A MADAME LA PRINCESSE DE BROGLIB
Gurcy, 18 juillet 1853.
Votre lettre est arrivée pour illuminer une grande solitude. Voici une lettre pour M. Saint- Marc-Girardin. Il est bien loin. On est grognon quand on est aux eaux, excepté aux bains de Plombières. On est probablement seul dans ces bains de Bourbon; on n'a point autour de soi et de sa baignoire une société brillante. Un garçon de bain vous apporte une lettre; on tire ses mains de l'eau ; on lit tristement : Veuillez recommander , etc. ; on sort de ce bain d'une humeur de chien ; on se dit : a Certainement, je n'en ferai rien. » On lanterne trois ou quatre jours la rage daus le cœur, et puis on finit par écrire quelques lignes glaciales et pour
l'amour de Dieu. C'est avec ce genre d amour de Z>/eî^ qu'on fait des glaces, à ce que je crois... Il ne faut pourtant pas négliger l'appui de M. C. Il est fort considéré ; il ne demande jamais rien. Bien loin d'agir dans ces occasions où il s'agit de servir quelqu'un pour l'amour de Dieu, il a tout au contraire le diable au corps. (Je ne me permettrais pas de hasarder une pareille expression, si je ne voulais vous faire remarquer comme les langues sont singulières. L'amour de Dieu, dans le thermomètre des passions bienveillantes, est au degré de la glace fondante, tandis que l'autre marque la chaleur du Sénégal.)
Avez-vous épuisé tous les livres qu'Albert avait emportés ?Ici, il n'y a que de vieux livres. Je lis et relis Réaumur sur toutes les petites bêles de la création. J'étais né pour vivre avec les bêles et j'ai joliment manqué ma vocation. J'ai lu aussi, et cela est récent, un roman anglais écrit par un Italien dont tout Tartifice est de raconter la vie d'un jeune Piémontais quia un père, une mère, un oncle, des frères, qui va au collège, qui se fait avocat, qui devient carbonaro, qui devient amoureux* aussi d'une dame tout ordinaire. On croirait entrer dans une maison bourgeoise de Gênes. Il n'y a nul événement considérable ; c'est la vie ordinaire et cette description longue et exactei
ennuyeuse au commencement, amuse à la longue. C'est bien un Italien qui a écrit ce livre, car il n'y a pas un rayon de soleil, pas une vue de r Apennin, pas une des choses que remarque tout d'abord un étranger. Madame de Catelan , que vous n'avez pas connue, disait : a Je déteste les gens qui parlent de ce qu'ils savent. » Elle avait raison en cela que les traits saillants des objets ne frappent que dans la nouveauté. Quand on y estaccoutumé,il faut, si l'on veut les revoir dans tout leur effet, s'en éloigner quelque temps. Ce n'est vraisemblablement que dans l'exil qu'un Italien voit avec plaisir ce fond bleu ardent qui est à l'horizon de votre tableau de 40,000 francs.
A MADAME PISCATOnV.
Trou ville, 8 août 1853.
