‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 66 sur 81 · A MADEMOISELLE DU PARQUET · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DU PARQUET

Paris, 25 août 1870.

Chère mademoiselle, nous sommes, depuis un mois,, dans des jours si tristes qu'on n'a guère le courage de parler d'autre chose que des affaires publiques. On aurait presque honte de causer d'autre chose que des journaux, quoique ces mêmes journaux nous apprennent, depuis le 17, bien peu de ce qu'on y cherche avec anxiété. On a ici des nouvelles d'Amédée jusqu'à ce 17 et, je crois, le 17 au soir. Il n'a manqué à aucun combat depuis le 14. Le 16, comme il était d'escorte, le maréchal les a envoyés reprendre des canons qui étaient un moment aux mains des Prussiens; ils sont partis quatre-vingts et revenus soixante

seulement, mais avec les canons. Voilà donc sept jours pleins qu*on est sans nouvelles de ce jeune officier. Dans sa dernière lettre, il était gai comme un pinson et finissait en disant : a Je vais joliment dormir. »

Emmanuel d'Harcourt a déjà la croix de la Légion d'honneur pour une action d'éclat. C'est un diplomate qui avait en lui le démon de la guerre. Il court comme un enragé partout où il voit du danger. Il a ramené au feu une compagnie qui hésitait un moment.

Paris n'est ému que de colère et ne pense pas aux dangers d'un siège. Il se hérisse, avec une activité tranquille, de canons et de soldats. Ces, fortifications dont on a dit tant de mal autrefois sont aujourd'hui une perle de grand prix. Si les Prussiens se hasardent dans le réseau de boulets, entre les forts et les remparts, beaucoup d'entre eux, j'espère, ne reverront ni le Rhin, ni la promenade sous les tilleuls de Berlin.

Victor de Broglie s'exerce et exerce sa compagnie de mobiles. Il n'y a point encore d'ordre de départ pour cette compagnie.

Vous traitez bien mal les ménagères de Hollande. Vous les réduisez à frotter des meubles jusqu'à extinction des meubles. Ce ne sont pas là les aimables intérieurs de maisons qu'on re-

trouve dans les grands peintres flamands. C'est une poésie à part plus vraie que la poésie académique de certaines grandes écoles ; mais Téclat du beau monde rend les meilleurs esprits un peu insensibles au charme d'une certaine sérénité triste des mœurs vraiment bourgeoises.

A M. CELESTIN DOUDAN.

Paris, 8 septembre 1870.

Mon cher ami, j'ai été plus sensible que je ne saurais dire à l'offre si cordiale que tu as bien voulu me faire, pour le cas où je devrais quitter Paris durant le siège. Si des devoirs ne me retenaient ici et si ma santé me permettait de voyager si peu que ce fût, j'aurais accepté ton aimable et bienveillante proposition avec un vif plaisir, comme je la reçois avec beaucoup de reconnaissance.

Nous voici dans la crise politique la plus terrible que la nation ait connue : une invasion après d'horribles défaites, une révolution d'État qui n'en est pas moins périlleuse, bien qu'elle fût indispensable, et enfin la fermentation des ins-

tincts les plus pervers qui peut faire éclat au milieu des plus grands périls de la guerre.

J'espère que vous avez quelque sécurité derrière vos remparts, que je vois si nettement en souvenir. Les bastions où je grimpais dans mon enfance pour aller chercher des violettes, malgré les gardes d'artillerie, doivent être aujourd'hui hérissés de canons.

Je me hâte de finir. J'étais pressé ce matin et j'envoie d'cdDord cette lettre de crainte que demain il soit tard pour les rails de chemins de fer.

A MADBMOISELLK OAVARD.

Paris, 7 février 1871.

