A MADAME D " H AU S S ON VILLE
Paris, samedi SOjuin 1846.
Vous aurez le Traité de l'éducation de Rollin , comme vous l'avez demandé, et au^si les Méditations de saint Augustin. — Non, je me trompe, le Traité d'éducation de madame de Rémusat et la Mare au diable ou aux diables de madame Sand, puisque vous le voulez. M. Rousseau est en campagne par 30 degrés de chaleur pour vous l'acheter, et ils seront emballés et expédiés en toute hâte pour Gurcy, car je compatis à ceux qui sont pressés de lire un livre. Je suis toujours celui qui s'est levé un jour d'hiver, à onze heures du soir, pour aller acheter au Palais-Royal les Mémoires de madame Roland. Il me semble qu'elle était alors plus jeune et plus jolie et encore plus héroïque que je ne la trouve à cette heure. On vieillit partout, même dans les livres où Ton devrait conserver une éternelle jeunesse. La Julie de Rousseau a vieilli avec les jeunes femmes du dix-huitième siècle, qui passaient une nuit blanche à la lire au temps de son apparition dans le monde. Werther a vieilli avec tous ceux
à qui il avait donné la fantaisie de se brûler la cervelle. Les héroïnes de madame Sand iront bientôt à THospice des vieillards. Il n'y a qu'Andromaquey. Hélène, Didon et Françoise de Rimini qui ne changent point de figure. C'est probablement que dans les champs du plus pur idéal on n'a qu'un profil et qu'un profil se conserve mieux à travers les siècles.
Il est arrivé hier des lettres d'Albert, de Gênes. Il allait vite et n'arrivait guère , mais on peut ne pas se hâter et arriver à temps avec des vieux cardinaux qui ne sont pas étourdis et qui ne marchent qu'à pas comptés. Il ne sied point à l'Église, qui est éternelle, de frétiller et de se dépêcher pour quoi que ce soit. La nature a des mouvements plus prompts, et voilà que^, pendant qu'on désignait un cardinal Micara pour la papauté, le pauvre homme meurt d'apoplexie. La princesse, qui n'a pas la patience de l'Église, part toujours vers le 25 et trouve que c'est déjà partir bien tard. Tout le monde, d'ailleurs, veut quitter Paris, tant il y fait chaud. Nous vivons dans le feu comme des salamandres. Le soir, il vient encore M. de Sahune, M. Raulin et M. de Viel-Castel, mais M. Raulin part aujourd'hui pour la campagne. Je vois le moment où je serai seul sur cette terre brûlante. Le soir, on va se
promener aux Champs-Elysées. On voit passer rapidement une voiture où dort M. Thiers; une autre voiture où dort M. d'Haubersaërt. Quand un Allemand arrive pour la première fois à Paris avec l'idée que les Français sont une race fort éveillée, il doit être très-surpris de voir dormii dans les salons, à la promenade, et partout. Qui est ce monsieur qui dort? M. Thiers; — et cet autre? M. de Broglie ; — et cette jolie dame? madame d'Haussonville; puis le vicomte d'Haussonville, le prince de Broglie, etc., tout dort. Chut!
On dort fort bien, quand on a trop d'esprit.
Si ces Français si actifs ne dormaient les vingtquatre heures de la journée, ils ne feraient vie qui dure.
Bonsoir, madame.
A M. RAULIN
Paris, 5 août 184fi.
