‹ Mélanges et lettre avec une introduction (volume 2)Chapitre 4 sur 41 · A. M. A. \V. SCHLEGEL · texte numérisé non relu

A. M. A. \V. SCHLEGEL

Paris, SO octobre 1838.

Monsieur,

Je no savais que trop quel sujet de profonde douleur serait pour vous le cruel événement qui vient de mettre le deuil dans la famille de M. de Broglie. Vous perdez une amitié précieuse dont personne plus que vous n'était capable de sentir le prix; vous perdez tout ce qui vous rappelait, tout ce qui faisait revivre pour vous un passé auprès duquel tout pâlit aujourd'hui. J'aurais voulu qu'il vous eût été possittle de venir ces premiers mois d'été à Broglie; Ces souvenirs vous seraient doux à présent. Vous y auriez trouvé dans tous, et surtout chez madame de Broglie, une amitié bien vive. Hélas ! vous l'eussiez trouvée dans ces derniers temps plus animée, mieux parlante, avec plus de sérénité d'esprit que vous ne l'aviez jamais vue. Cette funeste maladie, rien n'avait pu un instant la faire craindre. Rien^ dans la tranquillité parfaite de la vie, ne pouvait laisser traverser l'idée d'un si affreux malheur pour

tant de destinées.

50 LBTTRES.

Lo 14, la maladie prit subitement le caractère d'une fièvre nerveuse, et sa violence ne fit que s accroître jusqu'à ce dernier triste jour du 22. Il y avait beaucoup de fièvres adynamiques à cette époque dans diverses parties de la France ; il y en avait en Normc^ndie, mais elles n'avaient point ce caractère. Hélas! qu'importe aujourd'hui les causes déterminantes? Pourquoi se perdre à chercher ce qui a pu déterminer le malheur ? Il ne faut pas non plus chercher dans les idées religieuses dont s'entretenait l'âme de madame de Broglie des préoccupations qui l'auraient attristée ou abattue. Jamais, je vous le disais tout à Theure, jamais sa sérénité n'avait été plus complète. Les pensées religieuses calmaient pour elle toutes les agitations. Vous savez avec quelle anxiété elle s'occupait des moindres chances d'accidents pour les siens; peu à peu, elle avait apaisé toutes ces anxiétés sous ridéciiie la Providence. Son esprit aussi était animé d'un mouvement plus facile et plus charmant que jamais. Il n'est point de malheur plus imprévu et qu'on puisse moins rapporter à une cause, à une influence quelconque.

Le pauvre Albert voyageait depuis quinzo jours en Bretagne avec l'un de ses amis de co!- . légc pendant qu'il allait perdre une telle mère.

LBTTRBS. 51

On ne savait où l'avertir durant cette course qu'il faisait sans itinéraire et sans but déter* minés. Il n'a pu trouver de lettres qu'à Nantes, quand il n*y avait plus rien à espérer ni à craindre. Madame d'Haussonville était à Florence; elle n'a pu, quelque rapide qu'ait été son retour, qu'arriver bien des jours après que sa mère n'était plus. Madame de Staëi, partie de Coppet à la première crainte du danger, n'a atteint Broglie que deux jours après le dernier jour.

Que vous dire, monsieur, de 1 état où reste cette maison désolée? Personne ne saura comment reprendre à cette vie que madame de Broglie animait de son esprit et de son âme. M. de Broglie a été souffrant plusieurs jours après son retour à Paris; sa santé se rétablit un peu, mais pourra-t-il se relever sous cette atteinte si profonde? Il suffira aux devoirs qui lui restent, mais l'intérêl de la vie est fini sans retour.

Je vous dirai souvent des nouvelles d'une famille qui est aussi la vôtre par l'anection.

M. de Broglie me demande de vous parler de son tendre attachement. Albert désire que je le rappelle respectueuse ment à votre souvenir.

û'2 LE T THES.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, jeodi 30 mai 1839.

Louise est partie; mademoiselle de Pomaret est partie ; on se réd uit à sa pi us simple expression . M. d'Haussonville reviendra ici le 2, etsa belle calèche neuve avec un train rouge les mènera vers Coppet. Je vois Coppettout le jour, surtout par ce grand soleil qu'il fait à présent; j'entends le bruit des fontaines ; je vois l'ombre de tous les arbres; rien ne garde plus pour moi l'empreinte du passé que ce lac et ces bords du lac. Il n'y a que la grandeur et la douceur de cette vue qui soit en accord avec l'image du passé... Reverraije moi-même Coppet? Il y a des jours où j'en doute, et puis je ne sais pourquoi j'en doute. Je ne suis guère malade; c'est plutôt mon esprit qui défaille que ma vIp qui s'en va...

Le procès de la chambre des pairs ne paraît pas se décider pour le mois de juin. La nature des crimes prend un terrible caractère de gravité; on croit savoir ceux qui ont tué de leurs mains et avec guet-apens des gens désarmés ; la gravité des peines devient a^ors presque inévita-

LETTRES. o3

ble et la lenteur de rinstruction et du jugement devient encore plus obligatoire par là. L'Orient est un sujet d'entretien, mais on ne sait rien encore de bien clair. Rien n'établit que les hostililés aient commencé, et, quand elles auraient commencé, TefFort de l'Europe pourra bien en- 3ore, pour cette fois, empêcher ces deux chiens sauvages de se battre longtemps. Nous envoyons une flotle de guerre pour assurer la paix. Le miaistère va très-bien^ très-bien^ mais pas davantage. Bien des petites oppositions recommencent, comme on voit poindre les mauvaises herbes.

Page 1