A. M. A. W. SCHLEGEL
Paris, 2 mars 1810.
Monsieur, je pensais tristement depuis bien ^esmois que la correspondance que vous m'aviez P^ermis d'entretenir avec vous était interrompue. ^^ craignais de vous fatiguer de moi et de trou- *->îer vos travaux. Vous ne pouvez pas douter du I^laisir et de la reconnaissance que m'a fait éprou- "^ er votre dernière lettre. Elle m'est une autori- ^uiion pour renouer la chaîne des temps. Je vous
aurais remercié immédiatement sans une petite fièvre que je devais à la transition un peu brusque de Naples àParis par cet hiver. Vos amis sont en bonne santé, grâces à Dieu. Ils parlent souvent de vous dans leur grande et triste solitude. M. et madame d'Haussonville, madame de Staël et Paul sont à Naples. M. d'Haussonville y est chargé d'affaires de France. Madame de Staël y restera pour sa santé jusqu'au milieu d'avril.
Albert est revenu ici poursuivre ses études littéraires et scientifiques. Il a terminé les cours du collège et va bientôt suivre la faculté de droit. Nous pensons souvent à Timmense secours dont lui seraient aujourd'hui vos conseils et vos entretiens. Vous lui ouvririez les grandes vues sur le monde intellectuel. Vous êtes sur la montagne dominant tout, tandis que nous sommes ici au rez-de-chaussée à regarder par de petites lucarnes. C'est toujours le projet de M. de Broglie de débuter par Bonn, quand il fera connaître l'Allemagne à son fils, et de vous demander de lui montrer un peu ces champs infinis dont vous savez toutes les routes, Albert est très-digne de vous écouter. Quand il aura achevé ici ces années indispensables de droit, il ira s'orienter par vos conseils. L'essor une fois donné, on ne descend plus des régions où on a été lancé. Le goût du
beau et du grand ne s'acquiert pas progressivement, voilà pourquoi il faut commencer par Bonn.
Nous vous avons montré le meilleur ministère dont nous soyons capables aujourd'hui. Il est animé de bonnes intentions et Ton ne peut pas dire qu'il manque de gens d'esprit. M. de Rémusat va passer de la théorie à la pratique; je m'assure qu'il prouvera aussi que la grande culture intellectuelle ne nuit pas à Tintelligence des grandes affaires. Vous devez trouver que le char de l'Etat chemine un peu lentement chez nous, au milieu d'une foule criarde et tracassière. Il a par moment l'air d'une charrette embourbée, mais il n'en est rien, il avance seulement avec lenteur, on ne peut pas dire en le voyant :
Ardens summa dccurrit ab arce.
J'aimerais incomparablement mieux vous suivre dans vos voyages intellectuels que regarder cette pauvre politique de ce monde un peu crotté. Je me berce souvent de l'idée de revoir Bonn, et la charmante hospitalité de votre maison, et votre bibliothèque que je vois encore, comme il y a bien longtemps, hélas! toute pleine de ce soleil d'été et des beaux rayons du couchant, si gaie et si paisible.
56 LETTUES.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, l« avril 18-îO.
J'envoie aujourd'hui par Marseille les livres pour Paul. Peut-être tîrerez-vous parti de miss Edgeworth. Je lui ai déjà lu ces histoires de Frank l'an dernier ; je doute qu'il les reconnaisse ; Bob lui-même ne m'a pas reconnu, ou il a feint de rie me pas reconnaître, à ce qu'on me disait pour me consoler de cette mésaventure. J'ai tardé pour ces livres, parce que j'ai consulté le tiers et le quart; mais, en avançant dans la vie, je remarque que le tiers et le quart n'ont pas la moindre invention pour vous tirer d'affaire sur rien. Vous ne vous figurez pas, j'en suis sûr, le plaisir que m'a fait cette nouvelle que vous aviez lu les trois quarts do ce gros premier volume des Mémoires de Goethe^ mais je prends la liberté de vous prêcher la sobriété. Je vous enverrai des numéros du journal de la Société de tempérance. Il ne faut lire de plus que ce qui vous amuse ; l'effort est moins grand. Il faut vous imposer un amusement très-vif en fait de lectures; c'est là
qu*est la sagesse. A la fin de ces Mémoires de Goethe^ il y a un voyage en Italie ; vous devriez peut-être prendre cette fin avant tout, pendant que vous avez Tltalie sous les yeux. Ne trouvezvous pas que celte imagination de Goethe est singulière ? Cela est vif et froid tout ensemble. Elle ressemble au soleil d*hiver ; il y a dans son caractère très-peu d'individualité, et beaucoup de personnalité. Je n'ai jamais pu bien accorder Werther et Goetz de Berlichingen avec Goethe lui-même. Peut-être que chacun met beaucoup du sien entre tous ces traits un peu généraux du roman.
