II
Racine. Il paraît bien qu'il y avait autrefois au parterre de la Comédie-Française plus de gens curieux de ces raffinements d'esprit et de passion qu'il ne s'en rencontre aujourd'hui diins les loges, et j'admets volontiers, que la vulgarité de beaucoup de pièces de théâtre tient à la vuli^arité naturelle des auditeurs qui arrivent là, richçs, pressés de le devenir davantage, ignorants des subtilités de l'intelligence et des sentiments, n'ayant au théâtre qu'envie de rire et de s'intéresser à des drames où Ton frappe fort pour être mieux compris et plus vite ; mais si l'aristocratie intellectuelle a diminué comme nombre, il n'est pas aussi certain qu'elle se soit abaissée autant que le veulent croire les Alsaciens ou les Wurtembergeois ou les Iroquois. Les étrangers sont toujours un peu sévères; ils se laissent dire que nous sommes en décadence, et on trouve bien vite la preuve apparente de ce que l'on imagine. Les idées des étrangers sont quelquefois étranges. Un de mes amis dînait à Constantinople chez un Turc qui avait passé du temps à Paris, et, à la fin du dîner, se peignant la barbe sans cérémonie avec sa fourchette, il disait : f adore la civilisation française et les bojvies manières ; amis ou ennemis, c'est ainsi qu'on est apprécié par les étrangers ; ils n'entendent pas plus nos mœws que notre
langue, et j avoue que, pour Tordinaire, nous le leur rendons bien. Un Allemand citait la fin d'une lettre de VHéloïse : a La roche est escarpée, (( Teau est profonde, et je suis au désespoir; » mais il lisait ainsi la fin de la phrase : « et j'en suis au désespoir ; » et il n'en admirait pas moins cette vive expression du désespoir de Saint- Preux. Il n'est pas impossible que nous fassions de ces bévues sur les poésies de Gœthe... On peut dire, et je crois qu'il faut dire beaucoup de mal de son gouvernement (en 1866), mais il n'est pas juste de médire de son temps.
h. LA MEME.
Paris, 4 avril 1866.
M. de Bismarck n'est pas, à beaucoup près, aussi altier avec l'Autriche que vous l'êtes avec un pauvre habitant obscur de Paris, chère madame. Comme il n'y a pas de diète de Francfort pour régler nos différends et prendre en considération mes humbles explications, j'attendrai que vous soyez à Paris, pour vous supplier de m'entendre sans colère sur tout ce qui touche au
théâtre moderne et à l'esprit des provinces. Pour Corinne^ je comprends bien que vous n'y trouviez pas tout le plaisir que vous attendiez de cette lecture sur ce qu'on vous en avait dit. Le temps fait sur les romans ce que le soleil fait sur les plus belles étoffes. On ne peut pas conserver les couleurs de l'arc-en-ciel. Cela fait son effet à un jour donné et seulement ce jour-là. Quand tout a changé, mœurs, habitudes, tour d'esprit, tour d'imagination, formes de langage, le vent a emporté la pluie, le soleil a changé do place, il n'y a plus d'arc-en-ciel que dans le souvenir des contemporains. Les romans se ressentent plus de ces révolutions du goût que les autres parties de la littérature, par cela même que leur plus grand agrément consiste à mêler l'idéal à la vie de tous les jours. Quand le costume a vieilli, que les yeux, accoutumés à de nouvelles modes le trouvent aisément ridicule, le pauvre idéal est un peu embarrassé de sa personne, et il prend l'air gauche comme l'homme le plus distingué de manières serait gauche s'il était tout seul habillé à la mode de Louis XIV dans un salon d'aujourd'hui. Les tragédies de Sophocle ou de Racine, Y Iliade, VOdyssée ne sont point exposées à cette décadence, parce que les mœurs mêmes sont des temps héroïques et qu'on
n'est pas tenté de les rapprocher de la vie privée qu'on connaît ; là, les personnages ne courent pas risque de vieillir; ils ne sont pas de la même étoffe que nous; aussi ne sommes-nous jamais portés à un retour sur nous-mêmes ou sur ceux qui nous environnent en les voyant ; nous savons bien qu'ils vivent dans le puréther. Ce qui rend les romans dangereux, c'est que la vie qui les anime ne nous paraît pas impossible à atteindre. Nous avons affaire à des gens comme nous. Une jeune demoiselle qui voit Achille au bord du Scamandre , dans Y Iliade^ n'a pas pour lui la même curiosité ni le même genre d'intérêt qu'elle éprouverait pour un jeune officier des guides qu'elle rencontrerait en grand uniforme dans un roman; mais, dans cinquante ans, l'officier des guides aura vieilli dans la Action comme il vieillirait en réalité. Son uniforme passera de mode ; ses manières deviendront surannées ; les nuances de ses sentiments auront été remplacées par d'autres nuances qui prévaudront dans une nouvelle société. Achille parlait au cœur de moins près, mais il vit toujours de la même jeunesse dans les froides régions de Tlliade.
