A MADAME LA PRINCESSE DE BROGLIE
Gurcy, 18 juillet 1853.
Votre lettre est arrivée pour illuminer une grande solitude. Voici une lettre pour M. Saint- Marc-Girardin. Il est bien loin. On est grognon quand on est aux eaux, excepté aux bains de Plombières. On est probablement seul dans ces bains de Bourbon ; on n'a point autour de soi et de sa baignoire une société brillante. Un garçon de bain vous apporte une lettre; on tire ses mains de l'eau ; on lit tristement : Veuillez recommander^ etc. ; on sort de ce bain d'une humeur de chien ; on se dit : « Certainement, je n'en ferai rien. » On lanterne trois ou quatre jours la rage dans le cœur, et puis on finit par écrire quelques lignes glaciales et pour
l'nmour de Dieu. C'est avec ce genre d'amour de Dieiiqii on fait des glaces, à ce que je crois... 11 ne faut pourtant pas négliger l'appui de M. C. Il est fort considéré ; il ne demande jamais rien. Bien loin d'agir dans ces occasions où il s'agit de servir quelqu'un pour l'amour de Dieu, il a tout au contraire le diable au corps. (Je ne me permettrais pas de hasarder une pareille expression, si je ne voulais vous faire remarquer comme les langues sont singulières. L'amour de Dieu, dans le thermomètre des passions bienveillantes, est au degré de la glace fondante, tandis que l'autre marque la chaleur du Sénégal.)
Avez-vous épuisé tous les livres qu'Albert avait emportés ?Ici, il n'y a que de vieux livres. Je lis ■et relis Réaumur sur toutes les petites bêles de la création. J'étais né pour vivre avec les bêtes etj'aijoliment manqué ma vocation. J'ai lu aussi, -et cela est récent, un roman anglais écrit par un italien dont tout l'artifice est de raconter la vie d'un jeune Piémontais quia un père, une mère, un oncle, des frères, qui va au collège, qui se fait avocat, quidevient carbonaro, qui devient amoureux aussi d'une dame tout ordinaire. On croirait entrer dans une maison bourgeoise de Gènes. Il n'y a nul événement considérable ; c'est la vie ordinaire et cette description longue et exacte>
ennuyeuse au commencement, amuse à la longue. C'est bien un Italien qui a écrit ce livre, car il n'y a pas un rayon de soleil, pas une vue de l'Apennin, pas une des choses que remarque tout d'abord un étranger. Madame de Catelan , que vous n'avez pas connue, disait : « Je déteste les gens qui parlent de ce qu'ils savent. » Elle avait raison en cela que les traits saillants des objets ne frappent que dans la nouveauté. Quand on y estaccoutumé,il faut, si l'on veut les revoir dans tout leur effet, s'en éloigner quelque temps. Ce n'est vraisemblablement que dans l'exil qu'un Italien voit avec plaisir ce fond bleu ardent qui est à l'horizon de votre tableau de 40,000 francs.
A MAÛABIE PISCATOHY.
Trouville, 8 août 1853.
Les lettres arrivent ici avec une lenteur extraordinaire, quand elles arrivent. Celle que je dois à votre bonté me paraît avoir fait le tour du monde ; elle m'a fait un extrême plaisir dans ce désert froid, humide et un peu silencieux que nous habitons. C'est ici qu'on regrette les
iris de Florence et les roses de Pœstum. Ce Trouville m'avait laissé autrefois un souvenir bien plus agréable. Ces vapeurs grises de l'Océan sont passablement monotones et les eaux de la mer de Naples ou de la mer Egée sont à celles-ci comme l'émeraude esta l'argile. Vous avez bien raison de n'aimer que le Midi. Les grandes dames de l'ancienne Grèce seraient certainement mortes de chagrin sur les côtes de Normandie. Pénélope n'aurait jamais attendu vingt ans son mari ni à Saint-Malo, ni au Tréport, ni à Trouville, ni au Havre-de-Grâce. Je ne sais comment toute la brillante jeunesse qui tient garnison dans la Baltique s'arrangera pour passer l'hiver parmi les Finnois et les Finnoises, ceux surtout qui viennent de passer un autre hiver dans l'archipel grec et sur l'Hellespont. Avezvous des nouvelles de ces régions polaires? Nous apprenons tout à coup que ce n'est plus de ce côté qu'il y aura du danger et de la renommée à trouver. Nous voilà décidés à saccager Sébastopol. Au milieu de beaucoup de sentiments mêlés, je serais pourtant charmé d'apprendre cette humiliation de l'empereur de Russie. L'habitude est si forte que c'est toujours lui qui est resté pour moi le représentant du mauvais principe. Les choses se sont modifiées depuis lors
