‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 31 sur 81 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

A MADAME LA MARQriSR d'haRCOLRT.

Broglie, 16 octobre 1850.

C'est moi qui aurais voulu vous écrire plus tôt, mais j'ai passé cinq ou six semaines dans un triste état d'esprit, vous le savez. Ces nouvelles de la maladie de M. Raulin nous sont venues quand nous nous attendions à le voir arriver ici pour y passer un mois. Il n'y a guère plus d'un mois de ces jours-là, et c'est déjà comme s'il y avait mille ans. On se reprend toujours, après chaque malheur, à croire qu'on gardera du moins les amis qui nous restent, mais le travail obstiné de destruction continue et la vie se dépouille de plus en plus. J'ai entendu souvent ici ces tristes paroles : « // ri y aura bientôt plus personne à qui Von puisse dire : vous souvenez-vous I » et ceux qui parlaient ainsi ne sont plus là non plus.

Quand toutes ces tristesses sont arrivées, je pensais à ce plan d'études dont nous avions causé à Trouville. Je ne sais plus trop où j'en étais làdessus. Il le faudra pourtant reprendre. Je vois avec plaisir que vous vous êtes fait à peu près

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une petite retraite inaccessible pour quelques heures de chaque jour. J'ai peur qu'il pénètre encore bien des importuns dans cette citadelle. C'est toutefois quelque chose que d'avoir commencé les barricades. Il n'est guère do devoir plus impérieux que d'endormir le lion dévorant qu'on appelle les nerfs, et ce démon-là ne se dompte que par le silence, le repos, une douce monotonie d'études assez intéressantes pour prendre, non l'attention volontaire mais Tatlention involontaire. Il ne faut consulter que son goût particulier ; c'est ce qui fait que j'hésite à vous conseiller quelque chose. Je m'en tirerai, alors que ma tête sera en meilleur état, en vous proposant plus d'une chose. Je ne suis pas trop en disposition de trouver, aujourd'hui même, des points de vue variés.

Je reviendrai un jour avec détail sur une première idée que je vous ai peut-être déjà proposée. Ce serait de reprendre la chaîne de tous Jes grands poètes depuis le commencement, et de les voir se passer de main en main le flambeau de l'idéal; faire une liste, qui n'est pas bien longue, de tous les hommes qui ont teint, tour à tour, de leurs couleurs l'imagination des autres hommes ; voir ce qui passe et ce qui dure dans les images mobiles de ce qui est éternellement

beau depuis Job jusqu'à lord Byron. C'ost coït. me no arc-en-ciel qui va des plaines brûlées de rOrient jusqu^aux brouillards de l'Angleterre Vous passeriez, dans cette course à travers le temps, par le palais d'été de Salomon; vous trouveriez Homère en lonie, Sophocle à Athènes, FAventin et Virgile, le Dante et TAmo, TEden autour de la petite maison de Milton. Toute Thistoire du monde est là aussi comme dans les chroniques, en traits plus vifs et plus brillants. II faudrait, à chaque époque, prendre de l'histoire proprement dite, ce qui est nécessaire pour bien orienter chaque poëme. En suivant avec exactitude les anneaux de cette chaîne, on en verrait sortir une foule d'idées. Quand on lit ces poètes sans observer Tordre des temps, toutes les couleurs et toutes les figures se confondent. La partie de l'imagination que nous tenons de ces études sans ordre est comme la poésie des Martyrs de M. de Chateaubriand, où tous les temps et toutes les langues sont mêlés, et qui est comme une mosaïque des débris de toutes les nations. C'est un spectacle très-digne de curiosité que de suivre le cours de ces fleuves avec quelque chose de l'exactitude géographique. Vous ne seriez pas tenue de relire ce que vous connaissez déjà; il suffirait de combler les lacunes,

de revenir sur les souvenirs un peu effacés. M. d'Harcourt a passé quelques jours à Paris, Il n'est pas probable qu'il ait rencontré personne qui méditât de suivre l'idéal dans son voyage à travers le monde, ni de voir comment les Muses ont fait leur route des déserts de l'Arabie jusqu'au palais de Versailles ou à l'abbaye de Newstead. On est beaucoup plus occupé des manœuvres de la cavalerie dans la plaine de Satory. Cette cavalerie a soulevé un nuage de poussière qui rend le temps bien sombre. J'espère qu'au retour de l'Assemblée, le vent d'automne aura balayé beaucoup de cette poussière, mais tout est triste partout.