Je ne vous écrirai qu'un petit mot, mon cher ami. Croyez-vous qu'on n'ait rien à faire quand
il faut nommer quatre cent cinquante-neuf députés dont la plupart sont conservateurs? Nous avons fait des merveilles, convenez-en. Pendant que vous étiez sur votre bâtiment à rêver à l'immensité de l'Océan, à poursuivre du regard tou» tes ces vagues à perte de vue qui semblent commérer entre elles sur Tinfîni, pendant que vous étiez tout ému de ce grand spectacle et du mal de mer, j'étais bien loin de me livrer à cette contemplation vaine. Je lisais les brochures de M"* dont l'une finit par ces mots : M. le vicomte a été atterré^ et l'autre commence par ceux-ci : M. le vicomte est resté muet devant les interpellations. La vérité est que monsieur le vicomte a très-bien parlé'... Sahuneestréélu. A levoirpartiravec l'air si pâle, j'en avais auguré que c'était un homme perdu et j'en étais très-fâché. Il n'en faut point croire ses pressentiments. Ce sont des imbéciles qui s'en tiennent aux apparences. J'avais le pressentiment que vous passeriez quinze jours à l'hospice d'Avignon avec des douleurs atroces dans tous les muscles des bras et de la poitrine et voilà que vous courez de Saint-Pierre au Colisée et de la fontaine Égérie à l'Académie de France. Vous visitez les églises et vous lorgnez toutes les jeunes Romaines qui passent sous votre regard d'artiste, car vous êtes comme le général Vanm. 12
damme, et vous dites que c'est à cause du profil vraiment byzantin. Vous savez que vous avez pris avec moi l'engagement de me décrire tout ce que vous verrez et de me communiquer fidèlement toutes vos impressions. Je compte sur l'Italie pour vous guérir un peu de votre extrême fureur pour l'extrême simplicité. Après cela, peut-être bien que vous ne pensez pas du tout aux arts pour le moment et que vous regrettez de n'être pas dans votre cabinet de la rue Las- Cases par un petit temps frais. Les écrevisses mises dans l'eau bouillante font, sans doute, peu d'esthétique. Comment aurez-vous trouvé cet aimable petit ménage dans sa villa Aldobrandini?Ils valent bien les Thermes de Caracalla ou les restes de la voie Appienne.
Eh ! bien, avez-vous lu ces romans de Walter Scott qu'il a fallu vous faire emporter par violence, tant vous êtes d'une génération perverse? Je conviens que la meilleure place pour les lire n'est pas dans les plaines de l'Italie. Ce sont un peu des tableaux flamands ; le jour qui éclaire ces pages est un peu terne et les passions y sont civilisées à l'excès, mais les honnêtes gens ont tort d'aimer autre chose. "Walter Scott est un fermier d'une imagination heureuse, abondante etbienveillante.Sonjardin, ses poules, seschiens,
ses canards, les arbres de ses collines, tout cela lui parle un langage poétique qui, sans doute, n'est pas tout à fait celui des sphères célestes, mais parmi tous ceux qui prêtent l'oreille au bruit des sphères célestes, combien y en a-t-il qui entendent autre chose que des sottises, non par la faute des sphères, mais par la leur? Pour un Pétrarque ou un Milton que vous rencontrez dans le pur éther cherchant les types éternels qui y habitent certainement, combien ne rencontrez-vous pas d'ivrognes qui ne savent seulement pas où ils vont, ni quoi ils cherchent !
Ne me demandez pas des nouvelles de Paris. Vos persiennes sont fermées sur cette place Bellechasse ; voilà tout ce que je sais. Hier, en passant par ces quartiers vers onze heures, j'ai cru voir une lumière dans votre appartement, mais c'était à l'étage inférieur. Je me demandais déjà ce que je devrais faire si je voyais ainsi votre demeure hantée en votre absence. N'allez pas prendre le frisson à l'idée qu'on dévalise vos armoires et votre secrétaire. J'ai envie de vous en donner la peur pour vous faire revenir; mais vous êtes capable d'oublier tout pour les peintures de la Farnesine. Puisque vous avez lu les Martyrs^ souvenez-vous qu'Eudore s'écrie quelque part : « Dans ces courses d'une curiosité
dangereuse l'humble église des chrétiens était oubliée. » On dit que vous épousez une Italienne. Je vous y exhorte. Les gens du Nord ne sont tout à fait ni des hommes ni des femmes. Nous avons tous, plus ou moins, le cou mince, la poitrine étroite et l'imagination fausse. Je n'ai jamais vu une Italienne passable que toutes les plus belles Françaises ne devinssent, à mes yeux, pâles comme la mort; nous nous attendons que vous reviendrez avec une belle dame qui aura l'air de Minerve ou de Junon et qui vous donnera un coup de couteau chaque fois que vous regarderez trop attentivement dans la rue la beauté qui passe et la grâce qui s'évanouit.
