A M. LE DUO V. DE BROGLIE
Paris, 4 août 1847.
Je vais relire les instructions de Frédéric II à ses officiers-généraux et aussi tout M. de Guibert et M. Jomini, si M. Thiers me le veut prêter. J'entends résoudre ce problème sur Pierre etPaul à la tête de deux grandes armées et cherchant à «se tourner. Ce qui vérifie vos soupçons, c'est le grand nombre de batailles gagnées par Pierre et parPaulàlafois. Les faits sont pour vous et voilà pourquoi sans doute M. Cousin s'écriait :« Je vous jure, messieurs, qu'il n'y a point eu de vaincus à Waterloo ! » J'ignore si M. le duc de Wellington est de cet avis, mais il n'est pas métaphysicien. M. le maréchal Soult, qui a l'esprit plus tourné aux grandes spéculationSfpense comme vous les jours où il est le vainqueur de Toulouse.
Paris n'est point désert, comme vous croyez bien. Nous sommes tout contents de vivre encore, après avoir échappé à l'émeute qui nous menaçait pour l'anniversaire de Juillet; mais les gens d'émeutes sont meilleurs citoyens qu'on ne croit généralement. On leur avait fait accroire
que la France était dans un état pitoyable, mais ce qu'ils ont vu aux fêtes de Juillet les a tout à fait désarmés. Ils ont reconnu T injustice de tant de déclamations sur la faiblesse du gouverne-^ ment, à la vue d'une si belle cavalerie et d'une si forte infanterie. Ces lances qui sont aiguisées pour percer, ces sabres qui sont affilés pour trancher, toute cette masse de soldats forts, bien exercés, contents, et prêts à faire feu même contre des gens qu'ils ne connaissent pas, toute cette magnificence guerrière a touché la fibre nationale des gens les plus endurcis, et ils sont ren-â très en eux-mêmes où ils continuent leur petit commerce sans troubler présentement le public qui aime les feux d'artifices et la comédie en plein air.
Pourquoi n'avez-vous pas fait nommer M. Macaulay? Il paraît qu'il a succombé pour avoir aimé la justice, mais il sait bien, sans doute, en qui il s'est confié et probablement il sera élu par des gens moins scrupuleux en fait d'éducation publique.
AU MEME
Paris, mardi 9 août 1847.
Vouis allez en Ecosse et sur le théâtre des roïïians de Walter Scott, mais ce théâtre va jusqu'aux îles Shettland et j'espère que vous n'irez ^^ jusque-là visiter les éléments ou les prétextes de l'idéal. Évreux vous attend trop tôt pour entreprendre un tel pèlerinage. Pour È^reux, si l'on y trouve jamais de quoi faire un idéal, ce sera la preuve qu'il ne faut pas même de prétexte pour s'élever au beau quand on en a rinstinct. J'ai longtemps pensé, quant à l'idéal, que le monde réel était comme un livre dont les caractères éveillent des idées d'un certain ordre suivant l'arrangement des lettres, bien que cet arrangement n'ait aucune ressemblance avec les images ou les pensées qu'il provoque dans mon esprit. Je prenais, à la lettre, l'expression de livre de la nature; mais j'entrevois beaucoup d'objections aujourd'hui à cette manière de faire de Dieu une sorte d'imprimeur. En tout cas, ce serait un livre grand format et avec de belles marges que le sien.
LETTRBS
! triste tableau de l'Angleterre ! Il est hier. Ible que le double ciTort de l'industrie et de Il i lé aplatisse un peu les nations. On ne peut ■ non plus avoir un beau taillis et une belle 0 dans le même Heu, en môme temps. L'aa- 1 monde, lo monde d'abus tel qu'il était orgalé partout il y a quelque cent ans, était dans le ■ns de la nature; les grands arbres y croissaient R)rement, tuant tout ce qui était sous leur om- Ire. L'eau venait alors à la rivière et vous aviez Ile Ijelles masses d'eau, devant de beaux châneau\ crénelés, avec une grande solitude & l'enllour. îi'est-il pas de principe à présent, que l'eau [ n'aille que le plus tard possible à la rivière? Autrefuis, on donnait onze canards à manger au douzième et on avait un magnifique canard plein de Torce et du plus beau plumage. A celte heureci, on soigne les douze canards, ou plutùt, les douze canards se soignent. Les plus forts n'ont pas plas à manger que les plus faibles. Cela fait une moyenne de canards occupés de mille soins, sans superflu, sans esprit d'entreprise, un peu maigres, un peu dolents, élevant des canetons qui héritent de la faiblesse de leurs pères et qui la propageront ; des canards qui aiment à être bien assis, bien couchés, à aller à un sermon qui soit moral et point dogmatique, qui travaillent
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j our durant pour dormir dans un bon lit; le emporte leurs plumes, ils meurent, et ils rien dit et fait qui vaille. Lucain dit : Hu- \M£mpaucis vivit genus. Il est bien possible que 1^^ désordre apparent des anciennes sociétés f luÉ. 1; i3.ne loi secrète de la nature pour se dél:><^m.pxrAsser des faibles et garder les plus beaux -liaxitillons.