▲ M. d'haussonvillb.

Paris, mercrtdi 7 novembre 1850.

Nous n'avons pas encore le moindre empereur. On parle de ces révolutions nouvelles comme s'il y avait autant de chances pour que coxxtre. Sera-t-il dieu, table ou cuvette? A cela on vous répond : Je n'en sais rien. Mon impression est que nous ne ferons pas d'empereur ces joursci. On remet volontiers au lendemain cette partie

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de cartes suprême où doit se décider la question de savoir si Ton sera tout ou rien. Le plus hardi des hommes, Napoléon lui-même, n'y est allé qu'à pas comptés, et marchant sur ces difficultés comme sur des œufs. Il est vrai qu'étant le plus hardi des mortels, il était alors aussi le plus prudent, et ces qualités réunies ne sont pas nécessairement héréditaires et ne se transmettent pas avec le nom. La Chambre est à présent comme une fourmilière dans laquelle on a mis le pied. Parmi les fourmis, les unes vont et viennent d*un air indécis ; Télite des fourmis travaille à empêcher Téboulement total. Les légitimistes veulent absolument qu'on discute la loi sur l'instruction. C'est un guêpier et un grenier à coups de poing que cette discussion qui va venir. On en peut sortir brouillés les uns avec les autres. Panurge disait qu'il avait un moyen d'avoir de l'argent et cent moyens de le dépenser ; on a tout au plus aujourd'hui une manière de vivre en paix et cent manières de se sauter au visage les uns des autres. Le diable doit joliment se divertir de ce temps-ci.

Albert continue son travail. Il donnera le 15 au peuple français son avis sur la manière de former des gens honnêtes, paisibles et instruits. Il fera bien de prendre un brevet d'invention, car

c'est un produit pour lequel il y a beaucoup de demandes et peu d'offres... Avez-vouslu une petite lettre de M. Proudhon qui n'est pas agréable pour Dieu ? Il déclare à la divinité qu'il saura bien tout seul tirer l'humanité d'affaire, et qu'après tout si, contre toute attente, il ne réussit pas, il aura du moins mis le prétendu bon Dieu dans son tort, ce qui est toujours une bonne attitude à garder dans l'éternité.

Il paraît que nos affaires ne vout pas seulement mal en Europe. Il y a dans la province de Constantine une petite chienne de ville dont le siège nous a déjà coûté beaucoup de monde. On a dû aller chercher du gros canon pour attaquer ses petites murailles qui sont très-dures. L'empereur du Maroc n'est pas non plus de nos amis pour le présent.

Nous allons peut-être passer un hiver désagréable.

xa

▲U MÊME

Paris, 3 décembre 1850.

Avez-vous lu les deux préfaces de M. Guizot à Monk et à Washington? Je vous avoue que je n'ai

point approuvé le fragment de lettre de Richard Cromwell à Monk. C'est une injure gratuite et qui n'est pas autorisée par le caractère de la personne à qui elle s'adresse. Je crois que les pièces qui suivent la vie de Monk sont intéressantes. Le jugement des agents français sur la révolution ou la contre-révolution anglaise est curieux. Une grande variété de lettres écrites à propos d'un événement ou sur un homme valent bien mieux que le plus exact récit ou la biographie la plus minutieuse. Cherchez donc toutes les correspondances qui se rattachent à vos ducs de Lorraine. Je crains qu'il n'y en ait pas un grand nombre malheureusement. Pour moi, je ne suis en train de rien pour le moment. Je relis simplement l'histoire grecque de M. Grôte, un riche Anglais qui, après avoir fait une grande fortune, s'est souvenu de ses études de Cambridge et s'est jeté la tête la première dans l'érudition. Il se promène dans la Grèce contemporaine d'Homère comme on se promène dans son parc. Il est vraiment là chez lui. Je relis V Analogie de Butler, un évêque qui avait été le secrétaire de la femme de George II, la reine Caroline, qui figure dans le roman de la Prison d'Edimbourg, C'est une apologie très-spirituelle du christianisme. Il montre assez bien que les singularités du dogme ne sont

guère plus inexplicables que les problèmes du inonde moral naturel. Je lis la vie du docteur Chalmers qui est un peu longue, car les deux premiers volumes grand in-octavo et petit caractère ne mènent guère que jusqu'en 1823. Je lis Plutarque et je remarque qu'il n'y a qu'à traverser deux ou trois révolutions pour prendre intérêt aux révolutions des autres pays et des autres temps. Je lis des romans anglais de Dickens quand ma tête entre dans les ténèbres extérieures. Je voudrais avoir un métier qui m'exerçât le système musculaire, et j'ai quelque envie de tourner des boîtes, des pieds de chaises, des étuis, etc.