Adieu, mon cher ami. Toute plaisanterie à part, je désire que cette Italie vous fasse grand plaisir et grand bien à l'imagination. Il faut voir sans cesse de nouveaux spectacles, sans quoi l'on devient un peu stupide. Si j'étais bien portant, je ferais le tour du monde une fois la semaine et dans un sens nouveau chaque semaine. Je chercherais à connaître les hommes les uns après les autres ; mais, quand on ne peut pas faire ainsi, ce n'est pas la peine do vivre.
LYII.
A MADAME D H AUSSON VILLE.
Paris, mardi 10 août 18-16.
Vous faites de jolies descriptions de Trouville. Je vois que c'est un lieu unique sur la terre, puisque la marée monte et descend avec le lever et le coucher du soleil, mais je persiste à croire que je ne suis pas assez de ce monde pour me risquer au milieu de toutes ces élégances des bains les plus à la mode de toute la France. Vous m'y verrez aussitôt que j'aurai vingt-cinq ans, une jolie figure, que je pourrai parler de chevaux, un peu de musique;, et que je saurai toutes les petites histoires qui courent à Paris. Il est vrai que je parle assez couramment de mon sellier, mais quand on me fait expliquer, je suis obligé de convenir que c'est l'homme qui a fait une muselière à mon chien. J'aimerais assez à voir les vagues se balancer au fond du couchant, sous le disque du soleil; je verrais avec plaisir des nuées de goélands qui tournoient au-dessus des eaux, mais le beau monde qui s'abat sur un salon à l'heure où la nuit plane sur l'Océan ne me pl.'iît pas du tout. J'ai toujours préféré les
hirondelles, les étourneaux qui vont en troupe, les pies qui vont deux à deux, à tous les élégants qui marchent ensemble ou séparément. J'ai du goût pour les bêtes des champs et des eaux; je n'aime pas beaucoup les gens d'esprit des salons. Vous, me dites qu'il n^ a personne à Trouville ; je suis persuadé pourtant qu'on trouverait bien encore à qui parler pour s'ennuyer. Je ne suis pas difficile, je suis sauvage. C'est une grande sottise à moi, aussi je m'en prends beaucoup plus à moi qu'aux autres de cette disposition. Je conviens même, quoi que j'en dise, que souvent les personnes qui me plaisent médiocrement quand je les rencontre en troupes, me plaisent assez prises une à une. La raison en est, sans doute, qu'on en vaut mieux quand on n'est point regardé.
Que fait votre mari depuis qu'il n'a plus rien à faire? Il doit se réveiller chaque matin léger comme l'air en ne se sentant plus ce cauchemar de six cents électeurs sur la poitrine et d'un petit roquet qui lui mordait les jambes. On ne voit pas encore ici beaucoup de députés. On dit qu'ils sont tous d'une fatigue extrême, comme des gens à qui on aurait donné cent coups de bâton. Les élections sont un exercice beaucoup trop violent; il y a même des départements où
c'est un exercice dangereux. L'opposition, dans quelques collèges, semblait vouloir tordre le cou aux conservateurs. Aussi, elle demandera sans doute une enquête pour savoir apparemment pourquoi les conservateurs n'ont pas voulu se laisser étrangler.
Qu'est-ce que nous faisons? Nous passons nos soirées chez mademoiselle de Pomaret qui a ouvert tous ses petits salons. On y rencontre M. Anisson et M. de Viel-Castel. C'est tout le monde de Paris, à ma connaissance. Adieu, madame.
A MADAME LA MARQUISE d'hARCOURT.
Gurcy, 5 septembre 1846.
