II
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AU MâHB.
Paris, 9 juillet 1866.
Nous avons beau dire : Ma sœur Aîine^ ne voistu rien venir? les courriers de M. de Bismarck ne se montrent pas, et Ton no sait guère s'il n'entend pas aller à Prague et à Vienne, avant que de régler les conditions de l'armistice. Le premier secrétaire de la légation de Prusse, ici, disait hier m c'est bien difficile, » et à quelqu'un qui lui représentait que trop d'acharnement de la part de la Prusse mécontenterait, beaucoup Topinion en France et pourrait amener la guerre, il répondait avec une fermeté tranquille : « Sans doute^ mais nous aurions une belle défensive, avec toute l'Allemagne derrière nous. » Vous voyez les sentiments qu'inspirent ces fusils à coulis se et la journée de Sadowa. Nous n'avons pas encore cette arme qui enfle les cœurs quand on la serre sous son bras gauche, mais on en fabrique à force.
L'avenir est encore plus obscur devant nos yeux qu'il ne paraissait avant cette bataille et cette cession de la Vénétie à la France. L'Empe-
reur des Français se voit sur les bras toute TEurope, en morceaux et au milieu de ce chaos, la Prusse et l'Italie qui font des soubresauts et qui n'entendront pas beaucoup plus raison Tune que Tautre. L'Italie pourtant ne fera pas la même difficulté. Il faudra bien qu'elle se résigne à son bonheur et que, pour l'avoir trouvé sans peine, il ne lui en paraisse pas moins doux ; mais je crois que la vivacité de M. de Bismarck va égaler, durant quelque temps, l'orgueil du premier Bonaparte. Les bons esprits d'ici tiennent que finalement les Tuileries ne voudront pas rompre avec Postdam et l'esprit de la révolution, et que l'auguste arbitre, après avoir fait quelques efforts pour rendre plus douce la chute de l'Autriche, l'abandonnera à son mauvais sort. J'avoue que j'ai l'impression contraire et j'ai l'idée que l'excès d'arrogance de la Prusse forcera la main à la sagesse de notre prince et l'obligera, pour satisfaire l'opinion des masses, à envoyer ses zouaves pour rappeler les jours d'Iéna aux vainqueurs de Sadowa. Mais je conviens qu'il faut se garder de prédire rien dans un pareil désordre des éléments. J'ai cru depuis quinze jours tant de choses qui n'avaient pas le sens commun ; j'ai vu avec un tel étonnement l'Autriche tout lâcher après le premier coup; je me suis attendu
si peu à voir cet entêtement couronné qu'on nommait l'empereur d'Autriche, apporter l'Italie sur un plat d'argent le lendemain d'une défaite, que je sais assez clairement que je ne suis pas né prophète. Il faut que ce conseil aulique ait l'esprit bien lent. S'il sentait certainement sa faiblesse entre le 24 juin et le 2 juillet, entre Custozza et Sadowa , pourquoi n'a-t-il pas rendu la Vénétie dès le 25, pour rappeler en Bohême les cent quatre-vingt mille hommes de l'Adriatique? Pourquoi, sachant ce qu'il devait savoir de l'infériorité de ses armées, a-t-il refusé la conférence? Pourquoi enfm, même après Sadowa, n'a-t-il pas pensé comme Guillaume III, qu'après tout on avait toujours la ressource de mourir dans un fossé? Il semble bien qu'on est roi pour avoir de ces sentiments-là, et c'est même pour cela que les rois méprisent les bourgeois qui ne sont pas tenus à cet héroïsme, bien qu'ils l'aient pratiqué quelquefois. Après cela, et pour être équitable, il faut dire que ces pauvres Autrichiens, en recourant à l'Empereur, n'entendaient pas demander grâce à M. de Bismarck, mais se débarrasser seulement du fardoau de l'Italie. Il reste toujours qu'ils s'y sont mal pris. Les nations en guerre sont obligées de tapisser sur la rue, et de ne rien laisser d'incertain sur les ques-
lions do point d'honneur. J'espère que vous plaignez un peu ce pauvre feld-maréchal Bénédok. C'était un soldat de fortune et Tempire n'en a pas souvent employé dans ce rang suprême. Il avait supplié l'empereur François-Joseph de ne pas lui imposer ce fardeau : ce Je crois pouvoir conduire assez bien cinquante mille hommes^ avaitil dit, mais je ne suis probablement pas de force à en faire maîiœuvrer trois cent mille. » On a insisté et il a cédé. Ah ! qu'il faut savoir dire non aux puissants! et le voilà pour toujours l'objet delà risée et de l'injustice publiques.
