A M. PI8CAT0RT
Broglie, ta septembre 18(56.
Avez-vous vu comme toute la terre dé France s'est mise à trembler de tous ses membres? il y a bien de quoi et visiblement les esprits qui sont au centre de la terre sont informés de ce qui se passe à la surface. On a probablement entendu dans ces régions une chanson comme celle de Y Apocalypse .'a Elle est tombée, elle est tom^ bée la grande Babylone! » Voilà en effet la pauvre
Babylone au second rang des nations, jusqu'à nouvel ordre du moins. Y aura-t-il quelqu'un d'assez effronté, à la prochaine session du Corps législatif, pour répéter que la Restauration et le gouvernement de Juillet avaient abaissé Tidée de la France en Europe et dans le monde ? Il est vrai qu'il ne faut jurer de rien, en voyant le sangfroid avec lequel M. de La Valette nous affirme que nous sommes au comble de la gloire et aussi de la sécurité. Il faut recevoir de TÉtat un traitement bien considérable pour prendre son courage à deux mains et nous dire de ces choses-là. Vos moissons n'ont pas dû vous laisser beaucoup de temps pour la lecture et la composition de vos Économiques^ que j'attends toujours. Écrivez, je vous prie, car il faut des livres nouveaux. Il est bien vrai qu'on peut relire, mais nous sommes si drôlement faits que si les formes de la vérité ne varient, nous devenons insensibles à la vérité. L'habitude nous a été donnée sans doute pour notre bien, mais elle a cet inconvénient qu'elle émousse nos impressions. A la longue on s'accoutume à un chant d'Homère, à une ode d'Horace, à une oraison funèbre de Bossuet, et ce qu'ils disent des grands etbeaux lieux communs de la vie humaine n'agit plus sur nous parce que l'air et les paroles nous sont trop fa-
miliers. Il est nécessaire que ces vérités qui ne passent pas nous soient redites sur un nouveau mode. C'est pourquoi David, dans ses psaumes, dit sans cesse : Chantons un nouveau chant, bien qu'il se borne à dire la même chose sous une autre forme. Or, à cette heure, personne ne chante plus une nouvelle chanson ; on n'écrit plus par ces temps où Ton doute de tout, où Ton a peur de tout, et où l'on a raison d'avoir quelque peur des autorités. Il faut donc en revenir aux anciens livres. J'ai trouvé que, pour les rajeunir, il fallait y chercher chaque fois autre chose. Je lis en conséquence Virgile, pour y recueillir toutes les peintures du monde extérieur, et Cicéron, pour y suivre la trace des règles morales qui étaient le catéchisme des Romains.
AU MÀME.
Broglic, 5 octobre 1866.
J'aurais en effet grand besoin du point d'appui dont vous parlez pour soulever les névroses; mais il y a de plus grandes affaires que celle-là en Europe, et si vous savez un point d'appui
430 L1TTRI8.
pour restituer à cette Europe Téquilibre qu'elle a perdu dans un accès d'ivresse, j'ai idée que vous rendrez un grand service à la France en particulier. Je vous avoue que je suis comme le pauvre marmiton de qui Voltaire disait : « // y avait autrefois un garçon pâtissier guise donnait les airs (T aimer son pays. » Je ne peux pas regarder du côté de TAlsace et de la Lorraine sans me sentir comme une épine dans le pied. Je ne comprends pas certains profonds politiques qui se consolent en se disant que l'Empereur a eu là du désagrément. Je me rends cette justice que je n'avais pas une ombre de regret à ce qu'il acquît pas mal de renommée militaire en faisant rentrer ce torrent de Bismarck dans ses anciennes rives ; mais si l'on dit que les truites remontent le torrent, il n'en est pas de même des hommes. On détruit en un jour aisément ce qui a demandé deux ou trois siècles d'efforts et une succession de grands hommes de toutes sortes. Je radote sur ce sujet, et je me dis, pour m'accuser d'en parler tant, que vous en êtes aussi préoccupé que moi ; mais ce qui me dépasse, c'est l'insouciance avec laquelle la nation française regarde cette destruction du rempart à l'abri duquel elle a vécu si longtemps en sécurité. Les Hollandais pousseraient bien d'autres cris si on touchait à
leurs digues. II y a peine de mort chez eux contre qui travaille, de près ou de loin, à les renverser.