Paul montre de bien bonne heure un esprit judicieux s'il croit à l'éternité de la matière. Il entrevoit bien qu'il n'y a que ce moyen de tourner la contradiction flagrante entre la toute puissance et le désordre du monde physique, le péché originel ne suffisant qu'à rendre compte du désordre moral ; mais Paul fera bien de ne pas parler trop souvent de ces questions un peu théologiques pendant qu'il est en Italie où la puissance ecclésiastique est plus ombrageuse encore que chez nous. Je ne sais pas si le Pape a défendu à mademoiselle de Pomaret de m'écrire, mais je ne le concevrais pas, et il ne saurait y avoir d'empêchement dirimant à écrire
68 LBTTHBS.
à un homme qui n'a jamais été à Tlndex de la chancellerie romaine.
Le ministère va très-bien^ très^bien. Il a tout à fait Tair de vivre. La tête est un peu penchée à gauche, mais c'est un défaut imperceptible, et beaucoup trouveraient que cela lui sied bien. Madame d*Haussonville est à Gurcy. Ce mercredi qui nous manque nous a tout troublés. Nous avons dîné chez madame du Parquet avec M. Lebrun. De quoi avons nous parlé ? mais, en vérité, pas beaucoup de politique. La vivacité des derniers jours a laissé une grande fatigue. On a causé de l'Institut; de M. Royer-Collard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix : « Monsieur, on ne lit plus à mon âge, on relit ; » du mérite de M. Cousin comme écrivain, M. de Broglie et Albert le tenant pour un peu parent des grands prosateurs du dix-septième siècle ; vous pensezbien que M. Villemain n'a pu être oublié après ce nom de Cousin ; ce sont comme les Siamois de la gloire ; puis est venu l'éloge de M. Pasquier comme homme littéraire et instruit. J'ai demandé pour lui une place à l'Académie française ; alors vint un éloge de M. Mole par M. Lebrun.. Vous savez toutes mes. nouvelles littéraires.
Jai vu, dimanche dernier, madame Guizot,
mais je n*ai pas causé bien longtemps avec elle ;
il y avait là bien du beau monde et surtout ma-
daroe de Lieven. M. Guizotfaità Londres la pluie
et le beau temps. Personne ici ne fait le beau
temps. Il me semble qu'on s'ennuie, mais il est
possible que Tennui de la /iUe du Roi vienne du
ded^ans. Je voudrais bien que le séjour, que celte
fia de séjour à Naples vous fût doux. Je voudrais
bien vous savoir un peu contente de cette vue
noiivellede l'Italie, au printemps, avec sa robe de
lunaière et de fleurs. Toutes ces collines vont
devenir bien belles et je suis fâché de vous voir
pai*lir. Passé cent lieues , on ne compte guère
avec les distances ; de l'autre côté des Alpes ou
dô Tautre côté du Jura , c'est loin et c'est la
cc^ême chose.
A MADAME d'hAUSSONVILLE.
Paris, samedi, 29 août 1840.
Je vous ai donné un tout petit signe de vie le 12 du présent mois, encore ai-je peur qu'il ne soit pas arrivé jusqu'à vous, bien que je Taie adressé à Coppet. Je vous jure que ce n'est pas un reproche détourné que je vous fais. J'ai été
trop longtemps négligent dans ma vie pour ne pas me souvenir un peu de mon élat. Celui qui n a pas été paresseux, que sait- il ?