Qu'est-ce que dirait le vainqueur d'Austerlitz, s'il voyait refaire cet empire germanique qu'il avait détruit à coups de canon, et un empire germanique qui aura bien plus de cohésion que le premier? Celui-ci sera un régiment, l'autre était une machine dont tous les ressorts se contrariaient les uns les autres. L'unité de commandement n'avait pas reçu les perfectionnements que nous lui avons donnés. A côté de cet empire prussien, que n'aurait pas osé rêver Frédéric II, une monarchie italienne de 25 millions d'hommes! J avoue que M*** nous a enseigné que jamais l'Italie ne s'associerait à l'Allemagne. C'est dommage pour sa démonstration que Victor-Emmanuel soit déjà si intimement lié avec
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le futur empereur d'Allemagne, qu'il déclare à la France qu'il ne peut pas l'écouter pour le moment, ayant avec M. de Bismarck des liens plus étroits qu'avec elle. Pour nos frontières du Rhin, tant rêvées, il est difficile de voir qui nous les offrira ou qui nous les laissera prendre. En attendant^ un banquier prussien a parié l'autre jour au Jockey-Club, et parié une assez forte somme, que nous n'aurions pas même un village de l'Allemagne. Ce qui est singulier c'est l'instinct politique des gens d'affaires de France, qui raisonnent assez bien sur tout autre sujet; hier, l'un d'eux disait dans un chemin de fer, en parlant de l'empereur Napoléon d'aujourd'hui: « Ce diable cT homme est admirable! Il vous renverse en un tour de main tous ces petits États d'Ailemagne^ dont son oncle n'avait jamais pu ve?iir à bout. » Voilà qui est connaître à fond la politique de l'histoire ; on devrait faire ce monsieur ministre des affaires étrangères.
Quoiqu'on ne puisse guère parler que de la politique extérieure, je recommande pourtant à votre attention un petit morceau de M. Vitet, inséré dans la Revue des Deux Mondes, sur le nouveau Louvre : c'est un chef-d'œuvre de bon goût et aussi de témérité. Je n'espère pas qu'il soit invité à dîner à Fontainebleau, s'il y avait
cette année un Fontainebleau; mais on dit que l'Empereur reste à Paris jusqu'à nouvel ordre. Atlas ne pouvait pas beaucoup se promener quand il avait le monde sur les épaules.
Avez-vous entendu ces discours de M. Disraeli et de M. Gladstone, au dîner donné par le lord-maire au roi des Belges '^ Il paraît que du moins l'Angleterre ne veul pas que M. de Bismarck dispose de la Belgique, comme appoint dans ses arrangements territoriaux, mais toutefois on a beau faire ; avec ces instruments nouveaux qui sont si chers, et avec le mouvement absurde qui porte à faire de grands États, c'en sera bientôt fait des petits peuples. Où voulezvous qu'un pauvre diable de Suisse, se procure des canons et des fusils à la dernière mode qui sont hors de prix? Dorénavant le duc de Bourgogne sera vainqueur à Morat et à Nancy.
Adieu, mon cher ami, bien des tendres regrets à madame Piscatory. Apprenez à votre petit-fils l'exercice du fusil à aiguille et à coulisse.