Je vous avoue, mon cher ami, que j'attendais do quelque honnête hommede talent quelque brochure énergique qui mît ces monstruosités à la portée de toutes les intelligences. D'ici à la session, il se sera fait de fausses membranes sur la sensibilité publique, et on est capable de penser, pour lors,àtouteautrechose,commerexpositionde67, en face du pont d'Iéna. On devrait bien, par parenthèse, changer le nom de ce pont, et le nommer, par reconnaissance pour nos amis, le pont de Sadowa.
Adieu, mon cher ami, je tiens qu'à Chérigny, comme ici, on dit encore ce qu'on pense.
AU MÊME
Paris, 30 décembre ik66.
Mon cher ami, je vous souhaite une bonne année, où il n'y ait point d'affaires de Prusse, ni du Mexique, ni de Corée, ni du Japon, ni de Chine; où il n'y ait point, comment dirai-je
432 LBTTRIS.
pour parler suivant les lois? Ah ! je sais : où il n'y ait point lieu, pour le suffrage universel, de . changer la dynastie; où vous n'aurez pas la fièvre; où vous ne verrez pas le zèle de M. de Moustier pour empêcher les Hellènes de déranger en Crète ce bel équilibre européen que nous maintenons si fermement dsuis notre Occident. Ici, l'on n'a point le verbe haut; on sent qu'on a fait quelques petites fautes ; on voit bien qu'on ne peut plus dire, comme Titus, dans la Bérénice de Corneille :
Pour envoyer l'effroi sur Tun et l'autre pôle, Je n'ai qu'à faire un pas, qu'à hausser la parole.
Les peuples et les princes étrangers ont perdu tin peu le respect, et la loi sur l'armée n'a pas accru celui des Français. Mairan, le savant, disait : Je voudrais bien trouver un beau problème (jui ne fût pas difficile à résoudre. Il faut pourtant avouer qu'au dire des gens qui s'y entendent, le projet de loi n'a ni pieds ni pattes. En attendant, voilà l'heure de la session qui s'avance. Les grcoids pouvoirs n'aiment pas à voir cette marée qui monte, si bénigne qu'elle soit encore. Il faudra entendre quelques petites vérités désagréables, trouver des réponses qui persuadent
les sots ; cela n'est pas difficile, mais il faudrait que les gens d'esprit ne pussent pas répliquer, et c'est une sorte de difficulté. M. Rouher doit être soigné à cette heure dans les établissements de l'empire, comme l'est dans son écurie le cheval de course d'où dépend la fortune de son maître. Les autres chevaux des stalles voisines ne sont bons tout au plus qu'à traîner des tombereaux, mais ils ne sont pas rétifs par exemple. M. Thiers regarde ce troupeau d'un œil oblique comme pourrait faire le cheval qui a emporté Mazeppa dans lord Byron; mais tout cela n'empêchera pas les Prussiens. Il est vrai que tout le monde à peu près a pris son parti de ces Prussiens. On dit qu'il n'y a pas de quoi s'inquiéter. C'est le langage des meilleurs esprits et qui ne sont pas mauvais citoyens. Je ne sais pas ce qui pourra me faire prendre mon parti de la frontière d'Alsace et de Lorraine.
Adieu, mon cher ami. J'ai vu hier madame Trubertqui était belle comme Armide etClorinde tout ensemble, et bien aimable dans ce grand éclat.
434 LETT&BS.
CLXlî.
A. MADAME DONNE
Paris, 9 février 1867.
