‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 30 sur 43 · A M. MASSON · texte numérisé non relu

A M. MASSON

Coppet, 26 juillet 1837.

Que vous êtes bon, cher monsieur, de ne point

oublier les gens malingres et maussades qui ne peuvent guère écrire, mais qui regrettaient beaucoup nos conversations de cet hiver. J'allais prendre la plume quand j'ai reçu vos aimables lettres. Je voulais savoir ce que vous pensiez sur tout ce qui s'est fait et écrit depuis que nous ne nous sommes vus. Les préfets qui viennent de faire les élections me paraissent d'une tout autre sorte que ceux que j'ai connus avant que ne vinssent les fils des Grecs, comme dit Homère. Ils sont très-contraires à l'idée obstinée que j'entretiens du progrès de la nature humaine. Ils ont traité leurs adversaires dans les élections avec beaucoup plus d'emportement que d'autorité. Je crois que le gouvernement lui-même aurait voulu que la pièce fût jouée avec plus de finesse et plus d'art, mais les gens sérieux ne font pas de marivaudage quand il s'agit du bien de l'État, et qu'il y va aussi de leur avancement; ils frappent fort, afm que les coups soient entendus et que leur zèle ne reste point douteux. Quelques-uns pensent que dans cette lutte des élections, l'esprit de contumace s'est réveillé un peu partout. Je prends la liberté d'en douter. Ces petits cahots peuvent bien éveiller le voyageur, mais il ne tarde pas à se rendormir et à rêver de ses petites affaires. Les seuls qui se tiennent

en éveil, sont les esprits violent? qui n'ont pas dormi une minute depuis 1848. Que vont faire les quatre ou cinq membres du parti républicain qui se décident à prêter serment? S'ils étaient sensés et mesurés, n'ayant aucune relation de société dans ce salon tel quel du Corps législatif, il pourraient produire quelque bon effet en disant avec une simplicité forte, et sans sortir du cercle de la Constitution, des choses que les gens du monde n'osaient dire là qu'avec un déluge de précautions oratoires. La vérité est qu'ils n'en feront rien. Une conduite raisonnable et savante n'est dans les probabilités d'aucun parti pour le moment. Comme vous le dites bien, le gouvernement n'a à redouter qu'un seul parti, un seul qui ait quelque vigueur, bien entendu, parce qu'il est celui qui a les idées les plus étroites et les plus chimériques. L'esprit de l'homme moyen est comme les ballons , il ne s'envole un peu haut que s'il est gonflé de vent.

N'avez-vous pas été louché de la manière religieuse et vigoureuse dont les dernières volontés de Déranger ont été exécutées? Il paraît bien qu'il avait demandé à ses exécuteurs testamentaires que deux divisions de l'armée de Paris assistassent en armes à ses funérailles.

C'est le sens de tous les vers qu'il a faits : La fleur des champs brille à sa boutonnière.

Dans je ne sais quelle bataille, un général tombe frappé en pleine poitrine par un boulet de canon. Un grenadier ne voulant pas laisser à l'ennemi la montre de son général, la prend pour lui. Comme il l'avait encore à la main, on accourt de l'état-major; on demande au grenadier comment est venu ce coup malheureux : «Voici, dit le grenadier; le boulet a renversé le général qui n'a eu que le temps de me dire : « Tiens, mon ami , prends ma montre, je te la donne. » Cela se passait dans l'armée autrichienne, je crois, il y a bien longtemps.

Adieu, cher monsieur. Je vais vous obséder de mes lettres pour avoir des vôtres.

A M. PISCATORY

Coppet, 7 août 1857.

Et voilà de ces choses qià fofit plaisir I disait un médecin en apprenant la mort d'un homme à qui il avait, de son vivant, voulu persuader qu'il était gravement malade et qui n'en avait voulu