J'espère que malgré tant de changements dans la société depuis la publication de Delphine^ cet
autre roman de madame de Staël vous frappera par l'abondance et la finesse des pensées ; je n'ai jamais vu nulle part une connaissance si profonde des ressorts de la société, et de ces ressorts qui ne changent pas plus que le fonds de la nature humaine. Ni La Rochefoucauld ni La Bruyère n'ont été si avant dans cette anatomie, mais je croîs bien que Léonce ne vous plaira pas plus qu'Oswald, que vous trouverez le ton d'enthousiasme qui règne dans le livre trop haut de deux ou trois notes. Tout cela était et devait être au diapason de la fin du xv!!!** siècle. Les sentiments s'habillaient alors d'une façon plus voyante. Nous sommes faits à quelque chose de plus contenu, peut-être parce que nous avons aussi moins de vivacité intérieure.
Comment n'êtes-vous pas plus touchée de la simplicité élégante du discours de M. Paradol ? Vous avez le goût terriblement superbe, chùro madame. Le faste vous déplaît, la simplicité délicate vous semble un peu monotone. Je vois que le vent d'Est souffle sur Montpellier... Ne touchez pas du bout du doigt au livre des Travailleurs de la mer. Il vous rendrait assurément malade. Personne, à ma connaissance, n'a pu en achever la lecture, mais beaucoup qui ne l'ont pas ouvert^ assurent qu'on y voit des choses admirables.
Vous êtcs-voQS promenée dans Pompéi avec M. Boissier? Il a fait dans la Revue des Deux Mondes nn ioVi dessin de celte municipalité romaine et de sa vie politique. C'est un dessin et non pas une aquarelle, et il a tenuà n'avoir pas de couleurs dans ce tableau. On a tant de fois barbouillé des vues de cette côte de Naples que les yeux sont fatigués de ces oripeaux bruns, rouges et bleus. Le même M. Boissier a publié précédemment, dans la Revue des Deux Mondes^ une vie de Cicéron qui est la seule qu'on puisse lire et qui fait un récit très-attachant. J'ai toujours aimé à voir les grands hommes descendre de leur piédestal, et aller et venir dans leurs maisons. C'est le contraire d'un roman, car on les retire de l'idéal où l'histoire les avait placés, et pourtant on y trouve, dans ces récits terre à terre, le même intérêt que dans les romans. Je voudrais beaucoup que quelques-uns de mes amis tentassent, dans ce genre, une vie de M. Rouher. Les choses contemporaines agissent si fortement sur les esprits que sans doute beaucoup de personnes graves trouveraient plus de plaisir à suivre M. Rouher dans son palais d'Asnières, s'il demeure à Asnières, que Cicéron dans sa petite maison de Frascati.
408 LETTRBS.
▲ M. PISCATOKY.
Paris, iS avril I80â.
Mon cher ami, il me semble que je vous ai écrit Tautre jour avec un peu de hâte et que je n'ai pas répondu à tout ce que vous me demandiez. Je liens que qui ne répond pas n'écrit pas. Pour une conversation, il est certain qu'elle serait insupportable si on la menait comme on fait laplupartdes lettres répondant adroite quand on vous parle à gauche. La vérité est que j'ai depuis quelques jours une jolie petite ophthalmie qui ne me permet d'écrire qu'une dizaine de minutes de suite. Si donc il n'y a pas beaucoup de suite dans ce que j'écris, n'en soyez pas très-surpris. J'écris quelques lignes et je me promène en long et en large.
Le duc de Broglie m'avertit quelquefois que je deviendrai aveugle. Mais ne me fait pas peur qui veut. Je ne sais guère que moi qui puisse me donner des craintes de tout genre. Cela n'a qu'un avantage, c'est que je ne dépends de personne en fait d'inquiétude. Dans ce genre, je n'entends que le bruit que je me fais à moi-même.