N'êtes-vous pas triste de la mort de M. Cousin, chère madame ? Madame de Sévigné dit quelque part de la mort de son jardinier : <c Le jardin en est tout triste. » Celte vie si puissante de M. Cousin, en s'éteignant, rend le jardin tout triste. Il avait, sans doute, l'esprit bien mobile, mais il n'a jamais souffert qu'on lui offrît le prix de ses changements d'opinions ou de sentiments. Il avait porté dans l'esprit de la philosophie, dans l'enchaînement des vérités morales, quelque chose du génie de Corneille. Il avait donné comme une âme romaine aux abstractions. Il avait réuni l'émotion à la rigueur des démonstrations. Avant lui, et depuis Platon, la philosophie avait toujours eu l'air d'un glacier dans l'ombre. M. Cousin avait éclairé tous les sommets de la métaphysique de cette lumière que vous avez vue de Divonne, vers l'heure du coucher du soleil, sur toutes les hauteurs des Alpes.
Vous avez dit une chose profonde comme vous en dites souvent avec négligence : On pense tou-
LBTTRBS. 435
jours à quelqu'un à propos de quelque cho^e. Ces liens des idées générales et des sentiments particuliers seraient bien curieux à étudier. Par exemple, quand on remonte jusqu'à son enfance ou à sa première jeunesse, on trouve que leg sentiments moraux sont indissolublement unis à rimage d'une personne ou quelquefois d'un paysage. L'homme est fait avec un artifice singulier.
CLXIU.
A, LA MÊME
l'arts, U mars 1867.
J'ai toujotirscru et j'ai toujours vu qu'il y avait des lacunes singulières^ en fait de lectures, dans les esprits les plus cultivés. Je n'aurais pourtant pas pensé à vous recommander Y Allemagne. Du reste, c'est un avantage que ce petit retard. Si vous aviez rencontré ce livre dans vos premières études de littérature, vous n'eussiez probablement pas éprouvé le sentiment si vif et si juste que vous en avez. Il est bien vrai que l'esprit on jaillit de tous côtés. Ce sont bien des eaux jaillissantes, non pas comme à Versailles, mais comme j'en ai vu dans un certain ravin du Jura que vouf
avez peut-être rencontré dans vos promenades du cAté de Genollier, sur la route de Saint- Cergues. Il y a là, sous de beaux arbres, cinq ou six masses d'eaux qui sortent de la roche avec une sorte de joie tumultueuse en arrivant à la lumière. C'est une image de Y Allemagne, Rien ne donne plus Tidée de la jeunesse dans son éclat que les chapitres que vous citez, et, avec cette prodigalité d'un jour de fête, la justesse, la mesure et une tristesse aimable qui vient de l'espérance de la vie et de la douceur de Tâme. Il faut bien accorder qu'on n'y trouve pas Tart d'écrire à un degré supérieur, je veux dire que la parfaite clarté, la sûreté du dessin, la précision n'y sont pas toujours. Les tours ne se gravent pas dans la mémoire avec ce cachet de pierres dures dont M. de Chateaubriand scelle ses idées et ses images; mais le jet brillant, l'inspiration naturelle, l'abondance négligée, la profonde sincérité des impressions et des pensées valent pour le moins les éclats de voix impérieux du Talma de la littérature, je veux dire de M. de Chateaubriand.
Oui, le Corsaire rouge est intéressant, bien qu'il ait les terribles défauts de Cooper, l'obscurité et la lenteur embrouillée des dialogues et le vague des descriptions ; malgré l'excès un peu
assommant des détails ; mais il sait donner une vie réelle à ses héros, et il excelle à peindre la bataille de la vie contre les vents, les eaux, les sauvages, la solitude des déserts. Il peint supérieurement ce que font courageusement les Américains du Nord. Les trois ou quatre romans où il déroule la longue vie d'un Batteur d'estrade^ le Dernier des MohicanSy la Prairie ^ etc., sont d'un intérêt extraordinaire. Malheureusement on n'y trouve rien de la verve des conversations de Walter Scott ou de Cervantes, pas un trait des nuances délicates de l'Abbé ou des Puritaim. Je n'ai jamais compris comment on pouvait se faire lire avec autant de plaisir, alors qu'on a la main si lourde, la parole si embarrassée et la vue si trouble.
