‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 27 sur 41 · A M. D*HAUSSONVILLE · texte numérisé non relu

A M. D*HAUSSONVILLE

Paris, lundi 11 décembre 1854.

Vous voyez par les journaux tout ce que nous savons ici du siège de Troie. M. de Langsdorff, qui est venu passer quelques jours à Paris pour ses affaires, dit que les Anglais sont aussi découragés que peuvent l'être des gens très-courageux et très-persévérants. Ils voient avec

tristesse que tous leurs efforts ne peuvent jamais montrer à l'Europe une armée bien nombreuse. On croit assez qu'on sera obligé d'en venir chez eux au système de recrutement par la conscription. Ce serait une terrible innovation dans ce pays de liberté. Quoi qu'il en soit, on ne paraît avoir ici aucune inquiétude sérieuse. Je disais l'autre jour à M. *** toutes les raisons qui me semblaient devoir donner beaucoup de souci sur le sort de notre armée exposée en nombre inférieur à la rigueur d'un hiver en pays inconnu — en face d'un ennemi abrité dans des murailles et qui a, derrière ces murailles et au delà d'un petit courant de mer, d'autres murailles inaccessibles où il pourra s'établir en cas de défaite — une flotte dont on reconnaît aujourd'hui qu'un caprice du vent peut l'engloutir à la vue de larmée de terre. M. *" admet tout cela, mais il affirme que les gens du métier sont sans inquiétudes graves, et il paraît que M. Thiers partage cette sécurité. Je souhaite bien sincèrement qu'il ait raison. Je ne pensais pas que je dusse un jour m'intéresser réellement à une expédition entreprise par le présent gouvernement.

A M. PISCATORY

Paris, 3 mars 1855.

Mon cher ami, tandis que Ton se creusait la tête pourprévoirce qui arriverait danscetOrient, voici peut-être que le dénouement survient Ju côté où nul ne l'attendait. L'empereur de Russie, en mourant, laisse peut-être les seules chances possibles d'une paix un peu prompte. La moitié de rhistoire est faite ainsi d'événements inattendus, qui font prendre un autre cours au fleuve, et, comme dans les romans d'Anne RadclirTe, c'est par une porte cachée dans la muraille qu'entrent et sortent les personnages importants du drame. Qu'est-ce que voudra le successeur de l'empereur Nicolas ? je voudrais bien* que cela pût faire lever honorablement le siège de Sébastopol et que toutes les mines dont on dit que la ville est pleine, fussent déménagées paisiblement et ne sautassent pas sous une dizaine de mille des nôtres.

Merci, mon cher ami, de votre très-aimable lettre. C'estgrand dommagepour moiquevousne bougiez guère de votre Tusculum un peu froid.

LETTRES. 3;i5

au lieu de venir dans notre Rome un peu sale. Le vent de la mer, vous le savez, est si violent ici, que je ne m'entends guère avec personne. Il faut deux choses pour garder sa raison debout; d'abord, de la raison, ce qui n'est pas si commun, et puis aussi un certain mépris de la puissance du monde, ce qui est fort rare. Il y a peu de gens qui osent dire avec Lemierre : a Le public est un sot et un ivrogne » ; rien n'est plus sûr cependant. Dieu m'a fait la grâce de pouvoir assez souvent regarder le monde en face sans cligner les yeux. Il est bien possible que cette petite hardiesse tienne à des défauts, et elle refroidit certainement un bon nombre de demi-amis. L'homme en société est un animal qui se plaît a penser et à voir penser comme les autres. Il n'aime pas les gens qui ne se mettent pas à la dernière mode comme lui; il voit même dans cet esprit de contumace un manque de considération pour lui. Il y a dans cet état social du tyran et de l'esclave. Il exige impérieusement que son voisin soit esclave comme il l'est lui-même. Quoi qa'il en soit, je crois, comme vous, que Cicéron valait bien tout chevalier ou tout sénateur, ou tout lettré de ce temps-ci. C'est une aimable et noble créature. Ce petit parvenu d'Arpinum esttout simplementle plus beau résultat de toute

la longue civilisation qui Tavait précédé. [Je ne sais rien de plus honorable pour la nature humaine que Télat d ame et d'esprit de Cicéron. Il est sans doute aussi résolu qu'aucun des bourgeois de Paris, qui le tiennent pour un poltron, pour l'avoir entendu dire vaguement au collège. Il est actif comme la foudre, ami sincère etofOcieux, bienveillant pour tous, aimant ce qui brille, mais ce qui brille en éveillant de grandes pensées, sage, modéré, ami des règles sévères par imagination, stoïque et prêt à se les appliquer à lui-même, après un peu de réflexion ; sans dogme, il est vrai, sans traditions impérieuses et miraculeuses, ne reconnaissant d'autres Pères de TÉglise que la suite des sages que le monde avait admirés jusqu'à lui, mais ne dépassant pas aussi les limites de Tintelligence pour s'émouvoir de ce qui ne dit rien à l'esprit. On n'a pas fait un compte exact, à mon sens, des ravages qu'a produits dans les esprits des temps nouveaux l'habitude d'admirer l'inintelligible au lieu de rester tout simplement dans l'inconnu. Au temps de Cicéron, aucune croyance* surnaturelle ne dominait sur les esprits cultivés. Quand il rêvait sur sa terrasse de Formies, en vue de la mer, il suivait avec pleine liberté tous les beaux instincts de la raison humaine. Quand il

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cherchait le secret du monde, ou qu'il se demandait ce que murmuraient les vagues à ses pieds, ce que disaient les astres du ciel d'Italie sur sa tête, il n'avait entre lui et la nature aucun de ces fantômes imposants, mais informes, qui ravissaient Saint-Antoine dans le désert et Saint- Ignace de Loyola dans le monde.

Vous dites bien, il y a quelque chose do Cicéron dans Voltaire, mais avec toute la différence en faveur de Cicéron, que celui-ci pense à tous les grands problèmes en parfaite liberté de spéculation, sans ennemis qui lui disent : « Monsieur, pas tant de raisons, ou je le dirai au roi, au parlement, au Pape, au monde chrétien. » Aussi l'esprit de Voltaire s'est-il exalté et emporté outre mesure et c'est par là qu'il pousse la hardiesse à toute extrémité. Il rencontre des ennemis dans ces espaces infinis où la pensée de Cicéron ne rencontrait nul obstacle.

J'ai 5îmé comme vous ce morceau de M. Ampère ; il a le genre d'imagination qu'il faut à un historien des vieilles ruines. Il revoit tout ce grand passé avec une impression analogue à celle qu'on éprouve en se rappelant à soi-même son propre passé ; des couleurs vives et tristes, qui sont les vraies couleurs , mais dégagées de toutes les ombres du réel. Il voit dans la

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