A M. D H AU S S ON VILLE
Dieppe, 15 juin 1849.
Il paraît que ce mois de juin est marqué làliaut d'un signe particulier et qu'il porte généralement à l'état de siège. Quand j'ai vu tomber le pauvre maréchal Bugeaud, j'ai cru que c'était la marque que le bon parti était condamné et que le diable allait régner officiellement dans ce monde. Je n'aurais pas pensé que, quatre jours après^ toute la légion du mauvais principe dût être mise en fuite; il est vrai que je ne pensais pas non plus qu'ils osassent sitôt en venir à la guerre ouverte. Voilà donc que Ledru-Rollin, Considérant et consorts courent les grands chemins pour éviter la gendarmerie et les fortes mains du procureur général. M. le général Changarnier a fait sur eux l'effet de la tête de la Gorgone. Huit escadrons et quatre bataillons^ employés à temps, ont eu plus d'effet que toute une armée, avec tout le feu de tous ses canons, n'avait fait l'an dernier. On ne peut pas regretter que tous ces misérables n'aient pas fait plus de mal, mais dans quinze jours on dira : « Après tout, qu'ont-ils fait pour
mériter l'état de siège?» etc. Toujours est-il qu'on se sent la respiration plus libre sous l'état de siège, gouverné par d'honnêtes gens, que dans l'état de liberté illimitée dont jouissaient tous les animaux féroces dans nos quartiers. Je ne fais aucun cas du droit illimité d'être injurié, pillé, maltraité et quelquefois pendu. Maintenant que les événements ont fait table rase, qu'est-ce que va faire la législation ? Nous voici m acumine rerum^ et on va, alors qu'on aura ou non la main sûre, décider en huit jours de notre sort pour dix ans. Je ne compte pas par plus grand laps de temps, car il ne paraît point que la Providence veuille que la France reste plus d'une dizaine ou d'une quinzaine d'années dans la même position. Le général Changarnier ne doit pas ressentir une médiocre satisfaction. A en juger par le récit des journaux, la terreur marchait visiblement devant lui, témoin tous ces coquins qui courent encore . On me dit que le procureur général est venu à la Chambre avec un grand filet pour pêcher de cent à cent vingt membres des plus éclairés de l'opposition. Les débats en deviendront d'abord beaucoup plus polis et la salle des séances certainement beaucoup plus propre. Ce n'est pas que, après toutes ces épurations et fumigations, il ne restera encore d'énormes difficultés. Tout le
parti de l'ordre va probablement se décomposer et chacun va recommencer à croire que rien n'est plus aisé que de faire les affaires de son parti ; mais je suis bien curieux de l'avenir et c'est beaucoup que d'avoir les deux pieds à sec pour le très-étroit espace du présent.
A M. E. DE SAHUNE.
Dieppe, 14 juillet 1849.
Es'-ce aujourd'hui le 14 juillet? Les idées ont fait terriblement de chemin depuis le 14 juillet 1789! Refilât exterritus amnis. Mais ce n'est pas cela que je veux vous dire, mon cher ami. Je veux vous remercier de la peine que vous avez eu la bonté de prendre; j'ai reçu cette nuée de poëtes hébreux et latins en très-bon état et dans tout le lustre de leur première jeunesse. On n'est pas fâché d'avoir ici Horace, Lucrèce et Virgile pour se distraire un peu de tout ce beau monde qui se promène à l'établissement. Il y a quelque quinze jours, j'avais avisé de beaux oiseaux de mer qui venaient s'abattre et s'ébattre sur ce rivage vers trois ou quatre heures de l'après-midi.
A cette heure, à présent, tout le monde élégant de Paris a pris la place des oiseaux sauvages, et le bruit des conversations n'en dit pas tant que ce bruit d'ailes et de vagues (|u'on entendait auparavant.
Nous n'entendrons plus le général Oudinot renversant les murailles d'Aurélien ! M. de Tocqueville doit avoir les bras fatigués de porter le monde romain, même par hiterhn. Qu^allonsnous résoudre pour la plus grande gloire de Tordre, de la liberté, de la religion et de la philosophie?
Il faudra contenter tout le monde et son père,
d'où je conclus que d'ici à quinze jours tout le monde et notre père pousseront des cris de paon. Cela m'est bien égal, pourvu que le général Changarnier reste sur son cheval et ses pièces d'artillerie sur leurs affûts.
