‹ Mélanges et lettre avec une introductionChapitre 71 sur 81 · A M. LE BARON L. DE VIEL-C4STBL · texte numérisé non relu

A M. LE BARON L. DE VIEL-C4STBL

Versailles, 13 juin 1871.

Je vois que vous reprenez assez souvent le chemin de l'agréable rue Marbeuf, où nous avons tant enragé sous le joug de ces détestables brigands. Maintenant qu'on jouit de sa liberté, qu'on peut parler en assurance selon sa pensée, et qu'on revoit sur notre terre les images de la force au service du bon sens, il doit vous être très-doux de reparcourir vers sept heures du soir ces chemins où vous n'entendiez que les hurlements des loups, où vous ne rencontriez que leurs ignobles traces sur les murs comme au coin des bornes. Le Dante a préparé quelque part dans son Enfer une place très-appropriée à cette férocité bête, malpropre, ignoble qui n'avait pas encore fait sur l'histoire des taches si larges et si dégoûtantes. Vous retrouverez chez

notre ami le même agrément de conversation, le même empressement aimable d*amiUé, non plus dans une prison, mais avec mi bel horizon de liberté tout anx alentours. Si doréna\'ant les Parisiens sont asf^ez bêtes pour se laisser reprendre dans cet odieux cachot, il faudra les planter là et s'en aller loin d'une vaste maison de fous, où tout peut arriver à tout moment.

En attendant, pour n'être plos dans les menottes des voleurs de grand chemin, notre situation n'est pas riante. Nous voilà comme Robinson le soir de son naufage, sans sou ni maille, sauvé des eaux il est vrai, mais légèrement inquiet du lendemain dans le creox de son arbre où il s'endort de fatigue; toutefois, nous pouvons dire à peu près comme Fontenelle : Si nous aams mauvais visage^ cest déjà beaucoup d'en cscoir un. L*armée semble se refaire à vue d'œil. Cette sombre victoire qu'elle vient de remporter lui rend, sans doute, une sorte de fierté, et elle reprend avec quelque plaisir le joug de la discipline qui Ta rendue capable du coup qu'elle a frappé dans Paris, mais en la regardant dans oe retour de force, je songe tristement à ces paroles mélancoliques de Voltaire, après les premiers échecs de Louis XIV : Ce sentiment de supériorité^ rame des armées françaises^ commençait à s^ affaiblir.

Les journées d'Alsace et de Lorraine sont bien autre . chose que les premières défaites de Louis XIV. Enfin, les plumes reviendront-elles comme aux aigles, selon les paroles de l'Écriture, à l'armée de Sedan? Il faut bien longtemps pour remettre de telles secousses.

Ce qui me paraît instant, c'est de traquer IVnternationale par tout l'univers. C'est le lieu du delenda est Carthago. Pour la première fois, l'univers civilisé est l'objet d'une conjuration dont les complices sont partout, armés d'une certaine science de destruction, habiles au maniement de tous les engins dangereux. Je suppose que tous les États de l'Europe seront assez d'avis de s'unir pour la ruine radicale de la terrible engeance, mais je ne sais quel sot pédantisme de l'Angleterre prévaudra probablement, et son opposition donnera cœur à l'ouvrage aux vrais ennemis du genre humain.

M. Jules Favre dans sa lamentation très-honnête n'a pas sondé aussi profondément qu'il le croit les causes de la funeste et honteuse maladie qui nous travaille, ni cherché bien attentivement les remèdes à y apporter. Il est vrai que, pour le moment de crise où nous sommes, les remèdes ne sont pas dans une physiologie bien savante, mais dans le fer et le feu appliqués avec

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mesure et justice, et dans une extrême tension de tous les nerfs de la surveillance de poliee.

Mais pour les causes du mal, il est curieux et peut-être utile aussi d'étudier comment s'est formé ce faux sens commun étroit, brutal et en même temps romanesque, d'où sont sorties et les plaintes et les espérances des classes inférieuresde lasociété. Vous savez si je suis peu clérical, pourtant je ne puis pas m'empêcher de considérer que, tant que les croyances dogmatiques ont eu quelque empire sur les esprits communs, elles y gardaient, sous des formes régulières, mais pressantes, les sentiments primitifs et délicats qui font la nature morale. Dans l'extrême besoin d'évidence et de clarté que les révolutions, ou les évolutions, comme on dit à présent, de l'intelligence ont amené les esprits supérieurs, euxmêmes ont eu quelque peine à conserver en soi ces aromates subtils qui gardent l'âme contre la corruption et que ne connaît pas la rigueur vulgaire de l'observation matérielle. Vous connaissez, du reste, ce que le xviii* siècle a fait de ces éléments précieux sans lesquels l'homme n'est vraiment pas homme.