A MADAME LA MARQUISE d'hARCOURT.

Lundi 23 juin 1851.

M. et madame d'Haussonville, qui sont revenus de Londres l'autre jour, sont charmés de ce qu'ils ont vu au Palais de Cristal^ mais plus charmes encore de leur visite à Claremont et lieux circonvoisins. Ils sont extrêmement touchés de tout ce qu'ils ont trouvé là de bonté, de bonne grâce, de largeur d'esprit naturelle et d'éléva-

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l'iou. San« doute, cimcun y juge les choses humninoH ou iuliumaines de France à son point de vue, mais sans ombre d'amertume contre ceux qui méjugent pas do même. Cette douceur ne se montre pas uniquement dans le silence, mais bien par une parfaite ouverture dans la conversation. Knfln, ce sont des gens très-bons et trèsaimablos.

< )n m'a dit que vous aviez fait venir dans vos bois les lettres de M. de Maistre. J'ai été tout surpris do lui voir les instincts d'un excellent homme, il parle de sa femme et de ses enfants avec une vivacité d'afToction qu'on n'attend pas d'un homme qui n'excelle dans ses écrits que dans les formes de la haine et du mépris. Il ne faut, hélas! se hâter de juger personne en mal. Je dois pourtant dire que les efforts de ce magistral savoyard, pour arriver à la légèreté du prince de Ligne ou du chevalier de houfilers ne sont pas heurtnix dans les lettres aux belles dames do son endroit. Il est plutôt né pour anathématiser que pour danser lestement. Il prend plus aisément le ton de Baruch ou de Joël que les airs do marquis. Il n'y a pas grand mal à cela. Jo viens do relire tout autre chose que les Soirées do Saint-Pélersbourg :ce sont les A//inirr$ »:/ectiî'ts do invtho. Jo n'oserais pas vous en parler

si le nom de Goethe ne couvrait tout. Il faut qu'il ait dans sa langue un grand mérite de style, car, hors de là, cela est plus que singulier, en morale d'abord, et puis, même les idées qui ne tiennent pas directement à la morale sont ou lourdes, ou fausses, ou puériles. C'est sincèrement que je dis que probablement je n'y comprends rien. Un homme qui ne pleurait pas à un sermon qui faisait verser des torrents de larmes aux autres assistants, disait froidement : Je ne suis pas de la paroisse, et cet homme avait peutêtre raison. Chaque nation a ses cordes sensibles parfaitement étrangères aux étrangers. Vous ne seriez pas étonnée, après une longue absence d'Étiolés, en y revenant avec une Anglaise ou une Polonaise qui ne l'auraient jamais habité, que ces dames fussent moins émues que vous du Je ne sais quoi que ces murs, ces bois, ces champs ont pour vous. Chaque peuple reconnaît ce je ne sais quoi dans ses écrivains. Nous en avons moins que les autres nations ; c'est peut-être une des raisons de notre universalité. Nous nous sommes, depuis longtemps, chargés de dire à l'univers des généralités qui peuvent plaire. Nous faisons les gros meubles et les articles de modes ; mais les mille riens qui touchent les fibres secrètes d'une famille, d'une province, nous ne les avons

pas. La boucle de cheveux d'une personne déterminée ne peut pas émouvoir tout le monde. Je suis donc fort insensible aux affinités électives, mais je n'ai pas la sottise de ne pas croire au talent de Goethe ; seulement, pourquoi Werther a-t-il agi sur tout le monde, et sur toutes les paroisses de son temps !

A M. SAINT-MARC UIRARDIN.

Paris, 22 juillet 1851.

Mon cher ami, je ne me consolerais point de ne pas vous voir, si je ne remarquais que nous avons beau ne pas nous voir, au bout de cinq secondes de conversation, il semble que nous -ne nous sommes jamais quittés.

Tout cela est bel et bon, mais il ne faut point abuser de cette invincible solidité d'une amitié qui se perd dans la nuit des âges. Venez donc un matin en passant, et arrangeons quelque chose pour que je vous voie un peu plus souvent. Je ne peux pas courir loin en voiture. La tête me tourne incessamment, mais ce n'est pas d'admiration pour l'Assemblée nationale.

