A MADAME D ' H AU S SON VIL LE
Dieppe, mardi 24 juillet 1849.
On voit bien que vous vivez au fond des bois. Vous demandez si madame votre belle-sœur est encore ici, et elle est partie depuis trois grands jours. Je dois même ajouter qu'elle est probablement à l'heure qu'il est auprès de vous. Pour Albert, il est allé faire une inspection d'armes au pied des remparts de Broglie ; mais à quoi servent aujourd'hui les inspections d'armes? Ni les arcs ne sont sùrs^ ni les chevaux ne sont vites. L'altier philistin a l'air de se moquer de notre appareil militaire. Je vous conseille de jouir le plus vivcmmt possible de l'ombre des chênes, des marronniers et des platanes de Garcy ;
Carpe diem, quam minimum credula postcro.
Et encore
Cèdes coemptis saltibus et domo Villaque flavus quam Tiberis lavit, Cèdes...
Les chiens, c'est-à-dire les socialistes, déjà sont à votre porte et vous prient d'aller partout ailleurs que chez vous, pour y reposer votre tête. Ceci soit dit sans vous comparer le moins du monde à Jézabel, et sans comparer les chiens aux socialistes. Vous savez mon affection pour les chiens. Je ne vous parlerais point de ces tristes sujets si vous ne veniez de lire M. de Lamartine. Vous avez appris de sa propre bouche de quels admirables éléments se composait la noble armée qui a fait la sainte révolution de février : apparent dirœ faciès. Il faut au moins dix ans d'une tyrannie tutélaire pour rendormir toutes ces formidables bêtes que réveille le bruit des révolutions. La bonne raison qu'il nous donne pour avoir déchaîné pour sa part tous ces fléaux, c'est qu'il fallait bien obtenir la séparation de l'Église et de l'État. Enfin, il a cru mal faire, et ce n'est pas sa faute si l'Église n'est pas séparée de l'État, car il avoue lui-même qu'il s'en est fallu d'un cheveu pendant quinze jour.i qu'il n'y eût plus en France ni églises, ni maisons, ni personne. Ce livre de M. de Lamar-
tine montre en lui un état d'esprit si étrange qull est certainement intéressant à lire. Le diable en aura assurément mis un exemplaire dans sa bibliothèque^, comme un des plus beaux échantillons de la sérénité et de la béatitude de l'orgueil humain.
Vous ne verrez donc point mademoiselle de Pomaret. La volage s'en va en Suisse, enlevée par madame de Staël. Depuis quelque temps on ne peut plus tenir quatre personnes ensemble. Le vent d'orage disperse toutes les feuilles. Tantôt M. d'Haussonville est emporté vers la Lorraine ; puis un petit mirage électoral fait courir Albert du côté de l'Alsace. M. deBroglie ne peut quitter ni la Grange, ni tous ceux qui boivent du torrent de la montagne. Voici madame de Staël qui s'enfuit par delà d'autres montagnes. Depuis que l'on a entendu en France Tair des Girondins personne ne peut plus tenir en place. M. Ledru-^ Rollin court comme un Basque, sautant par-, dessus toutes les frontières ; les bons et les méchants courent dans toutes les directions. Ce doit être un singulier spectacle à regarder d'en haut.
La plage de Dieppe a perdu, vous le savez mieux qu'une autre, ses plus belles fleurs. On n'y voit plus madame la princesse de B..., qui
est allée parler précipitamment et sans cesse ailleurs. Je n'y vois plus les Armides du Nord, qui y sont peut-être encore, M. Masson est parti pour Paris où il a des affaires. Mais j'ai vu M. de Guizard qui est venu du Tréport me faire une petite visite. Nous avons parlé pour huit jours. Je suis rentré ensuite dans un silence forcé. J'ai pourtant rencontré ici un ancien ministre du royaume de Belgique, avec qui je cause un peu durant le dîner, un dîner de cent couverts au moins. Après quoi je vais me promener sur les bords de la mer retentissante, et je vais me coucher en lui disant : à demain matin. A quoi elle répond par un affreux rugissement sur les galets. Voilà mon genre de vie. Celui qui a précédé me plaisait beaucoup plus, mais il faut s'accoutumer à vivre seul.
