées, il devient visible que le mal avait commencé dès longtemps. •• Il vaut mieux croire que le terme de la vie est immuable que de s'arrêter à toutes les petites précautions qui auraient pu suspendre le cours des choses.

Ma santé n'est pas bien forte en ce moment et je fais toutes choses avec quelque effort. Est-il bien vrai que vous pourriez arriver bientôt ici? Ce serait une grande joie au milieu de cette tristesse.

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