On me dit que vous avez bien voulu vous charger de parler de M. de Bacourt au Journal des Débats. Je le recommande à votre bienveillance. C'est un homme d'un esprit solide, délicat et très-aimable dans le commerce de la vie. Il n'a nulle prétention littéraire. Le comte de La Marck lui a fait promettre, il y a vingt ans, de publier ses papiers, et il les publie pour remplir un devoir d'amitié. Ce que vous direz du livre sera comme un jugement définitif. Parlez -en bien suivant votre conscience, bien entendu. La rudesse des jugements que portent Mirabeau et le comte de La Marck sur beaucoup de personnes, dont les familles sont constituées en dignité, feront des ennemis au publicateur, qui ne prend pourtant pas ces jugements à sa charge. Compensez cette malveillance inévitable par ce que vous avez d'autorité sur les jugements volages de ce monde, et sur les esprits solides aussi.

A M. D HAUSSOXVILLE.

Broglic, dimanche 12 octobre 1851.

Mon cher ami, je n'ai point pris congé de vous

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en partant de Paris. Je m'étais couché avec un si étrange mal de tête, que je croyais en avoir pour deux ou trois jours dans mon lit. Je ne sais pourquoi mes sensations sont plus fortes que mon bon sens dans ces occasions... O. qui n est pas sans malice, c'est le Président de noire République, puisqu'il cherche une bande de ministres qui proposent le retour au suffrage universel sans distinction des vagabonds et des citoyens présentables. S'il trouve ce qu'il cherche, la Chambre va commencer dans le tumulte, et l'état du pays deviendra assez promptement inflammatoire. Toutefois, même dans ce cas, je me figure que la maladie restera chronique, avec aggravation, mais ne tournera pas à l'aigu avec le retour des fleurs et des élections. Le probable est qu'il ne pourra point se faire le cabinet qu'il semble méditer de former, et qu'il compte surtout qu'on lui saura gré, quoi qu'il arrive, d'avoir voulu remettre tous les gens sans aveu sur les listes électorales. Il pourra toujours dire : Si je n'ai pas mal fait, ce n'est pas ma faute. Je n'ai trouvé personne (Tassez fou pour me venir en aide. Je serais même porté à croire qu'il n'en veut pas davantage, en quoi je suis bien loin de le blâmer. Les plus courtes folies sont les meilleures. Ce qui est certain, c'est que l'air du temps

porte à la folie. Je crois qu'il y a eu au moyen âge une grande contagion qui s'attaquait d'abord à l'intelligence.. Il se pourrait bien que ce fût quelque chose comme cette peste qui nous travaillât en masse. Chacun jette à ses pieds ce qu'il a à ses mains. Ceux qui auraient l'avenir à peu près inévitable pour eux, ne veulent pas attendre un jour. Ils semblent se dire que la vie est courte et qu'on ne peut pas trop se hâter de faire des sottises. Ceux qui avaient acquis tme grande renommée dans le passé en défendant le bon sens avec intrépidité, s'arrangent pour abjurer inutilement tous leurs principes et finir moralement sur la paille. Ceux qui commandaient de grandes armées et faisaient trembler les esprits malfaisants, se sont arrangés pour perdre leurs armées et se réduisent à fréquenter plus ou moins les esprits malfaisants. Tout le monde est dans l'état de M. Trotmann piqué de la tarentule. Le singulier de tout cela est que nous ne périrons pas malgré tant dé folies; mais ne me demandez pas pourquoi j'en suis sûr, car je n'en sais absolument rien.

A MADAME LA MARQUISE d'hAROOURT.

Paris, 11 novembre 1851.

On me dit que les journaux racontent des agitations politiques dans Montargis et ses environs. Qu'est-ce qu'il y a de vrai dans ces récits? On a passé à Paris ces quinze derniers jours dans

des inquiétudes assez prononcées, mais peu fondées, à mon avis. Beaucoup de gens se figuraient que le Président de la République allait tenter quelque entreprise sur TAssemblée nationale. Les plus timides continuent même à le croire, et je conviens que les apparences ne sont pas bonnes... Tout l'effort actuel de ceux qui ont quelque crédit sur la majorité est de la déterminer à ne rien faire qui mette aux yeux du pays le tort de son côté, tout en repoussant nettement la loi proposée par le message et tout ce qui pourrait avoir le même caractère. Il y a des jours où l'on croit pouvoir tenir nettement cette conduite, et d'autres jours où les caprices des esprits déréglés donnent envie de laisser tout aller. C'est bien à présent qu'on vit au jour le jour. La correspondance de Boileau et de Racine doit