A MADAME d'hAUSSONVILLB.
Paris, 10 août 1847.
'^ raii> d'un ingrat de répondre si tard à
^i^e lettre. Tai été mal portant tous ces jours-
'^ J'espère que cela ne durera pas assez pour
empêcher de vous aller voir prochainement
^ P^at-être avec Albert à la fin de cette semaine,
AJbert peut faire cette course à Gurcy. Il est
^^^lement attiré par un aimant très-puissant qui
^^ Compose d'une femme et d'un enfant situés en
-Périgord, et quand il sera là, les chaînes un peu
*ï^ides, mais très-fortes du devoir le tireront
^^ Rome. U faut bien aller voir où en est ce
pMtvre pape qui veut donner le bien-être tem-
pord à ses peuples. S'il ne réussit pas à cette
fois, illalie sera forcée d'attendre quelque guerre universelle effroyable pour être mise sur ses pieds. Je donne d'avance ma malédiction à tous les Italiens qui ne seront pas d'une extrême modération dans ces jours difficiles. Mais la patience et la modération sont des vertus rares. Je ne sais pourquoi on donne le nom de héros à ceux qui montent à une échelle sous le feu, et plantent un drapeau sur une muraille au milieu des balles. C'est l'affaire d'une demi-heure, après quoi on va se coucher sur des lauriers tout frais. Il faudrait n'appeler héros que les gens qui ont la vraie patience et la véritable modération. Voilà les grandes batailles. C'est là une lutte qui dure longtemps. On couche des années entières sur des noyaux de pêche, ayant le doute à sa droite, et à sa gauche la foule qui vous dit que vous n'avez pas de sang dans les veines, et qui, de temps en temps, veut vous couper le cou pour s'en assurer. Il est vrai qu'il y a aussi de faux modérés qui voudraient joindre beaucoup de gloire à une parfaite tranquillité. Ceux-là seront dans un bain tiède durant l'éternité, et, à la longue, • vous ne savez pas comme un bain tiède est débilitant. On dit que, pour le moment, les plus remuants de l'Italie sont les gens de Toscane. Ils sont communistes, radicaux, socialistes, et
cj u <^ Jque jour ils en feront tant qu^ils gâteront la boM^m^ne cause et amèneront les Autrichiens, qui
dront monter la garde au palais Pitti, et s le corps de garde des Lànzi.
ai vu passer l'autre jour une foule de four- 3 qui se dirigeaient sur Gurcy. On m'a dit <5'étaient tous les livres touchant l'Italie que s aviez fait tirer, vous et votre mari, de toutes iothèques publiques de Paris, afin de trailune, de Savonarole, et Tautre, des moyens lesquels les Italiens n'ont pas pu constituer S'ouvernement chez eux depuis une trentaine xinées. Nous comptons, pour l'hiver prochain, une belle vue de Florence à la fin du xv* siè- Nous verrons les troupes de Charles VIII pées sur les hauteurs de Fiésole ; nous verle couvent de Saint-Marc et le prieur Je- Savonarole se promenant dans ce joli cloître ^in air doux et grave, se promettant d'exterr les Médicis ; nous le verrons brûler les du Dante et de Pétrarque, et puis, nous le "Verrons brûler lui-même, par une jolie matinée du mois de mai, pendant que les oiseaux chan- ^nt sur les terrasses et dans tous les palais de ^orence. Pour Othenin, son travail est plus considérable. Il paraît que son plan est d'expliquer toutes les combinaisons politiques qui ont