CCXXXIII
A LA UÂMB.
Paris, 31 janvier 1872.
Voulez-vous me dire, chère mademoiselle, pourquoi la Providence qui règle sans doute les grandes lignes de Thistoire, a donné un si prodigieux et si dangereux entêtement de leurs erreurs aux deux représentants des deux principes qui étaient comme les trous de rubis sur quoi tournaient toutes les roues du monde ancien. Je crois pour mon compte que ces deux personnages qui ont Tair do l'ancienne roche ne sont au contraire que trop modernes. Leurs prédécesseurs n'avaient point cotte manie de la lo-
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gique à toute outrance. Il était bien rare d*entendre Richelieu ou Louis XIV parler d'un principe et de ses conséquences, et la cour de Rome était célébrée dans le monde pour une souplesse gavante et raisonnable qui tenait compte de tout et voyait au besoin des exceptions à tout ; mais la rigueur étroite du raisonnement est précisément la maladie de notre temps. Elle est la mère du suffrage universel et la grand'mère de toutes les doctrines audacieuses et bêtes qui désolent le monde et ont mis le feu à Paris. Cetto manie furieuse travaille à abolir les grandes lois confuses du bon sens et les instincts les plus dclicats de la nature humaine. Le diable dit quelque part dans l'enfer du Dante : Ah! ah! je suis logicien aussi! et ce prince des erreurs se sert de sa prétendue logique pour mener les autres principautés à leur perte. Il les fait monter à cheval sur un précipice et donne un bon coup de fouet ^ la monture qui emporte son cavalier loin de toutes les données du sens commun et dans l'abîme qui est au bout des erreurs obstinées.
Henri IV n'avait pas une boîte à principes dans sa poche, mais un panache blanc à son casque, et il ne disait pas aux siens : Suivez mon raisonnement et vous le trouverez toujours au chemin de rhonneur.
C'est singulier que T héritier de Benoît XIV et le descendant de Saint Louis souffrent du même mal que les ouvriers qui déraisonnent avec rigueur sur la société dans leurs clubs.
Quand un homme me dit : Partons dun principe^ je deviens d'abord tout triste et je me dis, à raison de la complication des choses humaines : Pourquoi pas de deux ou trois principes?
A MADAME DONNA
Paris, 13 février 1871.
Il y avait autrefois une fête des fous.
C'est celle-là que nous célébrons depuis longtemps, et il est probable qu'elle finira comme finissent ces saturnales quand elles se prolongent. M. de Bismarck doit regarder tout cela de l'air de Méphistophélès. Notre ancien maître de Sedan s'imagine probablement aussi que tout va pour le mieux parce que tout va mal. II se dit modestement et avec quelque vérité qu'il pourrait bien redevenir, aux yeux des peuples, un pis-aller couronné, et il est vrai que pour les bourgeois de France tout s'oublie vite, même
Sedan. Un millier de beaux esprits, depuis quatre-vingts ans, ont persuadé aux classes moyennes qu'elles devaient aimer et qu'elles aimaient le gouvernement parlementaire. Ils se le sont laissé dire, comme ces enfants qui veulent faire les grandes personnes en mangeant des huîtres d'un air capable et avec un grand mal de cœur; mais on voit vite revenir le naturel quand 'la liberté parlementaire est en péril. Ils la défendent du bout des lèvres et du bout des doigts. Ce qu'ils aiment réellement, c'est Tordre dans la rue ; et ils auraient bien raison s'ils ne bornaient là leurs désirs ; mais c'est, je crois, leur seule passion en fait de gouvernement, et ils acceptent le bienfait de Tordre de toute main, même sans se demander si c'est pour longtemps. Un grïmd ami de la liberté, regardant les Français avec tristesse, m'a dit bien souvent qu'après tout, ce qui convenait le mieux à notre pays, c'était un gouvernement comme celui de M. Turgol, une monarchie absolue avec des conseillers comme M. Turgot. C'était bien la peine de couvrir le monde des débris de toutes les nations et de nos débris, pour retourner à ce que nous avons détruit en 1789. Pour M. le comte de Chambord^ il est visible qu'il n'est pas de ces rois d'avant 89, lesquels raisonnaient peu sur leurs droits et ne
les poussaient pas à toute extrémité. C'est un raisonneur de ce temps-ci qui pousse à labîme un cabriolet attelé d'un seul cheval, ou, si l'on veut, d'un seul principe... Je dois me répéter beaucoup par ce temps-ci où Ton ne peut pas ne pas parler sans cesse de la même chose. Il est vrai que cette même chose est à peu près une affaire de vie ou de mort.
On doit pourtant chercher à faire changer d'air à ses pensées, les promener et leur donner des spectacles nouveaux, sans quoi nous deviendrions maniaques. Vous ne me dites pas nettement si vouslisezlesZrûmew/a/iow^d'Obermann, ou si vous les aviez lues déjà. C'est pourtant curieux de chercher dans un livre, même ennuyeux, comment il a pu tourner un moment la tcte à des gens de l'esprit d'Açtipère et de Sainte-Beuve. Je vois bien que vdusne voulez pas quitter Bossuet, mais cette grande musique, et la plus noble de toutes les musiques, ne répond plus exactement à toutes les cordes de notre esprit. Il faut bien quitter l'église dans la journée, du moins par moments.
C02 LBTTRBS.