‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 28 sur 81 · II · texte numérisé non relu

II

madame d'Haussonville lai restera pendant tout son séjour aux Eaux-Bonnes? Si des Anglaises en ont envie, il me paraît naturel que lord Palmerston envoie une division dlnfanterie pour leur en assurer la possession, et il le fera sans doute avec d*autant plus d'empressement que ce lui serait une occasion de reconnaître la manière obligeante dont vous avez fourni des armes à ses ennemis dans le Parlement. Je ne me figure pas où peut être cette magnifique terrasse dans Bonnes. Il paraît que Taspect des Pyrénées a beaucoup changé, puisque je n'ai aucun souvenir de cette terrasse. Vous avez bien raison de trouver ces Pyrénées admirables. Ces belles montagnes en robes vertes n'habitent pas ordinairement le Midi, et en Suisse, elles n'ont point cette couronne éclatante que leur donne le soleil. Cependant, le pauvre Apennin un peu desséché et les rochers dépouillés de la Grèce en disent plus à l'imagination. Les chemins par où Homère et le Dante ont passé sont toujours les plus beaux. Au détour des sentiers des montagnes dans les Pyrénées, vous n'avez chance que de rencontrer de jolies Parisiennes, montant de tristes chevaux. Avec les années, les Parisiennes passent, mais Hélène est toujours belle sur la route d'Argos, et Françoise de Rimini au bord

do TAdriatique. Pourquoi ya-t-il des pays charmants sur lesquels la poésie ne prend pas? Lord Byron a parlé en beaux vers du Portugal et les vers sont oubliés. Ceux qu'il a faits sur la Grèce ne sont pas plus beaux, et tout le monde les sait par cœur. Cherchez cela dans vos loisirs et remarquez qu'il en est peut-être aussi des pays comme des personnes, qu'une trop parfaite beauté devient un peu insignifiante par sa perfection môme. Si vous avez du loisir pour faire un traite d'esthétique , tout en poursuivant l'histoire de Lorraine, vous aurez l'obligeance d'approfondir C3 sujet. Ne vous suffira-t-il pas d'un petit quart d'heure pour coulera fond ces bagatelles?

Eh bien ! pendant que je vous écris, j'apprends que Lord Palmerston a coulé à fond ses ennemis, et le voilà assis sur quarante-six voix au sein de la Chambre des communes. Où est donc la vieille Angleterre ? Il me semble qu'on pourrait bien aussi entendre dans Londres, un jour ou l'autre, une voix qui dit: «Les Dieux s'en vont!» Toute la conduite de cette affaire a un petit air de sinistre révolution. Les hommes commencent à s'accoutumer à regarder en face, et d'un air menaçant, ce qui,*iaguère, leur faisait baisser les yeux. Cet animal grossier qui vient de donner un coup de canne dans le visage de la Reine, est comme une

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image de la grossièreté des idées radicales qui vont prévaloir. Si vous lisez Virgile et Bossuet, il n'est pas probable que vous trouverez à qui parler hors de votre famille.

AU M^MB.

Paris, vendredi 5 juillet 1850.

Tout Paris est dispersé. Ceux qui erraient encore dans les rues s'en vont chassés par la chaleur. Si vous êtes dans une température proportionnelle à votre latitude, vous devez boire toutes les eaux des torrents. Ces eaux sont tentantes. Je me rappelle que je courais en disant le psaume De torrente in via bibam^ et je buvais en courant comme je le disais. Jl y a bien longtemps de cela. Je ne sais rien qui ne soit changé depuis lors. Je ne vous connaissais pas à cette époque ; c'est le seul bon côté de la marche du temps pour moi. Je voudrais savoir pourquoi, et dans quelles vues, la Providence nous a inspiré un invincible regret du passé. Les théologiens, qui ont réponse à tout, disent que c'est pour nous donner le besoin d'un avenir.