Vous allez voir arriver M. Raulin qui pense encore plus aux arts qu'à la politique. J'ai peur que rémotion qu'il a ressen lie à lavue de Stratonice ne le rende aussi malade que ce pauvre jeune homme du tableau. Je n'ai pas encore vu tout ce luxe de TOrient. Le tableau est à Saint-Cloud pour quelques jours. Il est fort admiré ici. J'ai vu hier dans l'atelier de M. Orsel une belle esquisse d'un tableau destiné à l'église de Fourvières de Lyon. C'est le choléra et la guerre civile arrêtés par la Vierge et les Saints du pays. La Vierge est très-noble et les Saints très-beaux. La Vierge n'a rien des petites grâces mondaines qu'on lui donne aujourd'hui. Si elle était au balcon de l'Opéra, on verrait bien qu'elle est d'un autre monde, et cette beauté sérieuse intimiderait tous les gens à la modo. L'ange qui repousse le fléau le repousse sans effort, avec une certitude desa puissance qui est vraimentchrétienne. Dans la mythologie, les Dieux ont raison de gesticuler de leur mieux pour agir, parce que leur force a encore quelque chose de matériel, mais la puissance paisible et invincible de Tesprit n'a pas besoin de s'agiter.
Tibi rident œquora ponti, Placatumque Ditet diffuso lumine cœlum.
Raulin, voyant que le tableau me plaisait, était animé aussi d'un esprit vraiment chrétien, le plaisir de voir le succès des autres ; il se frottait les mains silencieusement et prenait dans Tatc- 11er un air modeste et assuré. Du reste, il ne touche plus terre depuis que Stratonice est ici.
Pour moi, qui n'ai pas vu Stratonice^ je touche terriblement terre dans ce grand Paris et dans cette grande maison, mais je ne veux pas vous ennuyer de mes ennuis, quoique vous soyez assurément très-bonne ; je le dis très-sincèrement. Vous avez vu, n'est-ce pas, mademoiselle de Pomaret? La mobilité de ses projets donne le 'o^tîcolis à ses amis ; on dit : elle est là? Non ! Pai* ici ? Non ! elle reste ? Non ! la voilà qui part, *^ec M. et madame Lebrun? avec M. d'Eclepens? ^^ i^este, c'est un des privilèges de l'homme, et ^ttssi de la femme, d'être très-indécis. Pour mon ^^^pte, je ne suis pas indécis, parce que cela appose un projet, ou plutôt deux projets au pins, et que je n'en ai aucun. Je ne conseille- 7"^^^ pourtant, ce régime à personne. Ce n'est ^^isonnable, ni agréable, et, si j'avais à me
•i.re, il est très-certain que je m'y prendrais ^^«ment, mais ce qui est fait est fait.
62 LETTRB8.
• A HADAUB LA BARONNE A. DB STABL.
Paris, vendredi, 13 novembre 1840.
Vous êtes beaucoup trop bonne d'écrire si exacr tement. Bien que je ne sois pas d*une nature trèsdésintéressée, cela me fend un peu le cœur de vous voir tenir tête à trois correspondants forts et bien portants, et répondre à chacun comme s'il était seul. Je vous supplie très-instamment de me traiter un peu plus mal. C'est une preuve d*amitié qui ne vous prendra pas beaucoup de temps et à laquelle je serai très-sensible. Quand on demandait au vieil Horace à propos de son fils : Que vouliez-vous qu'il fît contre trois? il ne pouvait que répondre : Qu'il mourût ! En effets si le jeune Horaceécrit trois lettres pendant que ses ennemis n'en écrivent qu'une, le jeune Horace, qui est d'une nature délicate et irritable (quant aux nerfs), aura des maux de tète affreux ; il sera obli^^é de se coucher et de prendre mademoiselle Jenny pour secrétaire. Je m'aperçoîf que je m'embrouille quand je vois mademoi* selle Jenny soignant Je jeune Horace. C'eût été pour elle une formidable aventure; mais enfin.
LBTTRBS. 63
il faat écrire moins. Voilà la conclusion de ma pet^ite homélie qui est assez héroïque et dont je vous prie de me savoir beaucoup de gré.
