A MADAME LA MARQUISE D*HARCOURT
Broglie, mardi ô juillet 1852.
Je vous ai écrit il y a déjà bien longtemps et vous ne m'avez pas répondu. Ce a' est certainement pas ce que je vous reproche, car vous ne pouvez pas prendre tout le repos que je vous prêche et écrire tous les jours, mais par ces temps où la poste montre plus de curiosité que d'exactitude, il faut dire : a J'ai reçu votre chienne de lettre, » ou tout autre accusé de réception semblable qui met les gens en repos.
Vous vous plaignez des effets de ce grand et sage repos que vous prenez. Vous ne vous faites
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pas, à ce que vous croyez, assez de bruit à vousmême. Il y a des moments de sécheresse intellectuelle, comme en éprouvent les personnes pieuses dans Tordre religieux. C'est le moment où les ailes repoussent en silence. L'activité continue dégrade bien plus la pensée que ces grands silences de Tesprit durant lesquels il reprend ses forces. Regardez les gens très-affairés et toujours en action. Peu à peu, ils deviennent secs et superficiels. On dirait qu'ils sèment chaque matin une petite herbe hâtive et chétive qu'ils fauchent le soir. Il n'y a ni grands chênes, ni lacs profonds sur ces plaines. Qu'est-ce que pouvait savoir le Juif errant de tous les spectacles qui avaient passé sous ses yeux? Jamais il n'avait pu s'arrêter nulle part. Là où il voyait arriver les hirondelles, il ne les voyait point partir. Le bruit de ses pas l'empêchait d'entendre le silence des nuits. S'il traversait une ville en armes, il se retournait en vain pour voir qui l'emporterait du tyran ou des opprimés. Ainsi, l'activité continue coupe le fil de toutes les pensées. Les moments où Ton croit végéter dans un repos inutile sont ceux où l'âme erre autour des abîmes ou sur les hauteurs pour en rapporter bientôt des trésors dont elle ne soupçonnait pas même l'existence. Voilà un joli traité sur la
paresse, j'espère. Avez-vous vu dans ce numéro de la Revue des Deux-Mondes^ Hilda^ de M. Ampère? Il avait rêvé mieux que ce qu'il a réalisé ! Il voit certainement en lui-même une autre Gaule, une autre Rome, une autre Hilda, d'autres forêts de Germanie que celles qu'il nous fait voir, mais le malheur d'une assez grande érudition, c'est que
Quiconque a beaucoup lu Doit avoir beaucoup retenu.
Les sentiments et les images originales sont repoussés par les images et les sentiments qu'on a vus ailleurs. Oh ! que bien heureux en littérature et en tout sont ceux qui ne se laissent pas aller au courant des idées d'autrui! Tout le monde a, au bout de sa maison, un petit ruisseau où se réfléchit un petit paysage qui n'est qu'à lui, mais on aime mieux peindre les chaînes des Alpes ou des Pyrénées.