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A LA MÊME
Paris, 13 décembre I87l.
Vous ne dites que trop bien, chère mademoiselle, sur la facilité à se perdre en politique parmi nous. Personne ne peut durer, parce que le génie du Français d'aujourd'hui est de prétendre à toutes ses aises du fond de la misère. Il veut des gens parfaits pour le gouverner, sinon il leur tord le cou. Il est bien insolent aux petits bourgeois, qui sont l'élite de la nation, de prétendre à toutes les vertus dans les autres quand ils sont eux-mêmes incapables de passer décemment un mauvais quart dTieure. On demandait à un enfant gâté ce qu'il voulait de bonheur et il répondait : « JTen veux trop! »
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Mais il n'y a pas de mal à s amuser de la lecture de Gil'Blas, Lesage est un peu parent de Molière un parent pauvre, peut-être, mais d'une grande famille. Ce qui est singulier pour le goût du temps, ce sont ces nouvelles romanesques et monotones mêlées à ce récit si vif et si vrai de la nature humaine. Cer\antes a fait de même. L'homme ne se contente pas du réel, mais il faudrait que riJéal de ces nouvelles fût plus animé. Séraphineest ennuyeuse. N'avez-vous pas remarqué dans les lettres entre Boileau et Racine qu'ils ne se permettaient pas de toucher à l'idéal pour leur compte. Ils se croyaient obligés% des sentiments bourgeois. La poésie était une affaire à part. De notre temps, M. de Lamartine, par exemple, entendait en faire passer quelque chose dans sa propre vie, du moins dans les premiers jours de sa jeunesse. Au xvii* siècle, les poètes gardcdent les diamants de la couronne de l'humanité, mais ils n'auraient pas osé mettre la plus petite pierre précieuse dans les cheveux de leurs femmes. Avez-vous jamais pensé aux cheveux blonds ou bruns de madame Racine? Avaitelle des cheveux?
A LA MÂME
Paris, 18 décembre 1871.
Oserai -je vous demander, mademoiselle, pourquoi vous avez renoncé soudainement à la politique? C'est pourtant bien le moment de lui porter quelque intérêt. La pauvre dame n'est pas dans une grande prospérité, et puis il a été jlit avec justesse (je crois par un parent de M. W. de Mérode) : t Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s'occupe de vous tout de même, » et une femme, au général Bonaparte, qui disait rudement qu'il n*aimait pas que les femmes se mêlassent de politique : « Quand on coupe la tête aux femmes, il est assez naturel qu'elles veuillent savoir pourquoi. » Or, il n'y a pas plus de six mois que la Commune donnait fort à songer aux dames.
Sans doute, chère mademoiselle, il serait dommage de ne pas lire les poésies de Voltaire. C'est la plus vive image de l'esprit français quand il avait la grâce, la rapidité, la limpidité et le bon sens délicat, mais de temps en temps on pique ses jolis doigts à de vilaines épines. C'est ua
mauvais moment à passer; mais on ne peut pourtant pas se réduire aux volumes défigurés de la Société des Bons livres (o\x quelque titre pareil), qui a mené ce livre de Voltaire au lavoir, puis lui a coupé les ongles, arraché les dents et peigné proprement la crinière et mis des papillotes. Cela fait un animal étrange, un petit agneau sournois et désagréable à voir. Mais je conviens que Voltaire est une arme dangereuse et qui part dans la main sans qu'on puisse s*y attendre.
M. Cuvillier-Fleury recevra M. Duvergier de Hauranne, qui succède au duc de Broglie. Il doit recevoir aussi le successeur, quel qu'il soit, de M. de Montalembert. Si c'est M. le duc d'Aumale, il aura l'embarras, que nous disions l'autre jour, de parler de ses amis. Si vous le permettez, je le rassurerai sur cette difficulté en lui montrant votre lettre.