Et voilà de ma flne écriture un trop long traité sur le Cooper que j'ai connu à Paris. Il était cruel pour les États-Unis et racontait bien le désert.
A LA. MKMR.
Paris, 12 avril 1867.
Vous avez grand'raison de trouver que l'excès
de la fatigue ne prépare pas du tout à supporter de nouvelles fatigues. Il est bien singulier que rhomme naturel ait un certain penchant à excéder ses forces en tout. On dirait que cet effort lui fait sentir la vie avec un peu plus d'intensité. Les moralistes ont beau lui prêcher la modération en tout, il aime à trop marcher, trop travailler, trop dormir, trop veiller. Étant mécontent de son lot et du petit capital que la nature lui a fourni à son entrée dans le monde, il cherche sans cesse s'il ne pourrait pas se mettre au-dessus des lois de cette nature, et, à vrai dire, je crois que ces efforts contre la raison sont pourtant l'un des plaisirs les plus nets et des plaisirs les plus profonds des âmes énergiques. C'est pourquoi M. Soumet fait dire quelque part à son Saiil, fort mécontent des procédés de Dieu à son égard :
Bt j'ai changé du moins Tesclavaga an combat*
Malheureusement, à ce combat on est toujours battu. La nature a un fusil qui tire six coups par minute au moins et bien supérieur à notre pauvre armement de la volonté humaine. Il faut donc tâcher de mettre son plaisir à se ranger et s'agencer modestement dans Tharmonie des choses. L'obéissance volontaire a aussi ses joies comme
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celles de la lutte, et on n'a pas beaucoup d'embarras d'amour-propre à obéir à l'Empereur do là haut, qui veille avec autorité et avec sagesse à ses frontières, et qui ne craint ni M. de Bismarck ni les coalitions d'ouvriers, et qui ne perd la tête dans aucune occasion. J'espère que cet éloge de Dieu et des lois de la nature ne blessera personne. Je le répéterais, au besoin, dans le Sénat et devant M. Troplong.
Je vois bien que la politique sous toutes ses formes vous ennuie terriblement, et il faut que vous ayez lu avec bien des distractions la bataille entre M. Rouher et M. Thiers pour hésiter entre les deux combattants. Je voudrais bien que M. Thiers eût mille fois tort dans cet exposé de nos affaires étrangères ; nous n'en serions pas où nous en sommes. Si, il y a deux ans, on nous eût annoncé que nous allions avoir la guerre avec la Prusse, nous aurions reçu très-paisiblement cette nouvelle ; mais depuis que la Prusse, encouragée par nous, a étendu ses frontières et est devenue le plus puissant empire du continent, nous ne sommes pas du tout à l'aise quand on nous parle d'une guerre avec elle. Il est vrai que cela ne nous empêche pas d'engager celte sotte affaire du Luxembourg sans rime ni raison, sauf à nous en dédiro au dernier moment. Nous
n'avons certainement pas le don de Tà-propos depuis quelque temps.
Personne ne veut croire ici que nous n'aurons pas bientôt la guerre. Pour moi, je me confie au pçtit discours pacifique de M. de Moustier au Corps législatif et au Sénat. Après ces paroles, qu'il le veuille ou non, le gouvernement est tenu de ne pas chercher la guerre avant quelques mois. Ce n'est sans doute qu'une affaire de temps, et il faudra bien se battre un jour ou l'autre au point où en est arrivée la géographie politique de l'Europe ; mais le temps est beaucoup quand on n'est pas prêt et qu'on n'a pas les engins nécessaires pour réprimer les caquets de ses voisins.