Je cherchais dans mes souvenirs si vous aviez relu Thistoire de Macaulay; je Tai relue récemment pour la troisième fois au moins, avec un nouveau plaisir; je suis pour ce livre comme M. Royer-Collard était pour l'histoire conslilulionnelle de Hallam. J'en radote comme il en radotait, chacun selon la mesure de son esprit. Je trouve que ce lord Macaulay n'a pas, en France, la renommée à laquelle il a droit pour l'étendue du savoir, la culture délicate et profonde de l'esprit, l'éclat, un peu savant, je l'avoue, de l'imagination, l'abondance d'idées droites et de bon sens qui règle ses sentiments politiques, la connaissance détaillée des hommes, un singulier mélange d'impartialité et de passion qu'on ne trouve guère que chez lui. Que nous serions prospères aujourd'hui si le Français moyen avait eu, à l'état confus, ces idées et ces sentiments qui font la vie de cette histoire de Guillaume III! Et puis, cette grande et minutieuse connaissance que Macaulay a de toute l'histoire et de toute la littérature du monde, depuis leurs origines, inspire une sécurité sur ses jugements et ses lectures que ne donnent en aucune façon ces beaux esprits qui, comme M. Cousin, se jettent sur le xvii' siècle et madame de Longueville, sans savoir grand'chose du reste de l'univers. Reprenez
donc ce Macaulay. Si jo no me trompe^ vous trouverez un grand plaisir dans cette lecture un peu suivie.
Savoir ce qui sortira des querelles de M. de Bismarck et de Tempereur d'Autriche, personne n'en sait rien. Tout change tous les jours. Le hasard a fort à faire dans ces temps, car c'est lui qui décide de tout. Il n'est personne, sur aucun trône, qui ose le regarder en face et dire : Je sais tous les chetnins par où je dois passer. Chacun attend qu'il se fasse un trou à la muraille pour se mettre en route. Frédéric II et Napoléon dans son petit logis des Invalides, doivent jurer contre leurs représentants dans l'univers des vivants. On n'a jamais tant parlé de volonté et on n'a jamais tant attendu que l'occasion vienne vous prendre par la main.
M. Guizot est parti le 25 pour le Val-Richer. Je crois que son volume théologique paraîtra prochainement. Il a vécu ici dans une étonnante activité, prêt à tout, causant sur tout avec une liberté d'esprit merveilleuse, poussant à Martin Paschoud, à Renan, allant à Londres, faisant des visites à l'Empereur à propos des affaires de l'église protestante. Les journaux lui ont prêté à cette occasion une conversation aux Tuileries sur M. Thiers, qui n'a nulle probabilité. Il en
a levé les épaules quand on lui en a parlé. A sa place, je mettrais nettement dans le journal qu'il est faux, de toute fausseté, que j'aie blâmé ralLitude politique do M. Thiers quand je me suis entretenu avec l'Empereur. La morale de cela est qull ne fallait pas vouloir la mort religieuse de ce pauvre Martin Paschoud et ne pas en parler au pouvoir séculier. Ce Martin Paschoud n'uTair ni de Luther, ni de Mélanchthon, ni de Zwingle. Il fallait le laisser louer l'esprit des Coquerel, tant qu il aurait vécu. Il y a de la place pour tout le monde à l'Oratoire. Je vois que beaucoup de méthodistes même pensent tout bas qu'il valait mieux laisser tomber ces doctrines hétérodoxes. Je crois que ce diable de Calvin ne songerait pas de nos jours à brûler Servet. Il est vrai qu'on proposait à M. Martin Paschoud une pension de six mille francs, ce qui ost plus doux que le bûcher dressé sur Champé, en face du lac de Genève; mais nous sommes, grâce à Dieu, devenus plus délicats que nos terribles parents du xvi* siècle.
En voilà bien long pour une ophthalmie qui m'empt^che d'écrire lisiblement. Pardon et mille amitiés. Qui est donc avec vous au désert?
AU MÊMR.
Paris, 19 mai 1806.
Le temps est calme et on ne voit plus bouger une feuille dans le monde politique. Quelquefois c'est le signe d'un grand orage, quelquefois aussi c'est une marque de beau temps pour l'avenir. Depuis quelques jours il plaît aux imaginiitions de croire à la paix, sans autre raison sinon que la guerre serait absurde et désastreuse ; mais ce peut être une bonne raison. Le discours de M. Thiers a peut-être bien réveillé les consciences de quelques-uns et encouragé les autres à manifester leur indignation. Il a aussi fait dire à la statue du commandeur quelques mots sinistres qui ont fait réfléchir les gens qui n'ont pas envie (ï aller souper chez Pluton eLwenit l'heure, qui ne se soucient pas de voir tuer leurs enfants pour des combinaisons dangereuses et sans doute absurdes, qui n'aimeraient pas non plus à être ruinés dans les secousses de l'Europe. Il faut être un chimiste consommé pour jouer avec des substances inflammables. Je me défle des garçons apothicaires qui ont l'esprit d'entreprise.