mais la coutume est la plus forte; de plus, il est certain que nous ne ferions pas mal de prendre des drapeaux à l'ennemi, d'enlever des batteries de canon et de brûler des places de guerre. On dit à un jeune homme qui ne se soucie ni des sciences ni de rien de sérieux dans la vie civile : « Mon ami, tu devrais t'engager», et ce jeune homme revient chez lui avec un air grave et le grade de lieutenant-colonel. La France fait bien de s'engager. On dira, si l'on veut, que notre intérêt bien entendu n'est pas de nous battre trop fort contre les Russes pour faire plaisir à l'Angleterre ; il me semble que nous n'avons guèr® d'intérêt bien déterminé pour le moment, le mieux est donc de céder à ses petites passions et j'aime mieux qu'il arrive du mal à l'empereur de Russie qu'à tout autre étranger de ma connaissance. Peut-être que vous pensez très-peu à la politique dans vos jardins de Touraine. Mademoiselle Rachel fait probablement de mémoire de beaux dessins de tout ce qu'elle a vu en Italie. Sicile a lu uii morceau de M. Delacroix sur le beau ddinsla. Revue des Deux Moiides, ^ose espérer qu'elle n'y a rien compris du tout; la question du beau est surtout obscure quand on travaille àl'éclaircir, et les exemples sont beaucoup plus frappants que les théories.
304 LEÏTIiES.
Il n'y a pas grand monde ici, et, sans le salon de madame de Boigne, on n'aurait d'entretien qu'avec les oiseaux de mer; mais on est bien accueilli dans ce salon, et le Chancelier y est plus vivant que les gens qui le viennent voir. Sauf quelques petits emportements de conversation qui passent vite, il n'a pas de préjugés ni sur le présent, ni sur le passé, ni sur l'avenir.
Adieu, madame, mille tendres respects et mille amitiés à ]\I. Piscatory.
xcvri.
A LA MÙMK.
Brot^lie, 15 septembre 1S53.
Je n'ai pas osé, chère madame, vous envoyer ces derniers jours de ma très-fine écriture de peur de renouveler vos douleurs de tête. Je compte pourtant que ces maux de tête sont bien loin. M. de Viel-Castel, qui est ici depuis cinq ou six jours, ne nous a donné Gue de bonnes nouvelles de Chérigny. Albert de Broglie, qui n'avait vu durant un mois que les magnificences des Pyrénées, a été charmé de son petit séjour dans votre Touraine.-Tous ceux qui reviennent
de chez vous s'imaginent qu'il n'y a rien de plus charmant que de passer toute Fannée à la campagne. Votre maison produit le même effet que les romans qui font croire que la vie des champs est préférable à tout. Est-il vrai que M.Duvergier rêve aussi de vivre suivant Théocrite et les Géorgiqiies? M.Duvergier a dû vous sembler comme une apparition, lui qui garde les nuances les plus délicates de ses colères les plus anciennes.il y a ainsi dans les cabinets des curieux de petites coquilles d'avant le déluge qui ont conservé leurs plus fines arêtes et leurs pointes les plus aiguës depuis le commencement du monde. Tout cela n'empêche pas qu'il n'ait beaucoup d'énergie, d'esprit et de talent d'écrire ; peut-être même est-ce pour cela qu'il a beaucoup de talent et d'esprit. Il faut y regarder à deux fois avant de se corriger de ses défauts, car tout se tient par des liens invisibles. Si le curé de sa paroisse ramenait M.Duvergier au pardon des injures, peut-être que prenant l'air doux et découragé, il écrirait mollement des choses bienveillantes et insignifiantes. Chérigny est devenu comme Ferney, tous les gens d'esprit y font un pèlerinage. Vous avez eu aussi la visite d'un autre homme de talent qui n'a pas les mêmes aspérités et qui n'écrit pas avec le même emportement. M. de Viel-Casm. • 2 0
tel me dit que pendant que M. de Rémusat était chez vous on ne se taisait ni jour ni nuit dans la maison. Je vois d'ici ces grandes illuminations où la lumière est si vive et l'air un peu froid. Ici nous n'avons pas de vos grands feux d'artifice, mais on cause seulement quatre ou cinq heures par jour pendant qu'il pleut;, car il pleut toujours et tout le jour.