A M. PIPTATORY.
Paris, 11 juin 1867.
Que vous dites bien à propos du dernier volume de M***, sur cet art d'exposition qui peut donner l'air de vérités aux plus graves erreurs. Vauvenargues avait déjà dit : la lumière de leurs expressions les trompe sur Terreur de leurs pensées. Relisez Vauvenargues. Le monde
en parle avec une approbation froide et sans le lire. Ces premiers chapitres sont d'une psychologie confuse dans les termes;* on n'y comprend rien, mais quand il entre dans l'analyse de l'homme et dans le jeu de ses instincts et de ses passions, il a une profondeur d'observation, une énergie d'expression, une couleur si vive et si harmonieuse que quelquefois ni La Bruyère, ni La Rochefoucauld, ni même Pascal, ne l'ont égalé. Il a sur Pascal la supériorité de l'équilibre. Il tient compte de tout, tandis que Pascal, pour avoir regardé trop fixement Tidée de Dieu, n'a plus rien vu d'autre dans ce tragique éblouissement. Vous y verrez, dans Vauvenargues, des pages languissantes et confuses, mais, tout à coup, comme dans la campagne de Rome, vous trouverez, parmi des roches brûlées, le lac de Némi tout environné de verdure, réfléchissant le ciel et servant de miroir à Diane. C'est un travail qui aurait sa récompense que de le lire pour en noter les grandes pensées et les belles images qui souvent les encadrent. Je ne sais pas si l'empereur de Russie, le roi de Prusse, le prince Humbert, le petit Taïcoun, lisent Vauvenargues à Paris avant de sortir. Ils courent comme des perdus. Hier au soir les Tuileries resplendissaient de tous les feux de l'électricité. Cela avail
l'air des palais étincelants de la sagesse dont parle Lucrèce, et non pas du tout des Petites Maisons ouvertes. Les peuples respectueux encombraient en silence les quais, la place Louis XV, la rue de Rivoli, mais tous ces gens qui dansaient à rintérieur n'en voyaient pas beaucoup plus clair à la lueur de ces cinquante mille becs de gaz, hormis M. de Bismarck qui regardait en souriant par les fenêtres tous ces feux éclairant au loin le pont d'Iéna, le pont d'Austerlitz et la colonne Vendôme avec ses Prussiens captifs en bas-reliefs. Cette nuit n'était pas favorable aux revenants, sans quoi l'ombre de Bonaparte aurait pu avoir une conversation un peu vive avec son neveu.
▲ M. O II AL'SSONVILLB.
Versailles, 21 août 1867.
Grâce à votre bonté, je suis arrivé dans un état assez tolérable à Versailles. J'aurais voulu profiter de cette demi-santé pour aller à Saltzbourg. Il est vrai que je ne pourrais y tenir que le journal de Dangeau. C'est dommage que Saint-Simon ne soit plus de ce monde et ne soit
pas chambellan de TEmpereur. Il aurait fait de belles gravures à Teau-forte de cette entrevue. Tacite n'y serait pas de trop non plus pour raconter les destinées du monde livrées au hasard de ces petits calculs de petits esprits flnassiers.
N'êles-vous pas scandalisé de cette lettre monumentale sur les chemins vicinaux? C'est un charlatanisme bien insolent, surtout en considérant qu'on en a déjà usé une fois pour endormir les paysans. J'avais cru que les princes qui aiment Y ordre lisaient au moins Machiavel, mais ceci est tiré des tours de Guzman d'Alfarache. M. le ministre de Tintérieur dit que de pareilles conceptions dépassent Tesprit humain. Il est certain qu'elles ne viendraient pas à l'idée d'un homme simplement sensé; mais, après tout, comme un bon avocat est celui qui gagne les causes, il est possible aussi que les moyens soient adaptés à l'intelligence des auditeurs; mais l'ensemble reste qui est d'avoir un grand mépris de ceux à qui l'on parle.