J'ai grande peur que notre ami M. de Viel-Castel échoue à cette fois dans sa candidature. Il n'a pas pris ses mesures à l'avance. Il a assurément la politesse du monde, mais il n'a pas ces arts du monde par lesquels on enlace de longue main chaque académicien de mille petits fils, comme il est raconté dans Gulliver des habitants de Lilliput. Il se tirerait cependant d'affaire, s'il por-
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' tait un chapeau tyrolien, des guêtres de peau de chamois, une paire de pistolets et un coutelas à sa ceinture et qu*il arrêtât les passants sur le grand chemin de la littérature. Mais il vit aux montagnes et d'une, vie paisible sur ses hauteurs. M. Âbout a quelques chances, mais pour des motifs, ou des considérations, ou des craintes, ou des faiblesses diverses, il est probable que les quatre élus seront : M. le ducd'Aumale, M. Littré, M. de Loménie et M. Camille Rousset.
A MADAME DONNÉ
Paris, 88 décembre 1871.
Chère madame, je négligeais autrefois de souhaiter la bonne année à mes amis, mais les temps sont si durs qu'on devient superstitieux et je vous prie d'agréer tous mes souhaits pour que vous ne voyiez rien de semblable à 1870 ou 71. Le ciel est encore terriblement noir, les esprits horriblement incertains parmi les honnêtes gens. Chacun se lamente et personne ne met la main à une pierre pour faire des retranchements contre les loups qui hurlent et qui menacent.
Je ne vous avais point parlé des discours de rAcadémie, chère madame, parce que, sauf au moment où on les lit, on ne pense à rien, pas même à la Chambre, à Farmée, aux élections, quand il y a, par-ci par-là, des élections. Pourtant, je fais grand cas de la disposition à s'occuper d'autre chose que de ses malheurs. César dit quelque part : a Sous ma tente, au plus fort de la guerre, j'ai toujours eu du temps pourpenser à bien d'autres choses. » L'esprit devrait s'accoutumer à se promener dans tous les temps par la gelée, l'orage ou la pluie, parmi les pensées désintéressées. Penser à autre chose^ comme on dit, est peut-être le secret de la force. Je me vanle d'avoir lu très-paisiblement Tacite pendant que Versailles et la Commune tiraient tour à tour sur la maison que j'habitais ou sur les alentours. Je crois que la fois prochaine, je serai moins de sang-froid, ayant eu occasion de voir ce que font les obus quand ils tombent sur quelqu'un. Voulez-vous que je vous envoie ces deux discours académiques? Vous y verrez des jugements divers sur Lucrèce, sur Milton, sur Virgile. Il y a des pages brillantes de M. Cuvillier- Fleury sur Lucrèce, mais je ne crois pas comme lui que Lucrèce ait beaucoup contribué à répandre l'épicuréismo en France, même parmi
ceux qui peuvent le lire. La nature lui apparaît sous des formes si grandes et si vives qu'elle n'inspire, quand on voit ses tableaux que des idées élevées. Dans les intelligences poétiques le matérialisme de doctrine ne fait qu'une chose ; il met dans le monde extérieur toutes les grandeurs que Port-Royal mettait en Dieu et c'est aussi pour cela que Port-Royal, par un effet contraire, n'est point touché de la nature, voyant tout en Dieu comme il fait.
Puisqu'il faut penser à autre chose, je me demandais l'autre jour si vous aviez lu cet Ober^ mann dont M. Sainte-Beuve a tant parlé. C'est un livre singulier dont il n'est pas aisé de suivre l'enchaînement, probablement parce qu'il n'y a pas d'enchaînement, mais, par-ci par-là, dans des plaines mornes on trouve un bel arbre ou un beau lis, au bord d'une mare, qui donne envie de s'y jeter la tête la première. Mais il est possible que vous vous en soyiez déjà ennuyée depuis longtemps. Il n'y a, pour le moment, que des récits de nos guerres qui aient quelque vogue, et encore ne sait-on qui croire ni à qui entendre.
Il 3^
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A MADKMOISBLLR GAVARD.
Paris, 9 janvier 1^72.