N^ous avons recommencé avant-hier les dîners du xnereredi chez madame d'Haussonville. Par grctnd miracle^ on n'a pas parlé politique ; M. Rauliri tourne volontiers aux arts et à la littérature. ^i^ a donc parlé de madame de la Fayette et de ^^ princesse de Clèves, et non de la Fayette et de *^ I^évolution française. De madame de la Fayette ^ ^ en est venu au naturel dans les habitudes soes et dans la littérature. Louise et moi, nous "ns soutenu qu'il n'y avait pas de siècles et pas sociétés plus naturels les uns que les autres ; "^il y avait des gens naturels et des gens afTec- » mais pas d'époques naturelles et d'époques ^^ctées. M. Raulin a levé les yeux au ciel et le de la société a rendu grâce aux Dieux de t,re pas paradoxal comme nous autres pha- Xens.
France, ne partant pas pour la Syrie, n'a pas devoir prier Marie de bénir ses exploits. Nous 08 une commission de l'Adresse qui n'a pas
^ ^^ tention de mettre le feu à l'Europe. Cette
K3QzDission est pleine d'académiciens qui ne
»^^^:ivent pas manquer de nous faire parler avec
ité. C'est toujours autant de pris sur ËBOr-
C4 ' LETTRBS.
nemi; des belles phrases qui ne coûtent point de pleurs et qui no font point verser de sang. Pour moi, je m'occupe si peu de politique que je me suis enfoncé en Orient. J'ai relu Y Itinéraire de M. de Chateaubriand, relu M. de Lamartine et M. Michaud. Je suis obligé de revenir sur mes premiers jugements ; V Itinéraire m'a paru un peu décoloré ; les yeux sont faits à présent à une palette plus éclatante. Cet ouvrage qui passait pour trop brillante, il y a quelques années, est la sobriété même aujourd'hui. A côté de M. de Lamartine, c'est le son doux et mesuré d'une flûte au lieu de tout le fracas d'un orchestre moderne avec toutes les cordes du piano et tous les cris des instruments de cuivre, et il est vrai qu'il y a plus d'idées, plus de couleurs, plus de mouvement, plus de richesse dans M. de Lamartine; mais on dirait que tout cela ne sort pas de lui et que c'est le temps qui le lui prête. Un même esprit ne peut avoir ni toutes ces idées, ni toutes ces couleurs. Il est, pour ainsi dire, une dizaine de personnes à la fois. On perd en sincérité et en simplicité ce qu'on gagne en luxe et en profusions de tout genre; dans la multiplicité de ses points je vue il semble loucher sur les objets. C'est de notre temps qu'on a inventé en philosophis une raison impersonnelle, qui n'est ni Dieu
ni rhomme et qui est comme un lustre suspendu au-dessus de la tête du genre humain ; en effet, rimagination et la raison de chacun ont bien Tair d'une raison et d*une imagination impersonnelles. Toutes les croyances, tous les instincts, tous les caprices, toutes les prétentions, tous les préjugés, toutes les libertés de Tesprit, tous les cultes sont réunis à un degré impossible dans chacun, et Tesprit de Thomme, dans cette conciliation des contraires, en est arrivé précisément à servir Dieu et Mammon.
Lisez^ je vous prie, tour à tour, quelques pages de M. de Chateaubriand et quelques pages de M. de Lamartine. Lisez dans Tun et dans Tautre, par exemple, les courses au bord de la mer Morte et du lac de Tibériade. Aujourd'hui donc, il n'y a pas un écrivedn dont Timagination ne se nomme léffion. On a une certaine rage à vouloir s'emparer de toute la nature, comme on faisait dire à Marie Stuart. On a si peu de vie intérieure qu'on tâche de se faire une gerbe de tout ce qu'on glane par les champs d*autrui. Cela inspire peu d'affection pour chaque auteur. Là où il n'y a pas de mot, il n'y a rien. Dans l'Odyssée, quand ses compagnons viennent demander au cyclope qui fait tant de bruit dans sa caverne , il répond Per^ sonne. C'est la devise de la littérature moderne.