Dans l'avant-dernier numéro de la Bévue des Deux Mondes était un article de M. de Rémusat sur l'existence et les attributs de Dieu qui montre une fois de plus que dans la métaphysique il est peut-être le premier de nos jours pour une fécondité de preuves que lui seul connaît, et
pour le grand bon sens mêlé aux procédés toujoursun peu bizarresdes sciences philosophiques. C'est proprement un homme s'inquiétant des problèmes qui pèsent sur Thomme et non pas un dialecticien qui pèse des formules sans se soucier ni de Tobjet dont il s'agit ni des résultats qu'il trouvera. Presque tous les philosophes d'à présent sont des écoliers de Faust qui jouent avec^es formules.
Mais vous n'aimez pas la métaphysique. Vous êtes à rhistoire et vous dites comme les Romains : C'est le gouvernement des hommes qui est notre affaire : Regere imperio populos.
k MADEMOISELLE MARIE DE SA INTE-AUL AIRB
Broglie, 18 octobre 1867.
Ma chère Marie, je vois que tout en courant sans cesse, vous travaillez et lisez sans fin les romans anglais, les constitutions des Bénédictins, les aventures tragiques de M. Raousset- Boulbon, etc., etc., sans compter probablement le dessin et la musique. Les pédants disent qu'il faut suivre une veine d'études sans s'en écarter.
Je crois contre eux que dans les esprits étendus, originaux et bien faits, l'unité se fait dans Tintelligence avec les plus étranges diversités. La terre, le vent, le soleil, la pluie apportent un peu pêle-mêle au rosier ce qu'il faut pour faire l'éclat et le parfum de sa fleur, mais il y a dans le rosier un instinct qui ramène tous ces éléments épars à l'unité de la rose. Quand un orateur puissant, non pas comme M. Rouher, commence à s'animer, le torrent confus de tous ses souvenirs mêlés, études, incidents de la vie, impressions, passe et repasse devant lui. C'est dans ce chaos mobile qu'il saisit au passage tout ce qui fait la vie et le feu de son discours, et il ramène sévèrement à l'unité de son dessein toutes ces substances hétérogènes étalées devant son souvenir. C'est pour cela que Cicéron a dit qu'il fallait que Torateur sût de tout. Il savait bien que dans la fièvre oratoire toute cette prétendue confusion serait ramenée à Tordre. Je penche donc pour l'extrême diversité des études, parce que tout sert dans le ménage de l'esprit et tout sert aux fUis les plus différentes. Il faut convenir cependant qu'il y a un genre de plaisir inconnu à la curiosité nomade ; le plaisir sévère de voir le fond de quelque chose ; le plaisir qu'avait le grand botaniste de Candolle quand il voyait
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dans sa bibliothèque et aussi dans sa mémoire, tout ce qui avait été écrit sur les plantes. M. Hase, le professeur de grec, avait, dans un autre genre, la même raison de croire qu*il savait toutes les aventures de chaque mot de la langue grecque. Quand on est arrivé à ce compte sur un point des connaissances, on voit, comme les plongeurs au fond de la mer, des spectacles inconnus aux yeux qui se promènent sur la variété des choses, et on dirait que la satisfaction qu'éprouve Tintelligence ressemble en quelque chose aux joies de la conscience après un devoir difficile accompli. Maintenant ne pourrait-on pas réunir les deux supériorités, savoir de tout, et savoir le tout possible de quelque chose? Il est besoin pour cela des grands yeux intelligents ' de mademoiselle j mais il faut aussi que ces yeux ne soient point sujets à la fatigue.