Il ne pleuvra certainement plus quand vous viendrez ici. Le temps se mettra en habits de fête, mais est-il bien vrai que vous y viendrez? Je voudrais pouvoir arranger mon séjour ici pour ce moment, sans quoi je me jetterai à l'eau, où que je sois, si j'apprends de loin que M. et madame Piscatory sont à Brpglie. Comme j'ai quelque dessein d'aller sur les bords du lac de Genève ce sera une affaire aisée que de se noyer. Il ne nous vient aucun bruit de Paris, ni livres, ni nouvelles. Cette affaire des Turcs et des Russes prend le caractère d'une maladie chronique. Il paraît bien d'ailleurs que les Turcs seuls ont envie de tirer des coups de fusil. Comme ils n'ont ni rentes sur l'État, ni actions sur les chemins de fer, ils ont gardé des passions guerrières que l'Europe civit lisée neconnaît plus beaucoup. L'Europe est bien vêtue, bien nourrie, bien couchée^ elle va à la
messe et à la Bourse le matin et fait le soir sa partie de dominos. On n'aime pas à risquer tous ces biens sur les champs de bataille, mais il viendra pourtant un moment où il sera difficile de laisser l'enipereur de Russie donn'^.r des bals dans le sérail de Constantinopleà ses officiers de cosaques et établir des colonies militaires à Smyrne, à Rhodes, à Chypre. Chacun voudra avoir un morceau de ce beau tapis d'Orient. Ce sera un grand jour de baisse pour les fonds publics. Ce jourest loin encore vraisemblablement. En attendant, je lis des mémoires sur Paul I" d'une madame Oberkirch, une grande dame alsacienne de la fin du dernier siècle. Elle a fait le voyage de Paris avec le comte et la comtesse du Nord en 1782. C'est une revue superficielle, mais intéressante aujourd'hui, de toute cette société de la fin de l'ancien monde. Elle juge à tort et à travers, avec tous les préjugés de sa classe, et de sa classe en province ; elle a tout le degré de sagacité et de liberté d'esprit qu'on pourrait attendre d'un des quatre grands chevaux d'Alsace à cette époque, s'il y avait des chevaux d'Alsace comme de Lorraine, mais tous ses défauts même sont la couleur du temps. Je vois M. de Viel- Castel lire ici ces mémoires ; peut-être que vous les connaissez déjà. C'est une lecture que
je vous recommande si vous ne l'avez déjà faite. Le mieux serait de prendre année par année madame de Sévigné et M. Walckenaër et d'achever sans interruption cette longue .lecture. C'est un conseil de M. Sainte-Beuve dans le temps qu'il n'écrivait pas dans le Moniteur. C'est là qu'on voit les temps anciens par leur beau côté. C'est une image charmante et très-fausse de la société du dix-septième siècle. Une petite société choisie s'est peinte en beau dans la plus brillante imagination qui fut jamais ; mais les Mille et une Nuits sont agréables à lire. Je suis de mon temps et j'aime mieux Chérigny que les Rochers. Albert m'a dit que madame Foy était bien mieux et qu'elle arrivait chez vous comme il partait. Dites-moi aussi que madame Galos est mieux.
J'ai fait mille questions sur M. Piscatory à quelqu'un qui l'a vu quelques jours, ce quelqu'un m'a répondu : «Il va à merveille, il est fort aimable ; mais je ne peux pas vous cacher qu'il ne m'a pas fait la moindre question sur vous. » Mille tendres respects.
A LA MEME
Paris, 26 octobre 1853.
