LU
AU MEME
^ Gurcy, 5 septembre 1845.
Si quis qui quid agam forte requirat erit, Vivere me dipes, salvum tameu esse uegabis.
En français, si l'on vous demande de mes nouvelles^, dites que je ne suis pas mort et voilà tout. 11 est vrai que c'est beaucoup. Je me suis bien gardé de rien décider encore sur mon voyage à Coppet. Je me demande à moi-même ce que j'en pense et je me dis que je n'en pense absolument rien. On a cherché beaucoup de définitions de la vraie liberté ; ne serait-ce pas à ne jamais se décider que consisterait cette liberté, car enfin, résoudre une chose, c'est s'obliger quant à cette chose ? On cesse alors d'errer dans les champs de l'incertitude où l'âme n'est encore liée par rien. Je sais plus d'un grand pro blême de philosophie dont chaque proposition n'est pas beaucoup plus sensée que la bêtise que
je hasarde là devant vous. Et devant qui puis-je * mieux la hasarder, grands dieux ! puisqu'il n'y a aucun risque que vous vous y laissiez prendre. Vous êtes bien bon ; mon passage de Paris à Gurcy s'est fait sans encombre et nous avons causé agréablement tout le temps. Seulement, c'était un jour de fête dans les environs d'Étiolés et il y avait tant de gens qui couraient à cette . fête, que les wagons allaient de Paris à Corbeil sans avoir fait un pas. Je ne sais comment on a résolu le problème mécanique qui s'est présenté là. Il est certain que j'ai cru que nous marchions et que nous arrivions, malgré l'objection
Comment, tout étant plein, tout a pu se mouvoir.
Je désire pour vous à Reims le joli petit soleil dont on jouit ici. Ces jours de Reims seront bien mêlés pour vous, mon cher ami, de tristes impressions, mais sur ceux qui ne vivent pas dans l'étourdissement et qui ne chassent pas habituellement les souvenirs douloureux, l'impression des lieux est moins forte et ne les surprend guère.
Albert m'écrit , du 23, qu'il part dans deux jours pour Naples. Si j'avais les ailes de la colombe, j'y serais aussi dans deux jours. Vous en êtes donc revenu à mon idée de prendre quelque chose comme les ailes de la colombe, je veux
dire la malle-poste, pour passer le Jura? Vous le voyez, l'homme s'agite, mais il revient toujours à mes avis, suivant la remarque de Fénelon. Vous avez bien raison, d'ailleurs, de dire que tout chemin mène à Paris et que tout chemin part de là. C'est la Rome des temps nouveaux. J'avoue qu'elle n'a pas si bon air que la Rome qui est auprès du Tibre , mais Paris a aussi ce grand caractère de l'inspiration que, si vous mettez ensemble toutes les mauvaises passions et tous les intérêts les plus vulgaires dans un creuset, et que vous souffliez le feu, vous trouverez au fond le pur diamant de la vérité.
Figurez-vous que, par pure malice, cette malheureuse Revue des Deux-Mondes n'est pas venue ici et je ne sais rien des pensées de M. Cousin sur les arts. Je ne me fie pas beaucoup aux métaphysiciens pour traiter les questions d'art. Quand ils en parlent vaguement, cela va à merveille. Quelques traits fugitifs et inachevés dans le grand champ de l'infmi ont toujours un certain air. C'est par là que vous êtes tenté de prendre Platon pour un grand artiste ; mais , malgré son Traité du Beau, je ne voudrais seulement pas donner mon caniche à peigner à Kant. La passion de Tabstrait ne suscite pas
beaucoup de belles formes. Les métaphysiciens peuvent faire rêver heureusement un grand artiste, mais ce n'est jamais de leurs mains que sortira la Vénus de Milo, ni la Vierge de Raphaël avec son corset rouge et ses cheveux blonds au milieu des épis mûrs de la campagne d'Italie. On dit que Socrate avait fait quelques statues, mais je crois bien que Verres ne les aurait pas placées dans sa collection... Ne vous laissez pas croire qu'on vous vole vos idées. On ne vole les idées de personne, pas plus qu'on ne peut dérober son visage à un autre. Les pensées de chacun sont la réflexion de la lumière éternelle sur les facultés particulières du miroir particulier qui est Tintelligence de chacun. Si on était fidèle à cette lumière au lieu de répéter ce qu'on entend, on serait plus souvent original.Après quoi, je conviens qu'il y a de pauvres hères dont le miroir est terne et dépoli.
Le député pour Provins est de retour. Il est la terreur des loups. Il en a assassiné quatre, l'autre jour, en compagnie de quatre forts chasseurs comme lui. Il est environné de fusils de chasse dans son cabinet. Il a cent livres de poudre et un demi-million de cartouches dans une armoire au-dessus de sa bibliothèque. Un de ces jours, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, qui sont dans les
rayons, sauteront avec la maison et s'en iront à tous les diables qui seront tout étonnés. M. de Viel-Castel m'écrit qu'il lit Bourdaloue avec grande édification. Je ne mourrai pas content si je ne vois tomber la réputation usurpée de ce jésuite. Je vous demande s'il est juste de nommer le même jour Bossuet et Bourdaloue? L'un est le cheval de Job qui hennit quand il entend le clairon des batailles', l'autre est un sacristain élevé au collège de Saint-Omer. J'espère que vous n'avez pas la prétention de comparer un cheval à un sacristain. Les gens que Bourdaloue a ennuyés et qui sont respectueux, disentqu'il raisonne admirablement, parce qu'ils prennent l'ennui qu'ils éprouvent pour l'effet d'un raisonnement serré sur leur cerveau. Si le ciel était toujours juste, Bourdaloue eût été le valet de chambre de Bossuet. Il aurait veillé à la dépense de la maison et fait faire des reprises aux pauvres bas violets et troués du pauvre grand homme. L'évêque aurait eu un peu d'aisance et n'aurait pas été forcé de tirer le malin esprit par la queue pour joindre les deux bouts à la fin de l'année. Ce bon Bourdaloue était ce qu'il fallait pour tenir la maison en ordre, un homme probe, plein de bons sentiments, sachant bien lire et bien écrire et capable peut-être de
comprendre à demi la grandeur de son maître. Massillon aurait fait aussi un joli garçon de cuisine dans ce palais. M. de Bonald ne viendrait pas à la cheville du dernier commissionnaire d'une telle inaison. Il n'y a jamais eu que M. *** qui fût supérieur à Bossuet.