Un Machiavel de raccroc qui fait Tentendu et qui ne demande conseil à personne peut faire encore plus do mal qu'il n'en médite. Vous voyez bien, j'espôro, que je parle de M. de Bismarck. CeRismfirck ne sera pas surnommé, comme Titus, les délices du genre humain. Les Prussiens euxmêmes ont peu d'attrait pour lui, à ce qu'on dit. Si une demi-douzaine de gens hardis l'enlevaient et le conduisaient les yeux bandés à Botany-Bay, tout le bruit que nous entendons tomberait comme par enchantement. Deux douzaines de zouaves bien choisis seraient très-propres à cette expédition, mais nous respectons trop les traités et le droit des gens pour nous permettre de pareilles escapades. Je voudrais pourtant voir ce qui arriverait si ces douze démons happaient sous les tilleuls ce réformateur de la Confédération. Les Prussiens ne sont certainement pas poltrons, mais ils pensent et se décident plus lentement que les zouaves de Changarnier, par exemple.
Un heureax téméraire Confond en agissant celui qui délibère,
comme dit Voltaire dans le Triumvirat,
Que fait le triumvirat bienveillant de Russie, de France et d'Angleterre? Nous n'en savons
rien, bien que cela nous regarde. Jo comprends le secret nécessaire à la diplomatie, mais il est bien singulier qu'aujourd'hui, après que nous nous sommes mêlés trente ans de nos affaires, un homme qui peut avoir la migraine ou Tesprit mal fait, 6u un accès d'humeur, décide dnns une conversation du sort d'une centaine de millions d'hommes pour une trentaine d'anné*^3 peut-être. Quand le gouvernement est agencé de façon que la nation se mêle efficacement de tout, hormis des transactions diplomatiques, le cercle de ces transactions devient si étroit que ce qu'on y décide est d'une bien moindre importance. Ou est bien sûr en Angleterre que des ministres responsables ne viendront pas parler à la Chambre des communes d'une guerre qui déplairait aux communes, tandis que dans des pays d'une constitution moins saine, M. *** peut venir annoncer d'un jour à l'autre au Corps législatif que TÉtat a besoin d'un milliard ou deux pour faire une sottise avec l'efficacité désirable, et cette sottise peut avoir poussé comme un champignon dans une seule tête et dans une seule nuit. Un cauchemar en peut décider, à l'abri de toutes les contradictions, de tous les avertissements, puisqu'on ne dit rien à personne, et voilà comment aussi, en politique comme en médecine,
L'i-iiiorancc en courant fait sa ronde homicide.
Tout ce qu'on entrevoit dans cette obscurité du cabinet, c'est qu'il s'agirait peut-être de don-' ner la Silésie à l'Autriche, en échange de la Vénétie, et de laisser à la Prusse les duchés de l'Elbe, apparemment pour son droit de commission dans cette affaire où M. de Bismarck îi montré un si grand esprit d'équité et de conciliation ; mais il n'y aurait à cela qu'une petite difficulté, à savoir, que la Prusse aimerait mieux garder les duchés et la Silésie, et ne veut pas entendre parler d'abandonner cette conquête de Frédéric II, tandis que l'Autriche ne peut pas souffrir qu'on lui parle d'abandonner ces bords de la Brenta, qui lui ont coûté tant de sang déjà. Les bavards répètent que le ministre de Prusse aurait dit : « Nous aimerions mieux tuer jusqu'au dernier Silésien que de céder la Silésie, et réciproquement. » L'Autriche dit : «r Si vous voulez mettre fin à toute conversation, parlez-moi d'abandonner Venise. » Ce seraient là de singuliers préliminaires de paix. Les malveillants, qui ne respectent rien ni personne, ajoutent à tout cela que ce semblant de conférences n'aurait pour but que de se donner prétexte à dire aux peuples : (i Nous avons tout fait pour les empêcher de se
battre, ils n'ont voulu entendre à rien ; » mais ces soupçons ne sont qu'une abominiible calomnie, car M. de La Valette les a démentis, je crois, dans un avertissement, et, vous me croirez si vous voulez, mais je me suis fait un code constitutionnel en réunissant tous ces avertissements de M. le ministre de Tinlérieur aux témérités de la presse, et j'y trouve avec joie l'assurance, et partant la certitude, que le genre humain n'a jamais connu ni un gouvernement plus libre, ni plus habile, ni plus sincère, ni plus calme. Il me semble que demander plus pour le moment, c'est demander l'impossible. On dit qu'il y a un M. Paradol qui pousse l'impiété jusqu'à soutenir le contraire. Je ne lis pas les blasphèmes.