J'ai vu, il y a trois jours, M. de Lasteyrie et sa très-aimable femme. Ils s'en allaient pour une dizaine de jours en Angleterre, M. de Lasteyrie a bien fait de se préparer une vie privée agréable, car, pour le moment, la vie politique dans l'opposition n'est pas heureuse. Je reçois de Rome une lettre de M. Raulin, qui ne sait seulement pas s'il y a une Chambre des députés en France. Il a baisé récemment les pieds du Pape, et il en
est littéralement dans l'ivresse. Il dit que c'est un grand Pape, du ton que prenait madame de Sévigné pour dire que Louis XIV était un grand roi, après avoir dansé le menuet avec lui. Il ne m'en paraît pas moins juger très-bien l'Italie, et ses lettres ressemblent beaucoup aux grandes églises italiennes qui étincellent de couleurs, d'or;, de lumières, de peintures, et où l'on se croit toujours dans un jour de grande fête. Il dit qu'Albert et sa femme sont très-aimés à Rome et aussi très-aimables. Je rêve un temps où tout le monde serait encore là et où, vous et les vôtres, vous y feriez un long séjour. C'est ainsi qu'il serait agréable de voir Rome. Je ne crois pas que j'aille jusque-là. J'ai tort, toutefois, car, ce qu'on doit faire quand on en est réduit les trois quarts du temps à une vie solitaire, c'est de courir le monde. Tout ce qu'on a vu de grand et de beau tient compagnie pour toute la vie, et, après les affections, le plus grand secret pour vivre à peu près content est de satisfaire la curiosité pour de grandes choses. Un être raisonnable, qui n'a ni femme ni enfants, devrait incessamment traverser les monts et les mers, aller voir la croix du Sud au fond du Midi, les Cyclades du coté de l'Orient, relire le Dante vers les côtes de Rimini et de Ravenne, commenter le Nouveau
Testament au bord du lac de Génézareth et l'Ancien Testament depuis le pays des Mohabites jusqu'aux vallées d'Hermon. M. deTalaru me paraît entendre très-bien la vie. Je crois pourtant qu'il n'a qu'une curiosité froide, et ces entreprises demandent un peu de cette folie émue qui fait comprendre je ne sais quoi dans le bruit du vent qui passe sur les lieux déserts, et le cri d'un oiseau qui a son nid dans les ruines d'un grand monument. Avec celte disposition, on peut être sûr d'avoir de l'agrément dans un voyage de long cours, si l'on se porte bien, et d'être, au retour, un être assez ridicule, si l'on fait un récit exact de ses impressions. Les gens sensés vous frappent dans la main et vous disent : « Très-bien, mon cher monsieur, vous n'aurez pas ma fille.» Mais voyez comme l'homme est, pour le moins, un être double ! Tandis que je vous parle ainsi sincèrement, sinon simplement, ce grand voyageur qui dévore l'espace, qui veut entendre les cigales par un grand jour d'été aux portes de Mycènes, dans un désert escarpé où, si loin que l'on regarde, on ne voit âme qui vive, ce même grand voyageur se demande si Etioles n'est pas bien loin pour y aller demain en chemin de fer. Je crois qu'il se jure qu'il prendra la fièvre en route et qu'il deviendra
l86 LETTRES.
Qn ennui pour M. et madame de Sainte-Aulaire. Quel agrément dans la vie quand toutes les pièces du caractère et de l'imagination sont dans une si heureuse harmonie !
J'entends d'ici le bruit des fanfares qui accueillent, à Bade, l'arrivée du duc de Montpensier. Si ce prince avait consulté mes convenances, il n'aurait pas retenu si longtemps M. de Langsdorff, que j'aurais tant voulu voir à Paris. Il est vrai que M. le duc de Montpensier a d'autres sujets de préoccupation que mes plaisirs particuliers. Il se marie bientôt, comme vous voyez. Le ministère en éprouve ici modestement une immense satisfaction.
A M. RAULIN
Paris, 17 octobre 1846.
