‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 21 sur 41 · A M. A. DE BROGLIE · texte numérisé non relu

A M. A. DE BROGLIE

Paris, mardi « janvier I83l.

Mon cher ami, on n'est aimable qu'à la Roche. A Paris, on est d'une humeur hargneuse... Il est plus clair que le jour que quand les légitimistes sont sages, ils en ont du chagrin... Il ont contribué deleur mieux à ce blâme grossier contre le gouvernement, qui met à peu près les ministres en demeure de s'en aller. Je ne sais ce que feront ces ministres, car les règles du point d'honneur parlementaire changent certainement dans les temps d'orage... Je cherche vainement dans le discours de M. Charras les torts des ministres... Dans des jours comme ceux-ci, tirer le canon d'alarme pour quelque balourdise d'un maire ou d'un préfet isolé, c'est certainement une œuvre insensée. Nous voilà déjà bien loin des harangues de M. Berryer et de M. Barrot. M. Berryer a eu tout l'éclat d'un beau coup de tonnerre du haut des montagnes. J'eusse aimé mieux que ces foudres vinssent de notre côte que du sien; je n'aime pas qu'on prêche bien ailleurs que dans ma paroisse, mais, enfin, il faut

prendre tous les beaux orages on bonne part. Pour M. Barrot, il a parlé d'or. Il avait toute lautorité d'un homme qui, ayant fait quelques sottises dans sa vie constitutionnelle, peut parler en connaissance de cause. Il y a une sagesse qui vient des folies passées et qui n'est pas la moins propre à faire impression. Je voudrais te dire ce que feront les ministres, mais, pour le moment, ils ne le savent pas plus que moi. C'est beaucoup que de céder la place à un ministère de gauche. On ne vient pas de ce côté pour faire des choses sensées ; il faut peu de temps pour mal faire et si, de plus, des gens de gauche présentables venaient à gouverner jusqu'aux élections, nous en verrions de belles, à coup sûr.

Ton père est charmé du ton de simplicité aimable et de l'élévation de sentiments qu'on trouve dans M. de Maistre. Pour moi, je n'aime aucun genre de possédés. Comme le diable est un être fort entendu, je suis convaincu qu'il tire parti du bien pour séduire les gens qu'il ne peut mener ouvertement à mal. Il leur met une idée, une seule idée saine dans l'esprit et, avec cette chaleur dont il a le secret, il dilate cette unique idée jusqu'à ce que les pauvres gens qui en sont dominés deviennent comme les vaches qui ont mangé trop de trèfle. Les esprits systématiques

sont tous, plus ou moins, sous le règne du malin esprit, de là leur ton impérieux, le mépris et le dénigrement d'autrui, le mépris et le dénigrement de toute autre idée que la leur. C'est le ver qui est au fond de cette rose mousseuse que vous nommez M. de Montalembert et au fond do celte fleur de coloquinte que vous appelez M. de Maistre. Ce qui prouve qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul avec une idée, c'est que toute domination exclusive de ce genre, quelle que soit ridée, donne les mêmes symptômes ou à peu près, chez le malade. De là la ressemblance des grands légitimistes et des grands jacobins. C'est dans le sens qu'il faut entendre a dœmonio meridiano^ délivrez-nous de cette dangereuse clarté qui dessèche ou qui brûle tout ce qui n'est pas elle.

A MADAME LA MARQUISE D'iIARCOUnT.

Paris, 1" août 1851.

Je puis bien vous assurer que si je ne vais pas vous voir, ce n'est pas faute de bonne volonté. J'ai été chaque jour sur le point de me mettre en route et chaque jour arrêté par ces insupporta-

bles angoisses de nerfs que je ne peux calmer. Je vous prie d'avoir pitié et surtout d'être juste pour les malades qui ne paraissent pas l'être au degré voulu pour exciter l'intérêt. Un malade méconnu est un être bien misérable. Les gens qui ont Vame vraiment charitable devraient faire une institution pour défendre cette classe de malheureux si peu intéressante aux yeux {ie la société mangeante, buvante et agissante. Il faudrait savoir braver ce qu'ils ont de monotonie, d'idées fixes, d'idées changeantes, de fausse sagacité, de découragements absurdes, de raisonnements rigoureux et bêtes aussi. Qui ferait cette institution avec un bon règlement ferait vraisemblablement son salut. Mais on n'aime à travailler qu'au soulagement et à la conversion des Gentils. On n'a pas plutôt passé la fleur de la jeunesse et l'âge des grandes espérances que tout le monde dit : « Mais il n'est pas malade ; il a très-bon visage; de quoi se plaint-il ? »