En attendant, avez-vous lu Two marriages^ d'une miss. .. qui porte aujourd'hui unaulre nom ? Ces deux mariages sont deux histoires séparées. La seconde seule est charmante, mais charmante par endroits comme les pages les plus pathétiques de Simple histoire^ comme les plus aim€Jt)les tableaux du Voyage sentimeiital . Je ne sais comment font les romanciers anglais. Sauf Thackeray, Dickens et quelques autres, les auteurs des
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meilleurs romsTlis, des peintures les plus fines et les plus exactes de la nature humaine sont de pauvres femmes qui n'ont pas vu le monde et qui mènent à peu près la vie de mademoiselle Brontë, c'est-à-dire entre les quatre murs d'un presbytère de village. Le secret est probablement que quand on ne cherche pas, comme en France, midi à quatorze heures, quand on ne s'applique qu'à peindre exactement le jeu naturel de l'âme et la diversité des sentiments et des caractères, un œil attentif trouve ses modèles aussi bien dans un cercle restreint que dans la foule des grandes villes et des salons. La matière de l'histoire de l'homme est partout. Il n'est pas nécessaire de vivre à Londres ou à Paris pour la trouver. Ajoutez qu'on regarde mieux et plus longtemps son modèle dans la tranquillité d'un village. La main du dessinateur ne tremble pas par l'ébranlement des voitures et la rage de faire effet qui est la maladie des grandes villes. On dit qu'à l'Observatoire le passage incessant des charrettes et des w^agons fait dévier les instruments d'observation et peut changer d'un degré la position d'une étoile.
CLXVIlï.
A M. d'hAUSSONVILLB*
Broglie, tt octobre 1867.
Je comprends bien les ennuis que vous cause votre travail dans ce qui n est pas la pure narration. On ne peut guère donner des conseils à ses amis, même à ceux qu'on connaît le mieux, sur la manière de diriger l'esprit et l'économie du travail intellectuel. Chacun est obligé de traiter avec ses singularités qui tiennent à toutes sortes de choses morales et aussi physiques; toutefois, on peu t donner aux autres à essayer les recettes qu i vous ont réussi dans des cas analogues, s'il y a des cas analogues. Quand, par hasard, j'ai eu quelque chose de difficile à écrire, j'ai commencé à l'écrire tout d'un trait et sans ratures, bien résolu de ne le tenir que pour première épreuve. En y revenant le lendemain pour une nouvelle façon, en transcrivant, je m'étonnais du chemin qu'avait fait mon esprit après cette première épreuve. Ce canevas grossier avait servi à fixer les points d'examen et avait empêché mon esprit de vagabonder. Par un travail sourd et instinctif, j'avais trouvé le véritable ordre et les expressions ap-
propriées que je n'aurais point atteints sans cette esquisse rapide et négligée qui me montrait en même temps ce qu'il fallait éviter et ce qu'il fallait faire. Quand on essaye, ligne aligne, dans un écrit un peu long, d'arriver du premier effort à une rédaction définitive, on n*a point le tout devant les yeux, et pendant qu'on tasse les objets dans un coin de la malle, l'autre côté se soulève et empêche de la fermer. Essayez d'attaquer ainsi dix pages par dix pages, en faisant les coupures dans le joint des idées et des divisions naturelles des idées, et peut-être déchirerez-vous moins de papier. Ma pratique est fondée sur la remarque que, si on ne parlait pas, on ne dirait jamais de sottises, mais Qn les garderait toutes en soi. On n'a pas plus tôt mal parlé qu'on en est averti par la voix intérieure, mais cette voix ne se ferait pas entendre si l'on n'avait pas dit la sottise. Le brouillonpremier est destiné à exciter cette voix qui vous suggère la réponse au bas de l'escalier, quand il n'est plus temps, s'il s'agit de conversation ; mais, dans le métier d'écrire, l'inconvénient n'est pas le même, et le brouillon ne vous fait de tort aux yeux de personne. Il est des livres de recettes médicales où on lit au bas de la prescription : Essayez. Je vous conseille modestementxL'essayer.