VOUS mettre bien loin de tout ce train d'idées. Boileau eût été d'une humeur massacrante par le temps qui court, et Racine serait allé faire des vers en Angleterre. C'était un joli petit ménage que le leur ; c'est pourtant une des dernières fois qu'on aura vu le génie poétique menant sa petite vie privée dans le cadre étroit d'un tableau flamand. Vous ne verrez plus guère les muses assises au coin du feu de la cuisine, ayant pour compagne madame Racine en cornette blanche. Voici qu'il faut à M. de Lamartine et à lord Byron des chevaux rapides, des courses sur l'Océan dans l'orage, des tentes au désert, de vraies batailles à la tête des Palicares, Paris en feu, toutes les pompes de l'Orient en réalité,

Des orangers, des fleurs, des yeux noirs et brillants,

au lieu des yeux un peu ternes de madame Racine. On veut un peu d'idéal pour soi-même ; il est bien naturel de le désirer ; il paraît qu'il n'est pas si facile de l'atteindre en personne. Peut-être que du point de cette terre où nous sommes le point de perspective de l'idéal est perdu quand on veut l'aller chercher et qu'on s'avance trop, mais je n'en trouve pas moins que c'est un drôle d'observatoire pour l'idéal que ce taudis de madame Racine. Je voudrais savoir

pourquoi la bourgeoisie de Paris a été vraiment une pépinière de grands hommes avec ses mœurs vulgaires, son profond respect pour les préjugés de chaque temps et les instincts de soumission pour tous les genres de pouvoir. Voilà bien des questions sur les lettres de Racine ; vous n'êtes pas obligée d*y répondre, mais vous seriez bien bonne de me dire que vous n'avez pas d'inquiétude sur ces gens de Montargis qui vous font du train aux environs.

A MADAME d'hAUSSONVILLE.

Paris, 12 mai 1852.

Vous n'avez probablement rien vu à Londres qui ressemble à l'appareil militaire dont nous avons joui lundi. Je crois qu'il en reste encore sur tout Paris un nuage de poussière et de fumée de canon, tant tout cela était beau ! Vous avez certainement entendu dans la maison de M. Parck le bruit des quinze cents ou quinze mille trom-^ pettes, tambours, tam-tams qui accompagnaient la messe chantée par Mgr l'archevêque de Paris. A ce que l'on dit pourtant, toute cette pompe manquait d'un certain enthousiasme. Les gens

mal informés (car celui qui vit dans l'opposition, que sait-il ?) croyaient qu'il y aurait en ces grands jours un ouragan de cris de vive l'empereur; mais rien de semblable. Peut-être qu'on avait contremandé cette ivresse d'un grand peuple et d'une grande armée à la vue de son maître; peut-être que ni le peuple ni l'armée n'étaient en verve ce jour-là. Reste toujours que les fêtes de l'ancienne Rome et du Colysée n'étaient que des fêtes de village en comparaison de ces magnificences de notre Champ de Mars. On n'avait jamais rien vu de cette grandeur, ou, si vous voulez, de cette dimension et de cet éclat. Les légions de César n'ont jamcds eu d'aigles d'un si beau travail, ni de drapeaux d'une soie plus riche. Auguste n'a eu de sa vie un Sénat si bien vêtu, et aucun des Antonins n'a, sans doute, monté de si beaux chevaux. Aussi, je ne puis comprendre comment M. le Président de la République a bien voulu comparer ses aigles particulières aux aigles romaines. Ce discours du chef de rÉtat a ravi M. ***. Il s'est écrié dans la tribune de rinstitut : (c Quel beau langage ! y> On n'a pas entendu le reste à cause des grosses caisses qui dominaient sa voix. Tout s'est passé dans le plus grand ordre. Lord Cowley seul était un peu grognon; il est arrivé tard à la cérémonie, etn'apa»