M. de Viel-Castel vous avait bien dit, madame, quand il vous racontait que j'étais dans un misérable état. Me voilà un peu remis sur mes pieds et de retour à la vie. S'il pleut dans votre Touraine comme en Normandie, j'ai grand'peur que l'agriculture de M. Piscatory ne soit pas très-florissante. On dit que les jardiniers sont de mauvaise humeur par tous les temps, parce que si un coin du jardin veut de l'eau, un autre a besoin de soleil. Je compte qu'il n'en va pas de môme pour les laboureurs, puisqu'on ne parle que de l'amabilité de Chérigny. On n^est pas à Broglie non plus abandonné de Dieu et des hommes. En attendant votre visite, pour laquelle je compte retourner dans ce pays de brouillards, on a vu arriver M. de Barante. Il" se repose un peu après la guerre qu'il a menée contre la Convention nationale, puis il retournera en Auvergne pour faire l'histoire du Directoire. Ce ne sont pas des pastorales, à beaucoup près, que ces histoires-là. Il me semble qu'il faudrait laisser re-
poser l'eau avant de recommencer sans cesse ces terribles récits. Nous ne sommes certainement point dans un état d'esprit propre à juger avec équité la fm du dix-septième siècle. M. de Viel- Castel a raison de travailler à une histoire de la Restauration; c'est un sujet tout neuf en comparaison de la première Révolution française. M. Guizot,qui a fait un petit séjour à Broglie,nous a lu des chapitres de son uf volume de la Mévolution d'Angleterre. Ces fragments me semblent supérieurs même aux deux premiers volumes, pour le talent d'écrire et la vigueur du dessin de toutes ces figures anglaises plus prononcées, il en faut convenir, que les traits de M. Portails ou de M. Baroche, ou de M. Billault, sans même oublier des cavaliers comme M. de LaRochejaquelein. Vous aurez deux volumes au mois de janvier. M. Thiers va terminer ses annales du premier Empire. Je ne vois pas que nous différions beaucoup du siècle d'Auguste. Paris devient comme Rome une ville de marbre, et tous les hommes de talent ont des loisirs infmis qui leur permettent, comme à Cicéron, de philosopher sur le passé, sans plus avoir droit de toucher au présent, ou de s'occuper de l'avenir. En arrivant à Paris, dimanche vers cinq heures, j'ai vu plus de belles voitures sortir des Champs-
Élysées qu'il n'y en avait certainement sur les avenues du Cliamp de Mars, quand Livie s'y promenait avec sa petite famille, et des voitures beaucoup mieux faites, tout autrement douces et légères. Il est très-certain aussi qu'il ne s'est jamais fait à la Bourse de Rome la moitié des affaires qui se traitent ici. Tout se fait sur une beaucoup plus grande échelle à présent, de même que Cayenne est un beaucoup plus vaste territoire que ces petites îles de la Méditerranée où le Prince envoyait réfléchir les personnes qui ne partageaient pas ses principes en matière de gouvernement. J'ajoute que les talents véritables sont à cette heure notés avec des égards qu'ils n'avaient jamais rencontrés dans l'empire romain. Pour parler de choses encore plus graves, la piété commençait à fléchir dans ces tempslà. Auguste, il est vrai, portait toujours sur lui une peau de veau marin pour se garantir de la foudre, mais c'était là une superstition grossière. A présent tous les hommes un peu à la mode sont d'une orthodoxie sévère et ne parlent qu'avec un juste mépris des athées, des protestants, des fouriéristes et des philosophes.
Je ne comprends pas comment, avec la délicatesse de votre goût, vous n'avez pas aimé ces belles pages sur la vie militaire de M. de Mon-
talembert. C'est là qu'on trouve les pures doctrines religieuses dans leur éclat. On y voit un paroissien et des pistolets d'arçon tout armés pour ceux qui diraient le contraire. Il y a là une vivacité militaire qui doit plaire particulièrement à M. Piscatory. 11 est sensible que le cheval de Job, qui hennit au bruit des trompettes, n'est qu'une sorte de chien couchant en regard de cette fureur des batailles. Les descriptions ont aussi tout le charme et la variété du désert avec ses immenses plaines de sables qui s'allongent sous les pas du voyageur. Quand j'ai lu ces pages, toutes ces flammes, ce soleil, cette poudre de guerre me donnent une soif dévorante. Le sublime trop longtemps soutenu fatigue assez les organisations frêles.
Il n'y a encore personne ici et j'habite une maison toute vide. Je croyais que mademoiselle de Pomaret reviendrait ces j ours-ci, mais je reçois une lettre d'elle qui ne parle que du Mont-Blanc, des feuilles d'automne et du curé de Nyon. Je crois qu'elle ne laissera pas tout cela pour notre triste vue.
Adieu, madame, mille tendres respects.
A M. PISCATORY
Paris, 9 mars 1854.
Vous avez bien raison, mon cher ami, d'aller faire une petite course en Italie et de montrer Rome à mademoiselle Rachel. A l'exception des hommes qui ont l'honneur de participer au gouvernement, on ne peut plus guère vivre aujourd'hui que par curiosité et à la façon des bohémiens qui chantent voir, c'est avoir... Il faut pourtant bien se distraire un peu, voir le Pape et ses cardinaux, qu'ils dansent ou non des fandangos,' visiter les ruines du mont Palatin, le temple de Janus à deux faces et la cloaca massima. On rêve un peu à son village en regardant tous ces beaux monuments.