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▲ U MÈMB.
Paris, 31 juillet 1866.
Mon cher ami, je crois qu'en effet il vaut mieux ne plus parler de ces affaires germaniques. ]j8l conduite de TAutriche est pour moi de Tallemand, que je n'entends pas, et celle de la diplomatie française, pire que de Tlroquois, que j'entends encore moins. Cela donne la crainte d'être fou ou imbécile, quand on comprend si peu à ce que font, ou approuvent, ou souffrent les autres. Il faudra, tôt ou tard, bien des fusils à coulisse pour réparer le mal qu'on laisse faire aujourd'hui. Comprenez-vous quelque chose, par exemple, à cette rage qui prend à tout le monde de se faire, de ses plus belles mains, des voisins plus puissants que soi ? L'instinct de conservation le plus élémentaire inspire et a toujours inspiré le besoin contraire. Les trois quarts des guerres que le monde a vues n'avaient pour but que d'empêcher ce que nous voyons ; et penser qu'on répond à cela par l'espérance idiote que les peuples qui sont contents de leur sort ne songent jamais à chercher noise aux
autres ! Comme si les choses humaines étaient faites de cette façon qu'on ait jamais tout ce qu'il faut ; comme s'il n'y avait pas toujours chez les voisins quelque chose qu'on convoite. M. Roy, qui pouvait vivre en paix avec ses quinze cent mille francs de rentes, n'avait-il pas sans cesse des procès pour ses murs mitoyens? S'il n'y eût pas eu de tribunaux, nul doute qu'il ne fût entré en armes chez les petits propriétaires de ses environs. Or il n'y a point de tribunaux entre les nations et le tribunal c'est la force. De là prévalait autrefois le principe qu'il fallait sans cesse regarder si les rois voisins n'avaient pas les ongles trop longs. C'est ce qui a poussé Guillaume III à couper les ongles à Louis XIV. C'est ce qui a amené l'Europe à Paris, et puis à Waterloo, pour arracher enfin à l'empereur Napoléon ces longues dents dont il mordait tous les peuples. Qu'il est singulier de voir l'esprit de ce temps^ si positif en toutes choses, se laisser dire ces bêtises romanesques!
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A MADAMB DONNÉ.
Bro^lie, 9 août ucô.
Nous allons avoir un voisinage qui demandera un peu de surveillance et de bonnes armes. Pour moi, je suis bien tranquille depuis qu'on m'assure que les peuples voisins sont toujours satisfaits dès qu'ils sont contents et que les Prussiens étant placés dans des conditions géographiques qui leur conviennent, seront les voisins les plus aimables dont l'histoire fasse mention. Il saute aux yeux, en effet, que notre premier Empereur n'est allé en Allemagne, en Russie^ en Espagne, en Italie et n'a voulu aller en Angleterre que parce que la France n'avait pas ses frontières naturelles. Enfin, quiconque a observé les hommes, n'a pas pu ne pas remarquer que plus un homme est fort, plus il est modéré, comme nous le voyons dans l'histoire romaine et dans la grecque, dans Alexandre, dans César, dans Louis XIV et tant d'autres. Et puis, tout cela me manquerait, qu'il me resterait un appui qui ne peut pas plus se dérober que le rocher des siècles^ c'est la sagesse de l'Empereur. Je ne crains
rien derrière ce bouclier. J'applique à celui qui nous gouverne ce que Bossuet disait de Dieu, avec moins de force et d'autorité : Est-ce que l'Empereur craint les multitudes ?
Au seul son de sa voix, la mer fuit...
Les Prussiens tiendraient garnison à Metz et à Strasbourg, que je ne cesserais pas de me confier à ces deux principes : L'Empereur ne saurait se tromper ni me tromper, et M. de Bismarck, quand il aura tout ce qu'il veut, n'aura pas envie d'autre chose/