A MADEMOISELLE MARIE DE SAIKTE- AULAIRE
Paris, 24 février 1871.
Chère Mademoiselle, votre lettre du 17 a cheminé à travers les lignes allemandes avec une rapidité inconnue jusqu'à ce jour. C'est des lettres qu'il faut dire : « L'une sera prise et l'autre laissée, » et, en effet, la destinée du moment se nomme M. de Bismarck. Que fait et qu'a fait Bertrand par ce temps d'orage? Vous ne voulez m'en rien dire.
Pour Victor, il est dans le Calvados commandant des mobiles. M. de Broglie n'a fait que passer ici pour se rendre en Angleterre. On est pressé, on ne saurait avoir d'affaires plus pressées que celles que Yious avons maintenant sur les bras. Il n'a eu que le temps de jeter un coup d'œil sur la Chambre de Bordeaux. La composition en est excellente, en général, seulement, une bande de sioux erre autour de ces gens sensés et civilisés qui tiendraient aisément le haut du pavé. Albert a vu là *** qui est bien durement jugé pour le moment. L'homme est dur à ses semblables. On voit bien qu'il est
fait de la même main que les corbeaux qui se jettent avec fureur sur leur camarade, dès qu'il est malade ou blessé. Quand je dis Thomme, je parle des enfants du diable qui sont assez nombreux sur la terre , quoiqu'ils ne soient pas la majorité. Ces aimables enfants cherchent leur supériorité où ils peuvent, et quand leur ami est blessé, il leur semble que leur force à eux s'en accroît, du moins par comparaison. C'est un vilain genre d'émulation. Quoi qu'il en soit, presque tout le monde a été au-dessous de sa tâche dans cette tempête. Seulement, il faut reconnaître que le vent qui a soufflé sur nous n'était plus en proportion ni des forces, ni de l'industrie humaine. Qu'aurait faitle général Bonaparte, dans toute sa vigueur en 1800, si les combles des Tuileries s'étaient effondrés sur sa tête ? Toutefois, tout cela dit, sauf la hardisse à se faire tuer, les hommes n'ont pas la taille moyenne d'autrefois.
Autrefois I Ce qu'on peut faire de mieux, c'est de se réfugier dans le souvenir du passé. Vous autres, de la recrue du printemps, vous êtes des impertinentes d'être jeunes et de pouvoir regarder à l'avenir et à l'avenir lointain. Pour chacun de notre génération :
Dulccs moriens remioiscitur Argos.
Il ne dépend pas des Prussiens de changer cet Argos, cet immuable passé. Argos, c/est aussi Étioles, quand une aimable petite fille m'y montrait les plantes qui croissaient autour d'une fontaine, à deux pas du perron, derrière des arbres, dans le jardin. Tout '•ela est sans doute bouleversé aujourd'hui, mais tout cela demeure aussi doux, plus doux peut-être dans le souvenir qu'il n'a jamais été.
Pour le présent, que savez-vous de vos amis de Pologne, et de votre brillante amie, la princesse Hélène Sanguszko ? Nous voilà, à notro tour, comme la triste Pologne : finis Poloniœ.
Nous ne savons absolument rien des paroles qui s'échangent à Versailles entre M. Thiers et M. de Bismarck. Je crois, en effet, que le silence durant ces sinistres opérations est ce qui convient. M. Thiers a eu bien raison de demander à l'Assemblée de suspendre ses séances durant ces jours d'attente.