Mademoiselle,

n me semble qu'il s'est passé cent ans depuis quatre mois. J'avais déjà eu, en petit, cette impression-là à la révolution de 1848 qui n'était pourtant qu'un bouquet de roses en comparaison de ce que nous avons vu et de ce que nous voyons et de ce que nous verrons. On trouve souvent dans la Bible le mot trésor de colère et visiblement la Providence y a puisé à pleines

mains dans ces derniers temps. Reste à savoir pourquoi ces Allemands qui ne sont pas du tout des saints, qui donnent un air romanesque à

leurs vices dans la vie privée, qui donnent un air de système scientifique à la cruauté et au pillage dans leur vie militaire, pourquoi ces Allemands sont chargés de nous châtier ; je n'en -sais rien.

Je voudrais bien avoir de Trollope des romans que vous n'ayez pas lus. On ne peut guère lire que les romans de Trollope pour ne pas lire les sottises et les énor mités courantes.

Outre la liste que vous voulez bien me demander des romans de Trollope, j'ai à vos ordres : The vicar of Bullhampton. Ce dernier ne vaut pas grand'chose, quoique avec de jolis détails. Il y a trois actions diverses qui n'ont presque pas de rapport entre elles. Cela vient de la nécessité de faire de longs romans, quand on n'a- que de petits tableaux dans l'imagination ; on fait une galerie au Ijeu d'une grande peinture.

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▲ LA MKMK.

Paris, U février 1871.

Voici les Garstangsy mademoiselle ; vous y trouverez de bien jolies choses quoiqu'il y ait trop de monde dans ces deux volumes, mais chacun y est agréable en son air. Pourtant tous ces gens-là qui sont parfaitement vrais et par là d'une certaine originalité ne vivent pas longtemps dans la mémoire, comme font certains personnages des romans célèbres. Je ne sais ce que ces derniers ont de plus que les autres qui fait qu'ils ne meurent pas et qu'ils ont même la vie plus dure que beaucoup de vrais vivants, même de ceux qui sont célèbres dans l'histoire. Cicéron, qui n'était pas plus romanesque que son temps, dit quelque part : a L'arbre qu'a planté le poëte vit plus longtemps que celui qu'a planté le laboureur à la borne de son champ. » On dirait que les poëtes et les romanciers ne connaissent plus ces bois-là. Les êtres créés par l'imagination moderne ont une petite vie passagère comme celle des bourgeois de Paris. Ils sont vrais, mais ce sont des bourgeois du monde de l'imagina-

tion. Il leur manque pour se conserver l'aromate de ridéal mêlé au réel dans une certaine proportion. Mais cet idéal est le grain de sel sur la queue de l'oiseau. Si on en met trop, on fait de pauvres académies ; si on n'en met pas assez, on n'a que des êtres passagers qui s'en vont avec les générations et du même pas qu'elles. J'entrevois bien pourquoi nous n'avons plus ce secret, mais ce serait un long détail et on ne peut songer à cette philosophie des arts tant que les troupes d^Âttila sont campées sous nos murs.

Je ne sais rien de l'auteur de Thistoire grecque, M. Curtius. C'est probablement l'helléniste distingué auteur d'une grammaire grecque qu'aura peut-être étudiée le barbare Bismarck. Pour Aspasie, je crois qu'elle était une beaucoup plus grande dame dans Athènes que mademoiselle de Lenclos dans Paris. Du reste on ne comprend rien très-clairement à la condition des femmes mariées en Grèce à l'époque de sa plus grande civilisation. On voit bien mieux ce qu'étaient Andromaque et Pénélope dans leur ménage. J'avoue qu'Hélène est un peu moins aisée à expliquer quand on la retrouve, dans l'Odyssée, une maîtresse de maison pleine de gravité et l'objet de tous les égards «de Ménélas. Mais pour ma-

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dame Socrate, madame Platon et ses demoiselles, on ne saurait s'en faire une idée. On ne sait jamais rien sur un peuple ancien des choses que tout le monde savait de son vivant. C'est ainsi que nous ignorons comment se recrutait le sénat de Rome, ni comment il était héréditaire et à quelles conditions. Pour nous qui écrivons tout dans nos constitutions, nos almanachs royaux, nos romans, quand nous serons devenus l'antiquité des races à venir, il sera trèsaisé de nous refaire. Avec du bois, du cuir et des ficelles on fera un préfet, un procureur général, un sénateur, un conseiller d'État, un membre du Corps législatif, et le ménage de tous ces messieurs, femmes et enfants. Je mets des ficelles parce qu'assurément ils n'ont pas de ressorts.