voulu prendre la place qui lui était réservée au premier rang. Il avait été arrêté en chemin une demi-heure ou trois quarts d'heure par la garde .municipale qui ne voulait pas laisser cheminer sa voiture. M. le Président de la République lui envoya inutilement, au fond de la tribune où il s'obstinait à rester, et un aide-de-camp et M. de Turgot ; il demeura insensible à ces avances. Enfin, M. de Maupas lui-même vint lui expliquer que ce malentendu qu'il déplorait n'était pas le seul, que lui-même avait été arrêté sur les chemins par sa propre police ; à quoi lord Cowley se borna à répondre : C'est donc, monsieur^ que votre police est mal faite. Quelle réponse dans un jour de fête où Von devrait s'embrasser tout le long du jour les uns les autres ! Mais ces Anglais ont le> cœur dur et la parole sèche. Le pauvre M. Piétri, en sa qualité de préfet de police, a été pour lors mandé devant ses supérieurs qui ont voulu lui laver la tête pour lui apprendre à arrêter ainsi dans la rue des ambassadeurs du premier ordre ; mais, pendant qu'on lui lavait ainsi la tête, il s'écriait avec raison qu'on lui avait pris tous ses sergents de ville pour le service du Champ de Mars, et que, tout préfet de police qu'on était, il n'y avait pas moyen d'être au four et au moulin. Sauf ce petit nuage, le ciel a été toute la journée

d'une sérénité triste. Il paraît que nous n'aurons pas encore Tempire la semaine qui vient. Quelques-uns assurent que des ordres formels avaient interdit aux troupes le cri de : Vive t empereur. Serait-ce que les ornements impériaux ne sont pas encore achevés? Serait-ce qu'on ne voudrait pas contrister l'Europe qui semble craindre ce nom d'empire et d'empereur ? Le retard vient-il du tailleur ou de considérations politiques encore plus élevées? L'un ou l'autre et l'un et l'autre peuvent être admis.

k LA MEME.

Paris, jeudi 27 mai 18D2.

La lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire est arrivée plus exactement que celle qui était destinée à Madame votre tante. Il est vrai qu'elle ne portait pas pour adresse : à Londres [Angleterre), Vous voyez comme il faut être réservé dans ses jugements, particulièrement dans ses jugements sur l'administration des postes et sur les princes de ce monde. On se figure toujours que les princes sont des gens curieux qui ou- II. n

vrent dans un petit cabinet noir les lettres de leurs sujets. La vérité est qu'ils n en lisent pas la centième partie, ke temps est court et Toccasion fugitive, comme dit Hippocrate. On • n a que vingt-quatre heures pour mal faire dans la journée. Je suis persuadé que M. le ministre de la police ouvre à peine un millier de lettres f>ar chaque départ de courrier; encore ne prend-il copie que de celles qui ont un intérêt particulier, et encore ne recherche-t-il ni les idées élevées, ni le beau langage dans les correspondances. Il s'attache aux faits et aux sentiments. Je ne sais pas s'il se sera arrêté à vos remarques fines .sur la coquetterie et sur l'ambition. Votre grande coquette ne me déplaît pas du tout. Il y a plusieurs vertus très-précieuses dans celte coquetterie universelle. César était une grande coquette et aussi Alexandre. Sylla, Marius, Attila n'avaient pas le plus petit désir de plaire à tout le monde. Ils saccageaient froidement leur prochain, le déportaient, le transportaient, l'exilaient, Tinlernaient, l'exterminaient sans nul souci de l'impression que cela pouvait faire au prochain. Avez-vous lu l'article de M. Sainte-Beuve sur la retraite de M. Cousin et de M. Villemain? Il n'a de coquetterie ni pour l'un ni pour l'autre ; il ne lui reste que le désir de plaire au plus fort. Il ne

recherche qu'un sourire de M. Véron. C'est une singulière pâte d'homme que M. Sainte-Beuve. Il a un violent instinct d'achever les malades. Aussitôt qu'il entend dire qu'un homme est tombé dans la rue, il sort avec une pelotte d'aiguilles fines à l'effet de les lui enfoncer dans les chairs. Il se jette à corps perdu sur les morts, surtout s'ils ont été ses amis, et il fait leur confession à haute voix pour divertir un peu les assistants. Il tient au Constitutionnel la place de Petit-André, tandis que M. Granier de Cassagnac ressemble davantage à Trois-Échelles, quoique la gravité de M. Granier de Cassagnac soit peutêtre moins sincère que celle de son modèle; mais ce sont là des nuances. Passe encore pour les moqueries sur M. Cousin, bien qu'elles soient terriblement déplacées dans cette occasion de sa retraite, mais toutes les insinuations sur M. Villemain sont odieuses, et je suis sûr qu'elles lui feront une peine amère. M. Cousin se vengera et n'y pensera plus ; M. Villemain se vengera, mais y pensera toujours. Il faut avoir reçu une mission particulière du Diable pour se plaire à froisser si cruellement une âme un peu malade qui ne demande qu'à vivre en paix.

?00 LBTTRB8.

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