Qu'avez-vous dit de la Bame de 'pique de M. Mérimée? Est-ce tout à fait de M. Pouchkine, ou M. Mérimée y a-t-il mis un peu du sien? Cela est d'une simplicité chirurgicale qui ressemble plus au traducteur qu'à ce qu'on racontait de l'auteur.
AvGz-vous éclairci la question de savoir si vous étiez l'auteur d'un écrit sur \ Amour? C'est un sujet qui a été souvent traité, mais enfin, si vous l'avez choisi, vous pourrez mettre sur le
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titre, comme M. de Jouy avait fait à un traité de morale de sa composition : avec le portrait <h rauteur.
Voilà qui est finir une lettre par un coup de tonnerre.
LXXVIIÏ.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Gurcy, 24 août ISil).
Je réponds à la petite lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de Coppet. Les catalpas qui sont sur la terrasse sont-ils toujours aussi beaux ? Le ruisseau continue-t-il toujours son bruit aimable et monotone? Il est probable que rien n'a changé de tout cela. Si la nature changeait ses allures, nous en ferions des plaintes, trouvant qu'elle, du moins, ne devrait pas passer ; nous ne trouvons pas bon, non plus, qu'elle demeure la même au milieu des changements qui nous travaillent... Quelle tristesse que ce pauvre ménage de *** ! Il était fait pour avoir une petite vie idéale à l'ombre de ses bignonias, et au milieu d'une famille en paix. Personne, presque personne du moins, n'a la vie pour laquelle il était né. Il y a toujours un moment où l'on perd, sans plus
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pouvoir le retrouver, le sentier qui menait à la paisible demeure qu'on voyait de loin en imagination. Le mieux est encore de s'en rapprocher le plus possible, même quand on sait qu'on n'y arrivera plus. Il ne faut renoncer, à aucun moment, à son idéal en tout genre ; c'est un animal doux et sauvage, qu'on ne fait jamais qu'entrevoir à travers les arbres; il s'enfuit dès qu'on approche, pour reparaître bientôt encore, mais toujours d'un peu loin. En fait de plans de vie manquée, il n'est ni bon ni raisonnable de jeter le manche après la cognée. Chaque effort pour s'en rapprocher entretient, du moins, l'idée de ce qui est bien. Avec les débris de sa première demeure il faut s'en refaire une autre^ et l'orner des dessins de ce que nous aurions souhaité et qui nous manque. Il y a beaucoup à glaner dans les champs du pauvre , mais pourvu qu'on se mette à glaner. Nul ne doit renoncer à être le moins malheureux possible. Il n'y a de malheur véritable que dans la résolution de ne plus chercher à raccommoder ce qui est cassé. On s'attache à ces objets raccommodés d'un autre sentiment, mais aussi vif que ce qui a précédé.
Adieu ; à bientôt. Je sors d'une migraine telle que je n'en ai jamais connu avant les bains de mer. J'ai gagné à la mer deux choses qu'elle de-
vait chasser, le mal de tête habituel, et un froid subjectif diSsez fréquent. Tout cela fait que je ne suis bon à rien du tout.
A. MADAME LA BARONNE DE LASCOURS
Paris, 25 décembre 1849.
Est-ce que vous n'avez pas remarqué, chère madame;, qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit? J'avais mené tout ce printemps et tout cet été une vie si misérable que je ne trouvais rien de bon à dire à mes meilleurs amis. Enfin, tel que je suis, je prétends vous écrire et vous demander directement comment vous êtes tous, et ceux qui sont près et ceux qui sont loin.