Qu'est-ce que vous faites dans Étioles ? je crois bien que vous ne vous y ennuyez point du tout. Quand je me figure que j'ai une heure agféable, le fond du passage est toujours Étioles... J'ai vu mercredi M. d'Harcourt qui s'en allait en Angleterre comme un homme qui aimerait incomparablement mieux rester à Étioles. C'est une dure

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responsabilité devant le monde que Targenl et les chances d'augmenter son bien. Ce monde vous regarde pour vous mépriser et vous anathématiser si vous manquez d'ardeur un seul moment pour soigner ce qu'on nomme le patrimoine des enfants. Pour moi qui crois que tous les instincts très-positifs et très-généraux sont providentiels, je commence à croire qu'il y a une vertu, une vertu morale à être riche, sans quoi le chœur des hommes ne dirait pas continuellement : c'est une des familles les plus riches, les plus respectables de notre département; et, en effet, il y a du vrai là-dessous. Ce vrai ne simplifie pas du tout les problèmes qui pèsent sur le genre humain où il est de toute nécessité que les neuf dixièmes des hommes aient juste le nécessaire pour ne pas mourir de faim ; le socialisme serait un pauvre remède à ce mal universel puisqu'il ne saurait donner au mieux qu'un genre humain où il n'y aurait plus de riches du tout et où chacun aurait l'air bien peu respectable dans son arrondissement, avec la petite portion congrue qu'il mangerait paisiblement dans une manière d'hospice universel. Enfin, est-ce que dans le plan de la Providence Lucain aurait raison de dire : Humanum paticis vivit genus? ce qui signifierait, à le bien entendre : tout tend et con-

court à produire un petit nombre d*homines triés, pour ainsi dire, dans ces millions d'ébauches qui meurent sans nom, sans développement moral, même sans avoir connu le bien-être; un petit nombre d*hommes éclairés et de mœurs délicates; un petit nombre d*êtres heureux et vertueux; un plus petit nombre d*hommes de génie; en un mot, Alexandre, Scipion, César, Pascal, Racine, Leibnitz, Newton et la petite société d*élite qui les comprend à peu près; voilà un monde un peu étroit, quoique fort brillant, et cette doctrine a Tair un peu abominable. Il n'y a, en sa faveur, qu'une doctrine à peu près semblable dans Tordre religieux, c'est celle du petit nombre des élus. Les jansénistes disaient bien avec Lucain du monde à venir : Humanum paucis vivit geiius.

Faites-moi le plaisir de me dire par quel hasard je vous dis tout cela ? C'est certainement pour causer et comme je ferais si nous nous promenions dans vos allées d^Étioles, qui ne sont pas grillées, noircies, arrosées àlamécanique comme les Champs-Elysées. Comment voulez-vous que je sois volontairement à Paris ?

Ah ! je suis sûr que vous ne lisez pas Y Histoire

de la Restauration^ de M. de Lamartine. Vous le

liriez pourtant avec intérêt ce livre que vous déni. 18

daignez ; il y a des pages bien pathétiques et trop pathétiques sur M. le duc d'Enghien et sur le pauvre petit dauphin. Je l'ai mis dans les bagages de madame de Staël qui part aujourd'hui ou demain pour Londres. Je suis sûr que ces paragraphes d'une teinte un peu vive sont efficaces contre le mal de mer. Avez-vous vu dans le numéro d'aujourd'hui de la Revue des Deux Mondes, avec quelle fureur M. Cousin parle des femmes du dix-huitième siècle? Je voudrais savoir ce que madame d'Ëpinay, ou madame du DeiTand ou mademoiselle de Leâpinasse lui ont fait de particulièrement désagréable. Je voudrais savoir aussi ce que les grandes dames de la Fronde ont fait pour lui. Il a l'air d'avoir été le maréchal d'Hocquincourt avant que d'avoir été professeur de philosophie ; et puis, c'est un emportement contre les femmes maigres qui passe vraiment toutes les bornes, et aussi un dédain sourd, mais profond pour madame de Sévigné quand il la compare à cette génération de géantes rebondies. Qui m'aurait prédit, il y a vingt ans, que M. Cousin s'occuperait à ranger les femmes des quatre derniers siècles suivant leur poids? toutes ces singularités sont mêlées d'impressions assez originales.

Adieu, madame, dites ce que vous faites, ce que

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VOUS ferez, et si vous êtes mieux... J'ai idée que mademoiselle Marie m'a pris en grippe. Je ne le lui rends pas, contre ma coutume.

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