‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 10 sur 43 · M. Raulin venait de perdre sa mère · texte numérisé non relu

M. Raulin venait de perdre sa mère

AU MEME

Gurcy, mardi 5 juillet 1845.

Qu'est-ce que vous critiquez dans la fin de ma dernière lettre? Je vous disais probablement que je ne vous disais que des bêtises, parce que je ne voulais que vous répondre. Il faut avoir l'esprit bien tourné à la mauvaise subtilité pour voir là matière à explication. Si vous aviez pu recourir à votre précédente lettre, tous vos doutes eussent été éclaircis. Puisque M. de Sahune fait cent lieues en malle-poste, il pouvait bien me répondre dix lignes. C'est un infortuné qui mérite pourtant des égards ; il écrit quarante lettres par jour à ses électeurs. L'électeur est un animal rongeur. Je vous conseille de n'être jamais que pair de France ; d'ailleurs, vous n'êtes pas du bois dont on fait les députés. Vous aimeriez mieux perdre dix voix que de céder la moindre nuance de vos opinions sur le sujet le plus éloigné même de la politique. Ils vous montreront avec orgueil leur belle église bien badigeonnée à neuf, avec un beau tableau de M. Abel de Pujol au maître autel ; au lutrin, une demi-dou-

zaine de clarinettes pour accompagner^ le dimanche, les versets de Job ou de David ; et vous seriez homme à leur dire que cet arrangement est indigne le la gravité du culte; vous vous moqueriez des portraits de famille de vos plus ardents partisans ; vous diriez dans la conversation que rien n'abaisse l'esprit comme le commerce ; que l'industrie mène à mal ; que les nouveaux procédés agricoles ne valent pas la charrue de Virgile, et, le jour du scrutin, vous n'auriez qu'à féliciter votre adversaire de l'unanimité des suffrages qu'il aurait obtenus.

N^est-ce pas que M. Ch. d'Éclepens est aimable? Lui et les siens semblent venir des pays où les anciens mettaient leurs romans de vertu et où ils supposaient une race meilleure, plus forte, plus douce et plus hardie. Je suis bien aise que vous ayez pris ce jeune homme en amitié. Il vous fera une agréable société dans votre solitude, car je vous suppose bien un peu seul...

Ah ! mon Dieu ! voilà déjà l'été parti ! Il ne faut plus faire de projets que pour l'hiver,

While summer sun roll unperceived away,

comme a dit Pope, à ce que je crois, A propos de Pope, savez-vous que nous avons pris à Rome

une excellente position ? Tout le clergé français, qui ne daignait seulement pas nous regarder quand il était dans la ville de saint Pierre, vient s'inscrire à l'ambassade à cette heure. L'Église de France ya refleurir comme un beau lys.

AU MEME

Gurcy, 29 juillet 1845.

Si vous êtes à Paris, prenez votre grand parti, votre canne, votre parapluie, un mouchoir de poche, une chemise, et venez passer ici de huit à quinze jours. Vous aurez une réception qui ne ressemblera pas mal à celle de M. le duc de Nemours devers Chateauroux. Je vous ferai un discours sur le pas de la porte; vous me répondrez comme un ange. Le curé viendra vous dire qu'il est uniquement occupé du salut des âmes et qu'il n'est pas de ces brouillons qui se mêlent de politique ; vous lui direz que c'est fort bien fait, mais qu'il ne faut pas non plus chanter de musique d'opéra dans les églises ; et on vous chantera un Te Deum sur l'air d'Armide, vous 771 allez quitter! Venez donc. Je vois avec plaisir

ICO LETTRES.

que vous n'avez plus aucun mal. Vous m'avez la mine d'être organisé comme les Cosaques du général Souvarow qui avalaient par plaisir toutes les drogues de la pharmacie du Grand- Saint-Bernard, sans en ressentir le plus léger malaise.

Que vous a fait M. * * * pour en parler avec si peu d'égards? C'est un homme grave qui dit hardiment ce qu'il pense ; il n'y a pas beaucoup de gens qui puissent se flatter d'en faire autant. Il est vrai qu'il ne faut plus réclamer votre esprit de justice. JevousparlemodérémentdeM.Quinet et vous me répondez que ma modération sent le fagot, A propos, pourquoi est-ce une expression familière dans la littérature catholique que ce tour: Sentir le fagot? J'ouvre le dictionnaire catholique et je trouve à l'article : Sentir le fagot : « Il se dit d'un homme dont les opinions ne sont pas très-orthodoxes ; il est familier. « Je suis vraiment fâché que cette manière de dire et de faire soit familière.

Puisque vous prenez les choses ainsi, je vous dirai, pour vous braver, que j'ai eu regret à mon jugement un peu sévère sur les leçons de M. Quinet. En avançant, j'ai trouvé une leçon sur le mahométisme oii il y a de l'esprit et du talent à un degré assez rare. Il y compare l'es-

prit des croisades à l'esprit qui animait les armées républicaines qui ont visité l'Egypte, et il montre assez bien que les inspirations de l'Évangile étaient plus vives dans Kléber et dans Desaix et dans Bonaparte que dans Raymond de Toulouse, dans Bohémond ou dans Godefroy de Bouillon. C'est une thèse qui se peut soutenir quoique à première vue elle puisse aussi scandaliser les faibles... Puisque vous dites qu'il y a plus d'esprit dans le petit doigt du moindre marguillier de France que dans toute l'Allemagne, j e viens de brûler Kant et j'ai fait demander le moindre des livres de philosophie du moindre marguillier de France ; cesera, à l'avenir, toute ma consolation. Je veux me défier de l'orgueil des pensées vaines et vous me verrez dorénavant à la suite de quelque bon marguillier qui en sait plus dans son petit doigt que Fichte, Hegel, Schelling, Kant, Goethe, Wieland, Jacobi, Schiller, etc. Au fond, je vois ce que vous voulez dire ; les marguilliers sont cartésiens : ils rejettent, de peur d'erreur, toutes les idées dont ils ne peuvent pas absolument se défaire, et ils s'en tiennent à ce premier efîort, pour avoir remarqué que Descartes s'est trompé quelquefois en cherchant à remeubler sa maison après ce grand déménagement.

Mais assez de marguilliers pour aujourd'hui, m. 11

L'on part et je veux donner ma lettre. Il me semble que je ne vous ai dit que dés bêtises ; je ne voulais que vous faire un petit mot de réponse.

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