Je n'ai rien à vous dire de Paris que vous ne sachiez comme nous. Il n'y a point de faits particuliers qui puissent inquiéter ou rassurer par ce temps de la République; tout se passe entre trente-six millions d'hommes. Si la baleine est tranquille, si la baleine donne des coups de queue plus ou moins violents, tout le monde le voit et le sent, et l'on n'a nul besoin de micro-
scope pour en juger. A cette heure, le monde socialiste a l'air de dormir. On dit qu'il a pris un goût extrême pour la lecture. Il distribue à ceux qu'il veut évangéliser une foule de petits romans, tirés sur papier gris, qui ne se vendent que quatre sous et qui laissent encore au vendeur un profit de quelques centimes. Ces volumes sur papier gris, ornés de gravures, contiennent parfois quatre de nos volumes ordinaires. C'est, par exemple, Jacques le fataliste^ de Diderot, ou La Religieuse^ du même, ou bien encore un roman de composition récente montrant, bien entendu, com.ment un homme riche a mis le désordre dans une famille pauvre, et comment, pour s'emparer de la femme, il a fait mettre aux galères le mari^ qui est la perle des hommes et des maris. La police poursuit de son mieux ces aimables productions, mais les socialistes ont l'agilité des puces. Ils se dérobent au moment où on va mettre la main sur leurs pacotilles et vont infester le fond des campagnes de leur abominable littérature. On écrit de son mieux, parmi les honnêtes gens, pour combattre l'effet de cet apostolat criminel, mais le bien marche comme une belle armée régulière, avec quelque lenteur, tandis que les guérillas du mal trottent de rochers en rochers. Lisez-vous !&
Messager de la Semaine ? Vous y verrez des noms qui ne vous sont point du tout inconnus. Dans ce Messager on voit siéger ensemble bien des gens qui
sont fort étonnés du nœud qui les rassemble
M. de Valmy, M. de Broglie, M. A. de Broglie, M. de Riancey, M. Piscatory, l'abbé Ledreuil. On tâche de ne point se quereller. Les gens ne se haïssent souvent que faute de se voir. A la vérité, on finit quelquefois par se haïr pour se voir trop, mais enfin, ce n'est point le cas. On est occupé assez souvent de l'ennemi commun; on ne pense que le moins possible au passé; il n'y a pas de quoi songer à l'avenir ; c'est déjà beaucoup d'avoir un présent; on le défend de son mieux, et ce mieux n'est probablement pas assez. Au reste, malgré tout, je persiste dans mon ancienne impression que nous ne périrons pas, mais je reconnais qu'il me serait assez difficile de justifier cette faconde penser, car nous ne ressemblons pas mal à des fourmis qui travailleraient, avec espérance, contre une marée de l'Océan.
A MADAME LA DARONXE A. DE STAËL
Paris, n^ai'îU ^s janvier 18r)0.
C'est déjà beaucoup quo d'écrire même un petit billet par une grande névralgie. Il ne faut point remuer dès qu'on a mol à la tête. Vous ne dites pa5 si vous avez froid ou chaud dans vos nids de marmottes, par cet hiver. Ici, le temps ne peut prendre son parti de nous battre froid. Il fait de petites journées de printemps. Paul va bien. Il continue toujours la vie des solitaires de Port-Royal, se couchant comme eux à huit heures et demie et se levant bien avant le jour. Ce régime fait que je ne le vois pas beaucoup. Il est aimable quand on le voit, en quoi il diffère notablement de mes autres amis. Il n'imite point Port-Royal en ce sens qu'il va au spectacle. Il vous aura raconté Mithridate et les Femmes savantes. Hormis moi, tout le monde court les spectacles, car M. de Broglie et Albert et sa femme et Louise et M. et madame d'Harcourt étaient allés, le même jour, voir Claudie^ une jolie pièce de m.adame Sand où il est démontré que les jeunes demoiselles qui ont fondé une pe-
tite famille avant que de se marier sont souvent plus honnêtes que des personnes plus rigides. J'ai pour moi horreur de cette fausse sagesse du monue et l'on ne me voit pas à de pareils spectacles.
Hier lundi, M. Ingres est venu dîner ici pour voir de profil une princesse qu'il peindra au mois de mars, quand le jour sera clair et long. Il a l'air fort content de son modèle. M. Vitet et M. de Guizard et aussi M. de Sahune dînaient avec lui. On n'a pas dit un mot de politique. On a parlé gravement du talent de mademoiselle Racliel, des arts et de la littérature. On dirait que les jours de l'Empire arrivent, alors qu'on ne parlait dans les salons que de Talma, de mademoiselle Mars et d'Elleviou. La coalition a voulu faire hier au nouveau ministère des interpellations qui sont tombées tout à plat. On ne saurait imaginer une plus triste campagne que celle qu'on vient de mener contre le gouvernement du Président. Cela ne veut pas dire que ceux qui étaient irrités contre lui pour le renvoi du général Changarnier eussent tort, mais ce n'est pas une raison pour aller à toutes les extrémités et se jeter dans la montagne.
Adieu, mille tendres respects. Quand verra t-on des clématites sur la fenêtre qui regarde du côté de l'Orient?