Je suis del'avisdeM. Cousin. Si j'étais le maître, il serait mon ambassadeur. Vous me parlez de la Prusse. On m'avaitditque la philosophie moderne avait la passion de baiser la mule du Pape, mais il paraît, à ce que vous me dites, qu'elle tourne du côté des princes de la Réformation. Comme le philosophe comprend tout, va pour la mission de France en Prusse. Je veux du bien à
M. Cousin^ mais je m'oppose absolument à ce qu'on lui donne pour secrétaires tous ces petits faquins de métaphysiciens à la suite, qui prennent des airs évaporés dans l'infmi et qui ne sont pas félchés de mettre la main sur un bon emploi dans le monde réel. Ce sont vraiment de petits esprits de ténèbres. On dit que plusieurs se sont faits rouges comme le feu de l'enfer ; ce n'est pas pour un philosophe un motif raisonnable, mais je conviens que c'est un motif pour un homme sensé de se faire rouge, quand la force paraît tourner du côté des rouges. . . Je suis bien libre aussi de rougir pour eux du choix que font ces hommes sensés.
Adieu, mon cher ami; j'espère bien vous revoir d'ici à une quinzaine de jours si toutes les choses concrètes et aussi les personnes ne tombent pas, d'ici-là, sous le régime de la métaphysique rouge.
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Dieppe, 17 juillet iS4y.
.Je vous aurais écrit hier si Albert n'était pas parti, mais Albert vaut mieux qu'une lettre. Il m. 10
VOUS donnera peu et de bonnes nouvelles. Il n'y en a pas d'autres ici... je ne sais pourquoi je vous parle de ce qui se passe sur la terre. Je vis sous les vagues bleues ou vertes de l'Océan. Le monde me paraît d'une étrange couleur à travers ce voile. Il a la mine verte d'un univers qui n'ira pas loin. Pour moi, puisque vous avez la bonté de le demander, je suis un peu mieux que cet univers. Cette eau froide ne m'allait pas mal ces jours-ci. Aujourd'hui seulement , je me sens dans une disposition que les Anglais nommeni giddiness, ie crois. J'espère que c'est une ivresse passagère, car je suis fâché de ne pouvoir essayer jusqu'au bout de ce remède et voir s'il y a au fond des eaux une manière de me tirer du misérable état dans lequel je vis depuis quelques années.
Est-il vrai que la philosophie ait envahi voire demeure et qu'on y voie souvent M. Cousin?
Quoi, fille de David, vous parlez à ce traître?
N'est-il pas vrai que ce Mat/imi est le plus animé des mortels? et au fond très-bon enfant et s'amusant de tout comme un enfant. Qui n'est pas devant lai, mais à côté de lui, peut marcher dans un continuel amusement. Il a un feu qui ne s'éteint point, mais aussi, j'en conviens, un petit
ver qui ne meurt pas. Je conclus que votre salon est aujourd'hui le plus brillant de Paris et je ne dirai pas comme M. d'Haussonville : « Ce n'est pas votre faute. » A la longue, un salon ressemble à la. maîtresse de la maison. Quand elle n'y serait pas un jour, on devrait deviner qui elle est, à entendre et à voir ceux qu'on trouve chez elle.
J^ai commencé M. de Lamartine. C'est un drôle d'homme et un drôle de livre. Si jamais un Allemand, dans mille ans, prend ce volume au sérieux, il croira qu'il s'agit d'une nation de grands hommes, tous grands hommes, depuis M. Flocon jusqu'à M. Marrast. Il a certainement inventé le premier qu'avec une bienveillance universelle dans les jugements on pouvait faire autant de mal que les autres avec toute l'âpreté du monde. Il dit seulement de M. Thiers qu'il est l'acjitateur intestin cVune assemblée. L'expression n'est pas emphatique et je n'aimerais pas, à la place de M. Thiers, qu'on me nommât l'agitateur intestin de personne. Il n'a point parlé de M. de Broglie; c'est assurément de dessein prémédité, car^ enfin, il a dû entendre parler quelquefois dans sa vie de M. de Broglie. On dit que M. de Broglie est inconsolable de ce silence étudié de M. de Lamartine.
J'ai reçu une cli;irmante lettre de M. de Broglie aujourd'hui. Il ne semble pas trop abattu de ne pas figurer dans ce Panthéon et à côté et en contraste de M. Sobrier et de M. Caussidière, de glorieuse mémoire.