N*ôtes-vous pas affligé de la mort de M. Peel? Si nous perdions aujourd'hui Tun d'entre les hommes supérieurs qui nous restent, il n'est point probable que les marques de la douleur publique fussent aussi unanimes. Un journal fait remarquer avec raison que la destinée a des procédés singuliers. Elle culbute un homme d'État paisible qui va le pas de son cheval dans la rue, et le duc de Wellington rentre chez lui sans une égralignure après avoir couru ventre à terre, durant trente ans^ au milieu du bruit, du feu, des balles, des boulets, des caissons qui sautent et des bombes qui éclatent. Il paraît que la Providence épouvante et calme les chevaux à son gré. M. Mignet nous expliquerait cela aussi avec une parfaite clarté. Je voudrais bien qu'il nous dît ce qui arrivera en Angleterre. Les gens qui s'y entendent pensent que cette triste fin de M. Peel laissera néanmoins plus de liberté au parti conservateur de former un ministère qui puisse remplacer le cabinet de lord Palmerston. Quant à ce qui arrivera ici, vraisemblablement rien du tout d'ici à quelque temps. L'Assemblée ne sait trop 'si elle doit ou non prendre des vacances. Comme une bonne mère, elle craint qu'il n'arrive quelque accident à sa chère famille si elle a le dos tourné. Elle s'imagine par instant,

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par exemple, qu'elle pourrait au retour trouver la porte du logis fermée et des soldats occupant son joli appartement. On dit là-dessus cent sottises qui n'ont sans doute nul fondement. La probabilité est que chacun finira par se laisser attirer par son chez-soi, et que rien ne bougera pendant cette suspension de bavardage représentatif.

Je n*ai pas le temps moi-même de bavarder davantage.

AV MftaiB.

Broglie, 12 août I85a

Vous n'avez donc pas été charmé de votre voyage en Espagne? Les chemins qui mènent à la sombre Pampelune sont donc parsemés de plus de punaises que de roses ? Mais, suivant les lois d'une optique secrète dont la Providence seule connaît le but et l'agencement, dans trois mois d'ici vous trouverez probablement au fond de votre imagination une agréabfe image de tous les sites de ce malencontreux voyage. Il paraît que les paysages du Midi doivent au moins rester quelques mois sur la planche de notre

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daguerréotype intérieur avant de prendre l'éclat de couleurs et la vigueur de dessin qui est dans Toriginal. Jusque-là, la mémoire de la faim, de la soif, des morsures de bêtes de tout genre, de la malpropreté, jette une couche sombre sur les grands tableaux. Il faut se souvenir des régions méridionales et non pas les voir pour en jouir. Vous verrez prochainement le Bernardin qui était votre compagnon de voyage dans un nuage d'or et de pourpre. Avez-vous vu partir M. le Président de la République dans le nuage d'or de ses trois pauvres millions? Il a l'air de l'enfant prodigue à la recherche d'un empire. Il s'avance avec une singulière intrépidité au milieu de toutes les villes où il rencontrera des souvenirs du passé si difficiles à concilier, dans ses discours obligés, avec la situation présente. Je ne lui souhaite que du bien et je dis, comme autrefois Potier dans je ne sais quelle pièce où il énumérait les défauts des femmes : <c C'est encore ce que nous avons de mieux dans ce genre.» Adieu, mon cher ami. Je ne suis pas gai, je ne sais pourquoi, car il m'arrive assez fréquemment d'avoir l'esprit en train, sans aucun motif de me réjouir.

A M. RAULIN

Broglie, 18 août 1850.

Probablement ma lettre vous trouvera à la campagne, mon cher ami, faisant des bouquets, mais non pas à /m, j'espère. On ne sait plus où vous prendre. Jamais, je crois, maître des requêtes n'a tant aimé Torée des bois et le cresson qui croît au bord des fontaines et le nymphœa qui flotte sur les eaux. Je suis sûr que M. Daguesseau, un si grand homme et un si élégant écrivain, aimait moins la nature que vous ne faites. Il avait ungoûtplus prononcé pour les fleurs de rhétorique que pour les fleurs parmi lesquelles vivaient Rousseau, Linnée, Bernardin de Saint-Pierre, et les lapins et les hérissons. Vous croyez donc que Nabuchodonosor était tout simplement un botaniste, et que c'est ce que veut marquer l'écrivain sacré quand il lui fait dire: t Je fus bête sept ans? » Je n'aime pas beaucoup ce genre d'application qui sent f u rieusement \e natnraiûme.

