A M. LE DUC V. DE BKOGLIE
Gurcy, mardi 17 août 1847.
Vous avez eu la bonté de m'écrire dans les
X>i^paratifs d'un long voyage au fond du Nord,
^vec mille affaires pressantes, grandes et petites,
% régler, et c'est faire beaucoup plus pour moi
queje ne mérite.
Vous avez vu que la cour d'assises n'entend pas plaisanterie sur le commandement : (^ Tu ne feras point de faux témoignage. y> Elle a envoyé à la réclusion,)pQur dix ans, un jeune gentilhomme que M. Granier de Gassagnac couvrait pourtant de sa protection. Les temps sont durs. Un pauvre diable de gentilhomme de lettres ne pourra bientôt plus mentir en justice ni tuer un homme en demi- guet -apens sans dire pourquoi.
J'ai suivi votre exemple. Je me suis remis ici à lire Platon avec quelque suite. Malgré la grandeur et l'esprit, c'est certainement une philosophie d'enfants. Les mots y jouent presque partout un plus grand rôle que les idées. M. de Bonald a dit que les pensées étaient une parole
intérieure. Cela n'est vrai qu'à moitié, comme ce que M. de Bonald a pu dire de plus raisonnable en sa vie. Il y a toujours, derrière cette parole intérieure et plus au fond de l'esprit, quelque chose de plus vif qui la surpasse et qui réclame sourdement contre l'insuffisance du langage extérieur. Or, il semble que les anciens aient été complètement de l'avis de M. de Bonald et que toutes les fois que l'artifice du lang€ige avait pu donner des grandes difficultés qui se présentant à l'intelligence une solution apparente où la symétrie des phrases avait atteint une certaine perfection, ils se tenaient pour satisfaits et prenaient la précision des termes pour la précision des idées elles-mêmes. On dirait même qu'un arrangement heureux de paroles leur était comme une preuve de la réalité des idées exprimées. Entre les idées et la langue, c'était encore la langue qui était la plus forte. C'est peut-être le plus grand progrès des modernes d'avoir brisé ces petits talismans de paroles bien arrangées qui figuraient la vérité. Je crois pourtant qu'il en reste un assez grand nombre dans la circulation, mais toutefois, l'instinct de la vérité résiste plus souvent chez nous aux séductions d'une formule savante. C'est une chose singulière qu'il ait fallu vieillir pour
itrer en possession dos instincts naturels. On ^ût plutôt cru d'avance que les peuples jeunes cievaient avoir des instincts assez sûrs et que les peuples fatigués d'une longue civilisation tomiDeraient sous F empire des formules. C'est pourt^ant le contraire qui arrive. Les anciens sont comme enivrés par les combinaisons habiles des mots. Dès que les mots s'arrangent bien ensemble, ils en concluent que ce qulls représentent s'arrange aussi à merveille. Si on leur démontre verbalement qu'ils sont un poisson^ ils en tombent d'accord et reconnaissent, comme Jocrisse, qu'ils sont dans leur tort. Cette disposition à dormir sur la foi des mots est peut-être une des grandes preuves que le monde n'était qu'un enfant au temps de la grande prospérité de la Grèce. On prenait pour une réalité la comédie que les mots peuvent jouer, et ces mots, avec toutes leurs combinaisons, avaient sur cette jeunesse la même autorité que les chiffres ont dans les mathématiques.
J'ai honte d'envoyer à Edimbourg ces pauvres petites remarques philosophiques.
A M. RAULIN
Paris, tT octobre 1847.
Mon cher ami, j'aurais l'air trop ingrat à vos yeux, si j'avais reçu votre lettre toute pétillante comme une cheminée de Londres par un froid sec, sans vous en remercier. Vous êtes heureux; vous êtes vivement frappé à la fois de l'Italie et de l'Angleterre; vous comprenez la campagne de Rome et les gazons tondus des parcs de Bowood ; la peau noire et les cheveux noirs des petites-filles de Caton et la peau blanche et les cheveux de lin des demoiselles anglaises... Je compte que vous allez nous revenir avec une théorie sur la beauté et la grandeur des choses exclusivement utiles. C'est un sujet qui soulève de belles questions assez inutiles.
Autrefois, je faisais des systèmes sur l'esthétique, mais cela n'empêche pas le laid de se multiplier à l'infini. Lit-on quelque chose à Londres? On dit que la pensée n'y va pas plus loin que les rails des chemins de fer. L'homme s'occupera longtemps, je crois, à creuser l'abîme du bienêtre. Il estassez naturel qu'il se demande si, après
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tout, ce ne serait pas un moyen d'être passablement heureux. Je suis porté à croire que ce moyen n'est pas encore le bon. Peut-être vaut-il mieux s'accoutumer à souffrir du froid, du chaud, des vents et de la pluie. Gribouille n'était pas un médiocre philosophe qui se mettait dans l'eau pour éviter la pluie. Un homme qui ne craint rien vaut mieux qu'un homme qui jouit de tout. Naturellement, l'esprit n'a aucun souci du présent; être dans un lit bien chaud avec l'idée qu'on sera fustigé le lendemain refroidit tout l'agrément de ce lit bien chaud ; mais il n'est personne qui ne se donne beaucoup de mal aujourd'hui pour être sûr qu'il sera tranquille demain et qui, dès aujourd'hui, ne soit content comme s'il était à ce demain. Or, le bien-être fait les conservateurs, c'est-à-dire ceux qui tremblent pour demain ; donc le bien-être ne rend pas heureux ; donc les conservateurs ne sont pas de si grands philosophes que Gribouille.
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A M. A. DE BROOLIS.
Paris, 6 novembre 18*7.
Nous ne savons de quel côté regarder pour voir un peu de tranquillité. Il n'y a que nous qui vivions paisiblement. Nous avons eu l'esprit de manger notre pain bis le premier et nous prenons du bon temps à présent que l'Angleterre ne sait où donner de la tête pour trouver un écu ou un petit pain ; que la Suisse prétend à devenir un champ de bataille en plein hiver ; et que le nord de ritalie a Tair de se préparer à des folies sans nombre. Ce pauvre grand-duc de Toscane ne méritait pas toutes les avanies triomphales que ses peuples lui font subir. Il avait fait de son mieux toute sa vie pour n'être pas traité comme un tyran désarmé autour duquel on danse et qu'on veut faire danser pour célébrer la chute de son pouvoir. Les peuples ont bien mauvaise mine à l'heure où ils s'affranchissent. C'est une maladie nécessaire qu'il faut avoir le plus tôt possible, car on n'est pas beau dans cette crise ; la grossièreté, la déclamation, la violence, l'ingratitude, l'envie, la poltronnerie et aussi l'absurdité se dé-
chaînent dans ces jours-là avec une vivacité qui no fait pas honneur à la nature humaine.