La Gazette est devenue terriblement intéressante depuis que le monde est entré dans un état de crise. Le diable doit joliment se frotter les mains de tout ce qu'il aura à faire d'ici à quelques années. On ne lui a que bien rarement taillé une si vaste besogne. Qui aurait cru que le zèle du comte de Montalembert pour les lieux saints mettrait toute l'Europe en armes et la
moitié de la chrétienté en problème ? Qui eût dit que M. de La Valette, quand il cherchait un peu d'avancement dans sa carrière , allait ébranler le Caucase, l'Olympe et tous les rochers de l'Albanie d'abord, sans compter les tremblements de terre qui pourront éclaterdans deslieux plus rapprochés de nous? Toujours est-il que voilà l'univers qui se met en danse.MaisvuqueM.Baroche, M. Troplong, M. Billault, veillent sur cet univers, je vis en pleine assurance. Ici, on n'entend aucun bruit de guerre. L'Écriture remarque que pendant qu'on élevait le temple de Salomon, on n'entendait aucun bruit de marteaux ni de poulies ; que les ouvriers ne tenaient aucun mauvais propos et qu'ils étaient muets comme des poissons. Nous faisons la guerre comme Salomon faisait son temple. Les journaux ne parlent seulement pas du mouvement d'un peloton ; personne n'a l'air pressé, tout le monde s'amuse. L'art de la guerre a dû se simplifier beaucoup depuis les jours du premier Empereur. Celui-là, à l'époque de ses campagnes, passait sa vie comme dans une fournaise. Il lisait, écrivait, courait, parlait, piquait les cartes d'épingles de toutes les couleurs. Rien à présent de ce fracas. Remarquez que la nature procède aussi en silence. Elle vous fait pousser un chêne à vue d'œil., et vous pré-
pare un tremblement de terre sans paraître y toucher.
Je voudrais être sûr que la pauvre Grèce sor tira en bon état de cette bagarre. La lettre du gouverneur des îles Ioniennes n'annonce pas de meilleures dispositions pour ces pauvres gens que n'en montrait lord Palmerston à M. Coletti au temps de leurs querelles. Si ce pauvre général Coletti regarde aujourd'hui sur toutes les montagnes de son pays, il doit avoir le cœur terriblement serré et regretter de n'être pas ici-bas. Le roi Othon aurait tout l'esprit et toute la résolution de César qu'il devrait se trouver encore dans une cruelle perplexité. Mais il est bien probable que le tumulte sera si grand dans ce monde d'ici à quelques années, que bien des situations qui paraissent inextricables se dénoueront naturellement. Les grandes guerres ne finissent pas comme un enchaînement de propositions logiques et, au bout d'un peu de temps, chacun a changé de but, de rôle et d'attitude ; mais il n'en est pas moins dur de n'avoir à compter que sur le hasard. La passion de l'homme est de savoir à peu près ce que sera son lendemain. L'excellent M. Eynard écrit lettres sur lettres où il expose ce que peut et doit faire le gouvernement français et le gouvernement an-
glais pour cette pauvre race grecque. Il ne paraît pas savoir qu'il est bien difficile aujourd'hui à un journal d'éclairer le gouvernement sur ses devoirs. Si j'écrivais une lettre au bon Dieu sur ce qu'il doit faire et éviter dans son administration de l'univers, il me trouverait certainement fort ridicule, et n'était qu'il est souverainement bon, il pourrait me suspendre avec ou sans insertion au Moniteur. Quoi qu'il en soit, l'ardeur de M. Eynard pour les petits-fils de Platon, de Périclès et de Philopœmen, vaut mieux, peutêtre, que les peines que se donnent M. Véron et ses pareils pour les petits-fils de M. Véron ou autres, chacun selon son espèce. Il est vrai cependant de dire que les Grecs méritent moins d'intérêt en ce sens qu^ils ne sont pas toujours d'une probité parfaite dans les questions d'argent. C'est l'inconvénient des gouvernements libres de laisser les gens satisfaire une avidité cynique sans que personne ose dire un mot.
Adieu, mon cher ami, voilà un bien long bavardage ; je n'en finirais pas, s'il ne me fallait écrire à M. Eynard que sa lettre ne peut pas être insérée dans le Journal des Débats comme il le souhaitait.
Mille et mille sentiments dévoués. Quel jour venez-vous ?