Mon cher ami, je vois que Naples et tous les environs ont été secoués par un orage épouvantable et que beaucoup de monde a péri dans le désastre. J'espère que vous étiez tranquillement dans un bon lit durant ces agitations. Je ne vous remercie pas bien des charmants récits que je
VOUS dois. Je préfère de beaucoup vos dessins aux dessins de M, Alligny ; je les mets au-dessus des tableaux du Poussin, quand bien même vous devriez en enrager. Pour moi , je ne puis vous envoyer qu'un petit traité de nosologie pratique. J'ai été malade comme un chien à Gurcy; je ne savais que devenir par excès d'irritation nerveuse. Cela a duré sept ou huit jours et je suis venu à Paris où la pesanteur de l'air qui me convenait m'a assez bien remis. L'éther subtil de la campagne ne me convient pas. J'ai vu M. Rossi qui se flatte de vous arracher aux mains du garde des sceaux et de vous garder à Rome jusqu'à l'éternité. Je ne l'entends pas ainsi. Si vous ne revenez pas au terme fixé, j'écrirai une petite brochure contre les fonctionnaires qui passent leur vie dans les églises byzantines et autres, au lieu de s'acquitter des devoirs de la vie civile. Je deviendrai méchant et féroce comme un dogue. Voilà déjà bien longtemps que vous lorgnez les beautés de l'Italie. Il faut enfin revenir au bercail et vérifier des bulles, au lieu de contempler des horizons bleus et roses. Vous dites d'un air mélancolique : la vie est un voyage; mais moi je vous dis qu'un maître des requêtes est tenu à la résidence. Dieu a fait les oiseaux pour voler par-dessus les dômes de Saint-Pierre
et tout à travers les campagnes de Rome, mais il a fait les maîtres des requêtes dans un autre dessein. Si vous étiez M. Alexandre Dumas, je trouverais très-simple que vous couriez le monde. Vous pourriez être alors chargé d'une mission pour l'Espagne et l'Algérie ; vous asseoir à la droite des princes dans des fêtes royales ; marcher le premier dans Notre-Dame d'Atocha afin de donner au monde une grande idée de la France ; mais vous n'êtes pas M. Alexandre Dumas, c'est moi qui vous le dis. Le génie seul a de pareils privilèges et vous n'avez pas le génie d'Alexandre Dumas. Les lettrés, comme dit M. Victor Hugo, tiennent une jolie place dans ce monde. Que sera-ce quand ils sauront parfaitement bien lire et écrire, comme il arrivera par suite du progrès de l'instruction primaire. Vous devez prendre beaucoup de plaisir à l'extrême simplicité avec laquelle on raconte le voyage de M. le duc de Montpensier dans les Castilles. Quoi qu'il en soit, lord Palmerston enrage un peu. C'est une chose inouïe que de voir l'audace de ces Français qui se marient sans son consentement. Je ne sais quelle sottise fera cet homme pour se venger, mais il fera certainement une sottise. Le méchant fait habituellement une œuvre qui le trompe; ainsi je crois que nous
pouvons dormir au bruit de la colère de ce grand ministre ; enfin, s'il y a des fous, il y a des sages, grâces à Dieu. Votre Pape est un sage. Si tous les papes avaient valu celui-là, l'histoire de l'Église n'offrirait plus aux libertins l'occasion de faire des difficultés.
Je dois vous avertir que votre appartement a un peu changé de face ou, du moins, de perspective. A votre retour, vous verrez toute la place de Bellechasse enfermée dans une immense cloison. Vous verrez de grands amas de pierres vives; vous entendrez le cri de la scie, le bruit des marteaux, les clameurs des ouvriers. Sainte-Clotilde s'élève majestueusement. Vous ne verrez plus l'image du monde qui passe, ni ce jour vif qui ne brille que pour s'éteindre, ni cette verdure de jardins qui n'a qu'une grâce passagère et que le vent d'automne disperse par les rues. Vous aurez sous les yeux la figure grise et massive de ce qui ne passe pas. Il est peu de spectacles plus sains pour l'imagination à ce que je vous ai entendu dire.
Avez-vous enfin vu Amalfi, Trani et toutes ces côtes si charmantes? Qu'est devenu le jardin de l'église des Capucins qui regarde da côté de Pœstum? Il est clair que c'est là qu'il faut vivre.
Adieu, mon cher ami. Revenez donc.
A.vez-vous vu la catastrophe de la pauvre ville de Genève? Le gouvernement qui périt dans cette bagarre peut bien dire ce qui est écrit à Salerne sur le tombeau de Grégoire VII : « J'ai haï l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil. » Les radicaux vont avoir la majorité et ce n'est pas une race pacifique. Cette histoire de Genève est lamentable, mais vous vous êtes peut-être endurci le cœur depuis que vous vivez dans les fêtes de l'imagination. Un beau tableau vous paraît sans doute plus important à conserver que le meilleur gouvernement. Les artistes pourraient bien, comme les savants, finir par ne se soucier d'autre chose que de la beauté. Tâchez de ne pas vous laisser gagner par la maladie. Allez donc à Pompeï et rapportez -moi, ou envoyezmoi plutôt, quelques feuilles des plantes qui croissent dans les degrés du théâtre qui est au bout de la ville. Ce théâtre a l'air encore plus solitaire que le reste de ces murs abandonnés. Par instants, dans les rues de la ville, on ne serait pas étonné de voir sortir de sa maison quelque vivant d'autrefois. Vous auriez là un joli quart d'heure de conversation. Parleriez-vous à ces gens de l'an 70, ou de l'ancienne vie romaine ou de la vie nouvelle qu'ils mènent dans un autre monde? Cela dépend si vous êtes plus archéo-
logue ou plus théologien. Toujours est-il que je vous souhaite de rencontrer une belle demoiselle de la grande Grèce, dans les rues de Pompai ou sur les degrés des églises de Pœstum.