Les lettres arrivent ici avec une lenteur extraordinaire, quand elles arrivent. Celle que je dois à votre bonté me paraît avoir fait le tour du monde; elle m'a fait un extrême plaisir dans ce désert froid, humide et un peu silencieux que nous habitons. C'est ici qu'on regrette les
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iris de Florence et les roses de Pœstum. Ce Trouville m'avait laissé autrefois un souvenir bien plus agréable. Ces vapeurs grises de TOcéan sont passablement monotones et les eaux de la mer de Naples ou de la mer Egée sont à celles-ci comme Témeraude esta l'argile. Vous avez bien raison de n'aimer que le Midi. Les grandes dames de l'ancienne Grèce seraient certainement mortes de chagrin sur les côtes de Normandie. Pénélope n'aurait jamais attendu vingt ans son mari ni à Saint-Malo, ni au Tréport, ni à Trouville, ni au Havre-de-Grâce. Je ne sais comment toute la brillante jeunesse qui tient garnison dans la Baltique s'arrangera pour passer rhiver parmi les Finnois et les Finnoises, ceux surtout qui viennent de passer un autre hiver dans l'archipel grec et sur THellespont. Avezvous des nouvelles de ces régions polaires? Nous apprenons tout à coup que ce n'est plus de ce côté qu'il y aura du danger et de la renommée à trouver. Nous voilà décidés à saccager Sébastopol. Au milieu de beaucoup de sentiments mêlés^ je serais pourtant charmé d'apprendre cette humiliation de l'empereur de Russie. L'habitude est si forte que c'est toujours lui qui est resté pour moi le représentant du mauvais principe. Les choses se sont modifiées depuis lors,
mais la coutume est la plus forte; de plus, il est certain que nous ne ferions pas mal de prendre des drapeaux à Tennemi, d'enlever des batteries de canon et de brûler des places de guerre. On dit à un jeune homme qui ne se soucie ni des sciences ni de rien de sériqux dans la vie civile : «Mon ami, tu devrais t'engager », et ce jeune homme revient chez lui avec un air grave et le grade de lieutenant-colonel. La France fait bien de s'engager. On dira, si l'on veut, que notre intérêt bien entendu n'est pas de nous battre trop fort contre les Russes pour faire plaisir à l'Angleterre ; il me semble que nous n'avons guèr^ d'intérêt bien déterminé pour le moment, le mieux est donc de céder à ses petites passions et j'aime mieux qu'il arrive du mal à l'empereur de Russie qu'à tout autre étranger de ma connaissance. Peut-être que vous pensez très-peu à la politique dans vos jardins de Touraine. Mademoiselle Rachel fait probablement de mémoire de beaux dessins de tout ce qu'elle a vu en Italie. Si elle a lu un morceau de M. Delacroix sur le beau demslsi Revue des Deux Mondes, j'ose espérer qu'elle n'y a rien compris du tout; la question du beau est surtout obscure quand on travaille à l'éclaircir, et les exemples sont beaucoup plus frappants que les théories.
Il ii'y a pas grand monde ici, et, sans le salon de madame de Boigne, on n'aurait d'entretien qu'avec les oiseaux de mer; mais on est bien accueilli dans ce salon, et le Chancelier y est plus vivant que les gens qui le viennent voir. Sauf quelques petits emportements de conversation qui passent vite, il n'a pas de préjugés ni sur le présent, ni sur le passé, ni sur l'avenir.
Adieu, madame, mille tendres respects et mille amitiés à M. Piscatory.
A LA MKME.
Broglie, 15 septembre 1853.
Je n'ai pas osé, chère madame, vous envoyer ces derniers jours de ma très-fine écriture de peur de renouveler vos douleurs de tête. Je compte pourtant que ces maux de tête sont bien loin. M. de Viel-Castel, qui est ici depuis cinq ou six jours, ne nous a donné oue de bonnes nouvelles de Chérigny. Albert de Broglie, qui n'avait vu durant un mois que les magnificences des Pyrénées, a été charmé de son petit séjour dans votre Touraine. Tous ceux qui reviennent
de chez vous s'imaginent qu'il n'y a rien de plus charmant que de passer toute Tannée à la campagne. Votre maison produit le môme effet que les romans qui font croire que la vie des champs est préférable à tout. Est-il vrai que M.Duvergier rêve aussi de vivre suivant Théocrite et les GéorgiyMe5? M.Duvergier adûvous sembler comme Une apparition, lui qui garde les nuances les plus délicates de ses colères les plus anciennes.il y a ainsi dans les cabinets des curieux de petites coquilles d'avant le déluge qui ont conservé leurs plus fines arêtes et leurs pointes les plus aiguës depuis le commencement du monde. Tout cela n'empêche pas qu'il n'ait beaucoup d'énergie, d'esprit et de talent d'écrire ; peut-être même est-ce pour cela qu'il a beaucoup de talent et d'esprit. Il faut y regarder à deux fois avant de se corriger de ses défauts, car tout se tient par des liens invisibles. Si le curé de sa paroisse ramenait M.Duvergier au pardon des injures, peut-être que prenant l'air doux et découragé , il écrirait mollement des choses bienveillantes et insignifiantes. Chérigny est devenu comme Ferney, tous les gens d'esprit y font un pèlerinage. Vous avez eu aussi la visite d'un autre homme de talent qui n'a pas les mêmes aspérités et qui n'écrit pas avec le même emportement. M. de Viel-Cas-