A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL
Paris, 1" avril 1854.
Il est agréable pourtant de dater une lettre de ce premier d'avril. Il y a comme des rayons de soleil sur le papier; mais cela est bon pour Paris et j'ose croire qu'il fait froid et triste à Genève. Les belles dames qui y séjournent maintenant le méritent un peu. Il nous semble, à nous, qu'il y a quelque générosité à leur écrire; après tout, il ne faut pas être trop exigeant. Il faut trouver simple que les gens s'ennuient et s'en aillent de temps en temps. Le reste, serait romanesque. Pascal, avec son air grognon et son langage pénétrant, disait à ceux qui lui reprochaient sa froideur: Vous n'êtes pas ma fin ^ et je ne suis pas votre fin. C'est ce que M. Cousin exprimait sur un ton moins solennel quand il disait : Voyons-nous^ cher ami^voyons-nous;pas trop souvent^ maisvoyons' nous quelquefois.
Je ferais mieux de vous donner des nouvelles de Paul (qui engraisse tous les jours) quedecommencerune dissertation qui vous amuserait médiocrement. Vous avez raison de 'dire de toute
cette métaphysique que le moindre grain de mil ferait bien mieux votre affaire. Il n'y a pas bien longtemps que je me suis aperçu que ce petit courant d'idées en l'air, auquel je me laisse aller dans mes lettres^, ne divertit qu'un petit nombre de personnes. Madame*** me disait l'autre jour que j'écrivais des lettres sèches, et cela parce que je suis le mouvement de mes idées du moment, au lieu de parler des personnes et des événements. Je me guérirai de ce vice. Je deviendrai plus substantiel. M. Raulin aimait ce genre de correspondance au plus haut des airs et mademoiselle de Pomaret l'aime aussi. Albert, au contraire, l'a en déplaisance. Il cherche des nouvelles dans une lettre, et il a probablement raison.
Je vois que vous êtes tracassée par le démon des visites et des invitations. Ce démon est un des personnages les plus tenaces de la famille du malin esprit. C'est lui qui fait trotter par les rues la moitié des passants ; c'est lui qui suscite les froideurs, les reproches, les négligences amèrement reprochées, les saluts froids, les jugements sévères sur les gens inexacts. Il n'est pas sûr que M. L. Necker n'ait pas été un vrai sage alors qu'il a fui loin de ce petit diable au fond de l'île de Skye. Je suis porté à penser que
je ferai un jour quelque escapade de ce genre. En avançant dans la vie, on trouve que c'est encore la complète solitude qui trompe le moins et qui froisse le moins. Mais voilà encore une quasi dissertation. sur laquelle je m'égare à propos de visites.
M. d'Haussonville est dans le feu de sa publication sur la Lorraine. Son livre est presque tout imprimé. Vous y trouverez certainement de l'intérêt et même de l'amusement. C'est une histoire peu connue, bien que le nom de Lorraine soit partout dans notre propre histoire. Mais on passe légèrement sur les noms secondaires, sans penser que, sous ces noms, il y a eu des vivants, très-vivants et très-dignes d'intérêt. On s'accoutume, dans des lectures superficielles, à regarder les personnages publics plutôt comme des pièces d'une grande machine, que comme des êtres dont on peut dire :
Ils boivent comme nous, et nous mangeons comme eux.
Ah ! cent fois davantage !
Je me laiss'e entraîner par la citalion qui ne signifie rien.
Madame d'Harcourt tient toujours ses petits jeudis qui deviennent pour nous une coterie agréable. Madame d'Haussonville la mère a pris
cela de bonne grâce et a pour ce jour-là chez elle de braves personnes qui aiment le whist et le billard. Elle m'a signifié en riant que j'eusse à n'y point paraître.
C'est aujourd'hui qu'on lit au Corps législatif le rapport sur M. de Montalembert. Il sera sans doute favorable à l'accusé, mais on ne doute point qu'il ne soit renvoyé devant les tribunaux. Tout cela finira vraisemblablement par la prison, car les avocats prétendent que le délit de publication se prouve assez aisément contre quiconque parle à l'oreille de son plus proche voisin.
Lisez-vous M. Guizot? On n'a guère le temps de lire dans une ville où l'on a cinquante mille amis. Que dites-vous des cinquante mille Russes qui viennent de passer le Danube ? Nous allons voir de terribles affaires dans le courant de cette année. Les hirondelles et la guerre arrivent en même temps.