Voici qui est bel et bon, mon cher ami, mais quand venez-vous ici où tout le monde tous

désire avec passion, passion honnête, j'imagine, mais passion véritable? Laissez donc là les marais du Batave ; vous n'y trouverez que des rhumatismes, demandez au premier médecin venu. Ce n'est plus la vieille Hollande avec l'admirable

entêtement etl'exquise propreté qui distinguaient les Provinces unies. Ce n'est plus ce pays où le duc d'Albe évangélisait avec le fer, le feu, les chevalets, les croix de fer. Ce n'est plus même le pays des peintres que vous n'aimez guère. Les plus belles toiles de ses artistes sont dans les grands châteaux d'Angleterre, au bord de la Tamise, de la Tw^eed. Laissez M. A. courir à travers toute l'Ecosse et ne le dérangez pas dans ses plans de voyage. C'est un homme de beaucoup d'esprit avec qui il doit être agréable de courir le monde, mais nous ne sommes pas tous ennuyeux ici, non plus. Voilà les premiers jours de septembre qui viennent; je vous ai annoncé pour ce moment-là. C'est un engagement que je vous ai fait prendre, peut-être sans votre autorisation, mais enfin, vous ne voudrez pas manquer à ma parole. Les fleurs qui couvrent les collines, et les plaines et les ravins, et les bords des mares et celles qui bordent le lit des ruisseaux, s'entretiennent de votre prochaine arrivée. C'est à qui d entr'elles figurera dans votre herbier.

On les entend, qaand le vent passe, se dire : « SaiMu qae le fameux bolaniste Hauli:! va passer p^r ici ? »Et toutes les elî-^bores se pavanent en murmurant : « Cest nous qu'il cherche. » Adieu mon cher ami. Vous me dites : € je pars le 15 ouïe 16. » Donc, ma lettre sera obligée de courir après vous. Elle n en vaut pas la peine.

LT.XXVL

AU MÎIHE.

Broglie, 30 août ISCO.

On vous attend ici avec impatience, mon cher ami. On souhaite que vous vous trouviez mal établi dans ces campagnes que vous ne nommez point et où vous avez dessein de passer cinq ou six jours. Vous serez reçu aussi bien et peut-être mieux que M. le Président de la République ne Ta été au bal des Halles à Besançon.

Qu'est-ce que cette névralgie pour laquelle le médecin de votre quartier vous a traité si rudement? Guérissez h fond. Ne laissez pas cet hôte incommode se naturaliser chez vous.

Vous verrez le bord des eaux couvert de plantes aquatiques qu'on ne trouve que sur les bords do

la Charentonne, ainsi qu'il est mentionné dans laFlore française. Voilà Tété quis'enfuit, et je ne sais quoi de triste qui se répand sur tout le paysage dès que le soleil décline. Voilà aussi que le Roi, en mourant, semble finir Thistoire commencée en 1830. Le peuple qu'il a gouverné si sagement et si doucement durant dix-huit années ne donnera pas cinq minutes de son attention à ce triste événement. L'homme naturel rie se souvient que de ceux qui lui ont coupé un bras ou une jambe, et qui lui ont donné beaucoup de coups de fouet. On jouit d'un Prince doux, éclairé, qui laisse toute liberté à chacun, comme on jouitde la santé sans en savoir gré à personne. Un bourgeois qui ne sortirait pas après le coucher du soleil de peur de s'enrhumer, se plaint qu'on ne l'ait pas couvert de gloire par la guerre et par la conquête. Je suis persuadé qu'à la nouvelle de la mort du Roi, -tous les petits marchands de la capitale sont tombés d'accord que c'était un Prince qui manquait de grandeur, et qui avait méconnu la hauteur et la noblesse de leurs instincts . — A la bonne heure.

J'ai une affreuse migraine aujourd'hui, et je ne serais pas de force à présider le moindre conseil municipal, ce qui est beaucoup dire, pourtant.

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