Vous avez trop raison, mademoiselle, sur M. de Saint- Arnaud. Sainte-Beuve aurait dû voir qu'il était fort au-dessous du capitaine Dalghetty dans la Légende de Montrose de Walter Scott. Son genre d'esprit me déplaisait encore plus que son caractère, ce qui n'est pas peu dire ; beaucoup ont admiré ces lettres qui sont, comme vous le dites à merveille, l'essence de tous les vices militaires qui ont miné l'armée de France. C'est une légèreté pesante «et malsaine que le

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peu d'esprit qui les anime ; des poisons vulgaires sous la forme de bonbons de Tolu.

Je ne m'étonne pas que les bonapartistes tournent au besoin à la République démocratique et à tout, selon le besoin. Au fond ^et d'abord, un bonapartiste est un jacobin en décomposition. *

Il est vrai, madame de Tencin est devenue ennuyeuse, mais c'est l'ertet du temps. De trèsbeaux yeux ont pleuré sur ces lamentables aventures. Les yeux se sont éteints et ce genre d'intérêt aussi.

La liste de Paris qu'on entrevoit n'est pas pour rassurer les faibles. On n'aimerait pas à la rencontrer au coin d'un bois. Je ne sais pas si le maire d'un arrondissement qui vient d'emporter la caisse figure dans les 43. C'est sur ces caisseslà qu'ils battent le rappel pour leurs prises d'armes. Beaucoup de bonapartistes qui ont décidé la guerre de Prusse avaient aussi des caisses de cette sorte sur la conscience. Us disaientcomme dans le De profundis : Quelle terreur s'il fallait passer en jugement ! La guerre permettait de détourner les dossiers ou, comme on dit à la police, les sommiei^s.

Pardon de ce bavardage décousu, il a pour but de vous empêcher de tousser par ce froid.

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Il est vrai qu'on tousse durant les sermons ennuyeux.

▲ M. CBLBSTIN DOUDÂN*

Paris, 18 février 1871.

Mon cher ami, je n'rfl reçu qu'hier au soir, 17, ta lettre du 6 février, mais c'est le train ordinaire dont vont les lettres pour le moment, et je crois qu'elles circulent encore plus difficilement de Paris dans les départements que des départements dans Paris.

Mille remerciements de ton aimcJDle lettre et de l'offre que tu veux bien me faire de me ravitailler dans nos détresses. On a, à présent, le nécessaire en fait de vivres, mais il est sûr que, dans ces derniers mois, l'existence a été assez rude. Nous avons connu là à peu près tout ce que l'on peut rêver en fait de calamités : la famine qui s'avançait à pas comptés mais assurés; les maladies^ et parmi elles la petite vérole, qui emportait quatre ou cinq mille personnes par semaine ; le bombardement, qui en écrasait un certain nombre tous les jours et toutes les nuits; la chance, à tout moment, d'une lutte armée

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dans rintérieur ; cette enceinte sinistre de Prussiens qui nous cernait; l'absence absolue de toute relation avec le dehors, et tout cela rendu plus tragique, durant les nuits, par la profonde obscurité des rues de Paris.

Mais peut-être que notre sort est pire, aujourd'hui que la vie matérielle est plus tolérable* Qu'allons-nous voir après ce que nous avons vu? Que sera la guerre ou la paix qui va suivre?

Bien des tendres amitiés à Amélie. Georges a-t-il été dans ces gardes mobiles dont nous n'avons eu ici qu'une partie qui s'est très-bravement conduite, et nous aurait sauvés s'il y avait eu une chance pour nous?

J'ai cherché, par le peu de journaux de province qui nous parviennent, à voir si Douai avait été attaqué par les troupes allemandes. Je n'ai rien trouvé. Il me semble revoir ces grandes murailles et ces grands ouvrages que je voyais fortifier, en 1815, contre une autre invasion.

Mille remerciments et mille amitiés.

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