Chère mademoiselle, je rapporterai mot à mot toutes les aimables paroles d*un prince très-ai* mable à qui de droit. Il faut espérer qu'elles figureront un jour dans un recueil volumineux comme celui des lettres d'Henri IV et de l'empereur Napoléon. Pour le dire en passant^ avezvous jamais lu les six volumes in-4* des Lettres d'Henri IV? beaucoup sont charmantes. On y entend comme le galop de son cheval et le bruit desarmes. C'est Xoifuriafrancese dans le genre épistolaire avec un fond de sagesse qui ne va pas tonjours avec cette furia. La correspondance de Napoléon n'a pas du tout cet agrément qui est la marque de beaucoup de qualités morales.
Qui donc vous a fatiguée dimanche de l'éloge de Voltaire? Il n'est pas très à la mode aujourd'hui que M. Mottu lui a donné le coup de pied de râne avec sa misérable statue. Pourquoi le nom de M. Littré est-il venu avec celfii de Voltaire? On ne saurait moins se ressembler que ces deux académiciens.
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Ah ! VOUS avez été grondée par M. Ch. Gavard pour avoir applaudi à la Conversmi de Louise. On Dourrait gronder plus mal à propos.
Votre jeune amie a bien de la prévoyance en songeant déjà à s'assurer une place à la réception de M. le duc d'Aumale. Je doute que les filles de Noë en montant dans Tarche aient retenu une loge à TOpéra pour la plus prochaine représentation. Je n'ose d^ailleurs pas espérer un billet pour une pareille cérémonie. C'est la majorité de la Chambre qui aura sans doute toutes les places. Je n'en ferai pas moins l'impossible puisque vous et votre amie le souhaitez.
Je n'ai pas du tout entendu dire que M. Barbier eût voté contre M. le duc d'Aumale à l'Académie. C'est quelqu'un qui venait de lire ses ïambes qui aura imaginé cela par induction. Mais M. Barbier n*a pas la férocité de ses ïambes.
4 LA MBMB.
Paris, 25 janvier 187t.
Chère mademoiselle, j'ai voulu me faire raconter votre dîner d hier, mais je n*ai pu tirer
que ces mots : très-aimable^ charmant. Aprcts quoi, comme le Juif errant, le député est parti pour Versailles. C'est une terrible affaire que ces courses sans fin. Peut-être qu'il vaudrait mieux être un peu égorgé à Paris que toujours ainsi par voies et par chemins.
Emmanuel est allé passer quelque chose de son jeudi avec François. M. Guyon n'ira que samedi à Versailles. Je compte qu'il le trouvera en meilleur train que la dernière fois. • Vos lectures parcourent rapidement toute la rose des vents, Vanityfair^ la Vie du prince Eugène, Molière^ les Soliloques de saint Augustin peut-être aussi. Il faut en effet varier ses lectures.
Reste à savoir si dans cette variété il faut comprendre les livres repréhensibles, comme vous le conseillent des casuistes un peu relâchés. Je ne suis pas du tout du sentiment qu'ils vous prêchent qu'il est bon de faire connaissance avec le mal. Il me semble que saint Paul dit de ce genre de science que ces choses ne soient pas même nommées parmi vous. J'imagine qu'il étendait ce précepte à autre chose que la conversation et qu'il n'aurait pas conseillé à son amie la marchande de pourpre, de lire V Affaire Liémen" ceau de M. Dumas fils, supposé qu'il yen eût des exemplaires à Thyare où résidait cette dame. Oa
n*a pas trouvé de Rabelais clans la bibliothèque de Fénelon, et je tiens de madame de La Fayette que la princesse de Clèves n'avait pas même voulu lire Montaigne^ enfin, quand mademoiselle Virginie de Latour est partie sur le Saint'Géran pour revenir, pauvre belle! au Port Louis de l'île de France, elle n'emportait pas les Contes de Voltaire pour tromper les heures et connaître son siècle dofis ses laideurs.