‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 34 sur 81 · A MADAME LA PRINCESSK DE BROGLIE · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSK DE BROGLIE

Broglie, lundi 23 août 18:2.

Vous êtes très-instamment priée, madame, de venir ici le plus tôt possible. Une foule de personnes ont un grand désir de vous voir. On a pourtant déjà vu des princesses, et des princesses fort aimables aussi, mais cela n'empêche qu^on trouve que vous vous attardez beaucoup dans les eaux de Plombières. Nous avons eu ici beaucoup d'eaux aussi, mais c'étaient les eaux du déluge. Voici que le temps s est remis au beau et que tout se prépare dans les montagnes et sur les plaines pour votre réception. Vous n'aurez pas les fêtes de Paris. Avez-vous lu la liste du premier quadrille du bal du marché des Innocents? Vous aurez rongé votre frein en pensant que vous n'étiez pas là;

Ces beUes Montbazons, ces Nemours si touchantes

qui dansaient avec M. le général Magnan et M. de Persigny sous des berceaux de fleurs, ne vous ressemblaient guère, soit dit pour vous

offenser. Les aigles ne descendent pas des nues pour danser avec des oiseaux-mouches. Tout, dans le gouvernement, a le caractère de l'énergie. Il y a bien peu d'hommes, autour du prince, qui ne puissent ou assommer un de leurs ennemis d'un coup de poing ou Tabattre d'un coup de carabine à cinq cents mètres. Toutes les belles paroles de M. Thiers ou de M. Guizot sont bien peu de chose en regard de cette éloquence de la nature. Nous voilà revenus, après de longs détours, à l'état primitif, mais perfectionné cependant par la vapeur et la poudre à canon. La souveraineté de la raison fera bien d'apprendre beaucoup de gymnastique et le maniement des armes à feu. Les classes moyennes, qui avaient l'empire il y a quelques années, doivent se féliciter chaque jour davantage, d'avoir fait, ou laissé faire, la révolution de février.

M. Villemain me paraît bien imprudent ; lui qui ne pourrait pas porter un sac de blé à dix pas, et qui serait probablement incapable de mettre une balle de pistolet dans une planche d'un pied de diamètre, s'avise de faire toutes sortes d'allusions désobligeantes à des hommes incomparablement plus robustes que lui. Cette préoccupation du juste, du bien, du droit, qu'on remarque dans tout son dernier discours, sent

; le libertinage. Cette phrase sur M. io duc d'Orléans qui n'aurait plus, dit-il, de quoi faire une pension à Tauteur de la conquête de l'Angleterre, est très-malséante; il a Tair de reprocher à M. le Président de la République d'avoir confisqué les biens de la famille d'Orléans. Il faudrait être mille fois sûr de ces choses-là pour le dire aussi publiquement. Il semble aussi critiquer dans une certaine mesure le gouvernement impérial de se mettre du parti du poëte Ducis qui n'approuvait pas tout dans l'empereur Napoléon. Il devrait savoir que plusieurs préfets ont blâmé dans des journalistes cette licence effrénée de la pensée. Or les préfets sont les interprètes du Président, qui tient sa force de Dieu, lequel tient son droit directement du Peuple, car Dieu est la source de toute force, et le peuple la source de tout droit, comme il est écrit (Nap. chap. 5, ver. 7). En tout, j'aime mieux le discours de M. *** aux élèves du collège de Louis-Ie-6rand. Il leur montre par ses exemples, comme par ses paroles, qu'il faut aimer ceux qui ont domination sur nous et faire tout ce qu'ils nous demandent, approuver tout ce qu'ils font, afin qu'ils nous disent : « Bon serviteur, va chez mon archi-trésorier, il a deux mots à te dire de ma part. » C'est là que les vertus civiques ne

poursuivent plus de vaines abstractions et sont archi-consolées.

A M. A. DE BROGLIB.

Gurcy, 13 juillet 1853.

Mon cher ami, certainement j'aurais déjà dû t'écrire, mais je ne veux pas te fatiguer de ma justification. Rousseau dit quelque part : Je sais que rien nest plus fastidieux que la justification d'un innocent. Quoi qu'il en soit, je suis arrivé ici jeudi. J'ai trouvé tout le monde bien et même la conversation d'un entrain de tous les diables. Il est vrai qu'une belle dame qui n'a fait que passer était là^ parlant comme quatre. C'est ainsi que doivent tomber les eaux du Niagara au moment oùleur lit sedérobe. Ton père écoutait ce tumulte avec quelque stupeur. Les hommes accoutumés à lier fortement leurs idées, ne comprennent pas grand'chose à cette charge de paroles qui ont pris le mors aux dents, laissant leur sens bien loin derrière elles. Pour moi, je n'ai éprouvé aucun étonnement, et je me suis mis aussi à la tête d'une armée de mots qui ne connaissent pas le sens commun. Mais les chants ont cessé, la

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belle dame est partie, et nous sommes tombés dans une sorte de silence relatif. On lit M. Cousin sur le Vrai, le Bien et le Beau, Louise m'a arraché mon exemplaire et je n'en sais encore rien par moi-même. Il me paraît, des récits qu'on m'en fait, que rien n'est bien nouveau et qu'il n'a point, quand tout change dans la nature et autour de lui, changé d'opinion. On peut donc dire de cette philosophie : beauté toujours ancienne et toujours nouvelle; et, en effet, pourquoi cette philosophie ne dirait-elle pas comme la dame italienne : « A quoi bon changer, quand on est toujours propre ? » Jesuis pourtant fâché pour lui qu'il ait gardé sa raison impersonnelle. Je n'ai jamais pu rien comprendre à cette invention-là. On entend déjà avec quelque peine que la grâce soit une vertu impersonnelle ; encore est-elle donnée comme un mystère, et est-elle beaucoup moins un scandale à la raison que cette raison impersonnelle. Enfin, je veux le lire avant de le condamner définitivement. Il ne faut pas brûler les siens sans les entendre, quoiqu'on puisse agir différemment avec ses ennemis.

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