Par là, et peu à peu, le bon sens est devenu plus épais et plus méprisant de tout ce qui n'est pas accessible au toucher, pour ainsi dire. Il est

devenu comme saint Thomas, voulant, pour croire, mettre le doigt dans la plaie. Tout le monde pensant est rentré plus ou moins dans cet ordre d'idées. Gomme toujours, les classes inférieures n'ont eu même que les épluchures de ces doctrines étroites et dangereuses. Alors s'est formé parmi elles une sorte de raisonnement arrogant et exigeant qui n'a tenu compte que de la moitié des données de la nature humaine et des lois de la société, et, qui aurait vu dans l'âme d'un Delescluze, aurait pu surprendre comment se font les monstres au physique par la suppression accidentelle d'une loi parmi toutes les lois qui forment l'harmonie d'un corps et son jeu régulier. Et voilà ce qui arrive, quand la logique prédomine dans de petites ceryelles qui méconnaissent la moitié des axiomes, el voilà pourquoi aussi votre fille est muette.

CCXXII,

▲ M. OH. QAVARD,

Versailles, $3 juillet 1871.

On me dit que vous êtes non pas accablé, mais • pressé d'un travail incessant. Où est le temps où

la vie de représentant à Tétranger était un petit train de douce oisiveté parmi le luxe et Téclat d'une société tranquille? Aujourd'hui on marche dans un perpétuel train express^ exposé à toutes les rencontres et à tous les déraillements. M. Barillon ou M. d'Avaux, qui n'avaient pourtant pas vécu en Angleterre dans des temps paisibles, trouveraient insupportable la vie que vous menez. Et encore si tous ces troubles étaient une affaire de temps !

Mais j*ai Tidée que le monde en a pour longtemps de ses convulsions, et que ses accès d'épilepsie iront se rapprochant de jour en jour. A regarder les lenteurs de notre gouvernement dans des moments si pressants, on voit un certain tremblement maladif dans le corps de l'État qui n'annonce pas un retour à la santé. Les bêtes de proie continuent à rugir autour des villes comme les loups dans les hivers rigoureux. Un de ces jours probablement, l'Angleterre verra le mariage des Fenians avec la Commune, chacun apportant pour corbeille et pour trousseau des cruches de pétrole, des boîtes de picrate de potasse et un peu d'arsenic à mêler dans l'eau-de-vie des pauvres soldats. On a dit des 'jésuites qu'ils étaient une épée dont la poignée était à Rome et la lame partout. Les internatio-

naux sont de bien autres jésuites avec une bien autre épée. Et ceux-là n'ont pas de casuistique, vu qu'ils ne connaissent apparemment pas les scrupules. L'Europe n'a eu que des maladies légères jusqu'à présent, en regard de ce qui nous travaille et de ce qui nous menace. Il est singulier que l'adoucissement des mœurs ait produit le déchaînement de toutes les perversités. Mais, quoique singulière, la chose n'est pas inexplicable, et il en faut seulement conclure que l'homme naturel est un animal indécrottable et inguérissable.

Soyez assez bon pour me dire quand on publiera le travail de M. Grôte sur Aristote. Je suis fâché que cet homme soit mort ; il avait de mauvaises opinions, mais dans un très-bon esprit et très-ferme et très-capable de suivre la subtilité de Platon, bien qu'il eût les manières de voir de M. Bentham. Il était aussi pour les communistes d'Athènes. On voit bien qu'il n'avait pas connu M. Ranvier ni M. Delescluze. Phidias aurait reculé d'horreur à l'approche de ces figures d'une détermination ignoble, stupide et violente; il n'avait vu que les furies qui étaient en comparaison de jolies demoiselles un peu malicieuses.

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▲ MADBM0I8BLLB MARIB OB SAINTB-AUL AIRE.

Paris, 27 juillet 1871.