AU MEME
Paris, 24 novembre 184G.
Vous êtes revenu auprès de cette petite couvée, mon cher ami. Il paraît que tout y va à merveille et c'est un grand plaisir de voir les choses aller si bien. Pour vous, vous me tracassez assez avec cette jambe qui ne veut pas vous suivre dans vos courses après les Vierges. M. de Bourgoing dit que vous en avez héroïquement soufTert, mais il faut mieux être un héros en puissance qu'en action, parce qu'il est préférable de marcher sur deux jambes fortement tendues que de marcher sur sa patience et sa vertu ; ce sont de belles béquilles, mais ce sont des béquilles. Je désire beaucoup n'avoir été qu'un sot lorsque je vous ai dit que vous seriez arrêté en Italie, non par les brigands, mais parles rhumatismes. Voilà que M. Rossi retourne à Rome. Je vous
crois un trop vif sentiment du devoir pour céder à ses conseils et ne pas revenir au logis au terme fixé. Il y a décidément trop longtemps qu'on ne vous a vu. Vous avez été d'une parfaite bonté; vous avez écrit comme si vous aviez été dans votre repos au coin de votre feu, en face de votre portrait qui n'a pas Tair, comme vous, d'avoir été en Italie. J'ai reçu votre immortelle cueillie dans les ruines du temple de Vénus. A'ous étiez bien libre de choisir parmi tous les temples de toutes les divinités de tous les temps ; vous avez choisi celui-là. On m'avait bien dit que vous donniez des signes de cette préférence dans vos conversations et dans vos regards incessamment tournés vers les femmes étrangères, mais je ne reviens pas de votre oubli d'Amalfi! Je vous dirai toute ma vie: « Si vous n'avez pas vu Amalfi, vous n'avez pas vu l'Italie, » à ce que je crois, du moins, moi qui n'ai vu qu'Amalfi ! Helas! que je vais être petit garçon devant vous, avec le peu d'Italie que j'ai vu et que je sais, tandis que vous, vous avez été de la cave au grenier dans toutes les maisons honnêtes et tous les lieux célèbres de la Péninsule. On me dit qu'à Naples vous avez été dans un lieu fort malhonnête. Est-il possible? Quoi! avec tant de sujets de distractions, le Vé-
suve, Nisida, Ischia, le Pausilippe, et cette douceur de l'air, et cette mer gaie et plaintive à la fois! Tout cela n'a pas suffi à votre criminelle activité. Vous vous levez dès l'aube du jour pour allez visiter quoi? le musée réservé. Pour moi, je n'ai point vu ce musée Borbonico riservato^ et j'ai vu Amalfi. On peut juger deux hommes sur ces deux faits contraires, bien que le premier, celui qui a visité le musée, prêche habituellement le dogme et la morale.
Malgré cette curiosité dangereuse, les gens qui voyagent avec vous disent que vous êtes non-seulement le plus aimable, mais le meilleur des compagnons de voyage. On dit qu'il vaut mieux être en querelle avec vous que d'accord avec un autre. Je vois avec une joie sensible que vous n'avez pas perdu la totalité de vos vertus dans cette Italie corruptrice.
Je suis sûr que vous avez été très-affligé de cette mort de M. d'Haussonville le père. Elle nous a consternés ici. Rien ne préparait à un tel événement. Il paraissait plus jeune, plus fort, plus vivant, plus durable que tous ceux parmi lesquels il vivait. La douceur et l'entrain de l'esprit éloignent les idées de la mort. Il semble, et il semble à tort, que l'homme est défendu par ses qualités aimables. Le monde n'est pourtant