rien croire. Bien que cette coqueluche n'aille pas à la mort, à beaucoup près, bien qu'elle soit définie, dans les livres de médecine, une maladie peu grave, vous devez pourtant penser si je suis heureux de l'avoir si bien reconnue, malgré tant d'autorités contraires et de voir aujourd'hui confirmer mon diagnostic par votre propre état ! Sérieusement, il est bien ennuyeux que vous ayez pris cette petite chienne de maladie. Il n'est pas gai de se réveiller toutes les nuits avec des assauts de toux nerveuse et des étouffements qui ne sont rien, mais dont on ne peut pas s'empêcher de croire qu'ils vont avoir quelque suite fâcheuse. Je suis fort contrarié que votre médecin le plus proche se soit noyé par ces temps où il n'y a d'eau nulle part. C'est encore un de ces tours de ce petit démon que nous nommons Tracassin. Ce médecin vous aurait donné quelque préparation de belladone qui adoucirait la fureur de cette toux, mais il ne faut entrer en relation avec cette belladone que sous les plus extrêmes précautions. Les botanistes ne lui ont pas donné sans motif le doux nom à'Atvûpos. Elle a un air doux qui calme d'abord toutes les douleurs, mais elle a des retours féroces. Vous devriez aller faire une visite à M. Bretonneau qui vous donnerait un.

bon avis. Je le crois encore meilleur médecin que M. Piscatory à qui je me fierais bien plus pour tuer, à lui tout seul, une demi-douzaine de personnes que pour guérir qui que ce soit de quoi que ce soit. J'aimerais bien mieux lui confier cent pièces de canon pour détruire les murailles de Delhi que lui laisser préparer une seule pilule pour mon chat. Avec beaucoup plus d'esprit que Thésée, Hercule et Pirithoùs, il doit pour lui-même avoir les mêmes doctrines médicales, comme, par exemple, guérir une fièvre pernicieuse prise dans les marais de Lerne, par une grande partie de chasse dans les bois du Parnasse. C'est cette grande école qui fait les générations fortes parce qu'elle laisse exterminer tous les faibles.

On dit que vos champs rappellent la terre promise. — Est-ce que cette effroyable chaleur permet de faire la moisson de tous ces beaux blés? Avez -vous été invité, le 29 du mois dernier, à la réprésentation de V Œdipe à Colonne donnée par M. l'évêque d'Orléans ? Vous étiez voisins et meilleurs hellénistes que beaucoup de ceux qui y sont allés. On y voyait pourtant M. Villemain, M. Patin, M. Saint-Marc- Girardin. Il paraît que M. Villemain y montrait une joie littéraire singulièrement pittoresque

durant la représentation. Puisque M, l'évêque d'Orléans s'avise de faire jouer ces abominations de l'antiquité, l'évêque d'Arras devrait bien lui faire pièce en faisant jouer quelque mystère, avec le chant :

Adventavit asinus Pulcher fortissimus.

Monsieur et Madame Duchâtelet leurs enfants ont passé par ici au commencement de leur voyage en Suisse et peut être en Italie. M. Duchâtel est venu passer une soirée ici. Il ne savait point de nouvelles. Il n'y en a que dans l'Inde et nous ne les savons pas. J'ai bien raison de croire que les événements arrivent dans l'histoire comme dans les romans d'Anne Radcliffe, par une porte cachée dans la muraille et qui s'ouvre tout à coup. Presque tous les événements sont ainsi dans ce monde et personne ne meurt guère de la maladie qu'il a redoutée. Qui eût dit, il y a six mois, qu'un beau matin l'Angleterre aurait les pieds et les mains liés par cette terrible levée de boucliers de l'Inde? Quand bien même elle y rétablirait promptement l'ordre, elle aura longtemps besoin de toute sa force et de toutes ses forces pour l'y maintenir. Lord Palmerston va devenir avec toute la terre aussi

poli qu'il l'était déjà avec les Américains du Nord, et il faudra dire de lui à l'envers d'Alexandre : il, se tut devant la terre. Est-ce que ce coup de tonnerre lointain ne va pas faire venir une foule d'idées aux gens qui mènent les affaires en Europe? Il est certain que ce dégoût témoigné par les Hindous pour la graisse de bœuf modifie si!).^ulièrement la balance de l'Europe. Qu'avez-vous dit du morceau de M. Guizot sur la Belgique ? il y a de quoi contenter ou irriter tous les partis^ et, d^ordinaire, les partis préfèrent s'irriter.

Adieu; je crois que Tracassin a résolu que je n'irai jamais à Chérigny; j'aime pourtant tous les habitants de Chérigny. Voulez-vous envelopper cette vérité de tous les ménagements respectueux qu'il y faut mettre selon les personnes.

Où irez-vous tousser après Chérigny ?

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