Je suis toujours bien souffrant et cloué à Paris encore pour une dizaine de jours au moins. Nous sommes ici comme des poissons qu'on vient de sortir de l'eau et presque comme des poissons dans la poêle. C'est ce ramas de misères qui fait que j'écris peu ou pas, que je ne remercie pas quand je suis si reconnaissant de votre bonté, et que je ne vous parle pas non plus de votre aimable petit secrétaire. Si j'eusse été son directeur (les pauvres n'en ont guère), je lui aurais dit : Ne vous mariez pas sans entraînement, sans quoi on se trouve, après quelques jours, au bout de ses rêves, comme les poissons sur la paille. Mais je reconnais que je n'ai jamais donné que des conseils romanesques. La bonne femme de raison pratique tient d'autres discours. Elle représente que tout ce dédain des lois pratiques de de ce monde finit par l'isolement.

La Chambre s'en va, comme votre jeune fille, faire une promenade à Saint-N... Elle s'en va triste, avec le sentiment de son impuissance à

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faire une majorité efficace, tirée par les fous do Textrême droite et les scélérats de rexlrêmo gauche; ces deux partis-là auront un fier compte à rendre au bon Dieu du sort de notre pays. Cette droite a toujours préféré qu'on coupât l'enfant en deux plutôt que de le laisser à des mains habiles et attentives qui ne lui plaisent pas. Ils ont fait le pouvoir de Bonaparte en 1851 et préparent de nouvelles communes en 1872. C'est dommage qu'ils soient si dangereusement maniaques, car ils se sont conduits très-noblement durant la guerre. Quant au parti opposé, il n'aime de la guerre q\ie le pillage.

Vous avez donc été en grande loge à l'opéra d'Angoulôme ? Sinon pour les acteurs, du moins pour les loges, cela doit ressembler beaucoup à Paris. Je ne suis pas de ceux qui disent : Comment peut-on être de la province ? Je n'ai jamais passé par une petite ville de province, quand on voyageait en voiture, sans me dire : Il y a là dix personnes qui ont autant et plus d'esprit que moi. Vous me direz que cela n'est pas bien flatteur pour la ville en question.

lu 37

A U. 6UIZ0T.

Versailles, to jaiUet 1871.

J'ai bien peur que nous n'en ayons fini de longtemps ni avec cette odieuse Commune, ni surtout avec sa terrible mère, Tlnternationale. CTest la première fois que la Providence permet au nombre de menacer partout la civilisation ; jusqu'à présent elle semblait le tenir en bride comme la mer. Quelle singulier commentaire du livre de la Boëtie! Il n'a certainement pas été écrit dans l'idée d'amener ce que nous voyons. On dirait que tous les brigands de la terre lisent à rebours le un contre tous, comme les sorciers lisaient la messe à l'envers quand ils la célébraient en l'honneur du diable. Je prends la liberté de trouver que les pouvoirs publics ne sentent pas assez ces dangers si pressants ; qu'ils vivent en plaine devant un ennemi plus redoutable que les Prussiens et tous leurs alliés. Il me semble pourtant qu'il n'y a pas de remparts assez hauts, ni de fossés assez profonds, ni d'armes assez sûres et assez promptes pour conjurer de si grands périls. L'Europe aussi en saura bientôt

quoique chose, si on ne se hâte d'appeler les médecins et même les chirurgiens.

François de Broglie va bien, heureusement, et contre toute attente... Nous vivons campés dans une maison où Ton a accueilli François avec beaucoup do botité, mais loin de tout. C*est Tadmor au déserL

A MADBM0I8BLLB DU PARQUBT.

Versailles, 80 juillet 1871.

Chère mademoiselle, vous avez été bien bonne de songer à moi quand je perdais un de mes plus anciens amis \ et de ceux qui ne changent pas à travers les changements du temps qui mine et aussi emporte, d'ordinaire^ les amitiés comme le reste.

J'aurais déjà répondu à votre aimable lettre si je n'avais souffert d'accès de fièvre tous ces jours derniers. J'ai quelque idée que le séjour des bois, loin de presque toutes les habitations, û*est pas si sain qu'on le dit. Versailles m'a l'air un peu comme Rome. Les lieux habités et trop habités, comme le Ghetto des juifs, y sont trèSHsalubres

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