‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 29 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

l'aventure, comme les malades qui ne savent pas se gouverner, quoiqu'il faille apprendre à se gouverner en toute occasion : Sapiens sibi qui imperiosus. Je lis donc M. Taine, sur les philosophes du dix-neuvième siècle. Ce n'est pas la peine d'attaquer avec tant d'âpreté la philosophiedeM. Cousin pour retourner aux environs de Condillac mêlé à un peu de Hegel, mais il a un certain art d'écrire. Il a aussi une certaine vivacité dans la réduction à l'absurde qu'il emploie d'une façon bien cavalière contre les anciens maîtres. On dit que c'est un honnête et excellent jeune homme, qui vit pour l'étude et qui ne mène pas du tout le train des jeunes mauvais sujets littéraires de notre temps.

Madame de Liéven est morte assez rapidement d'une sorte de bronchite. Après avoir vécu toute sa vie dans les transes de la mort, elle a trouvé beaucoup de force quand la certitude a pris la place de l'inquiétude. Elle a voulu que son corps fût transporté en Livonie, dans son pays natal, M. de Viel-Castel est fort triste de cette mort. Madame de Liéven lui avait toujours montré beaucoup d'amitié. Son salon était un petit cercle où se retrouvaient, comme en pays étranger, les partis les plus opposés, qui y vivaient en grande paix et avec de grands égards réciproques.

M. Rigault a commencé avec grand applaudissement son cours au collège de France. Il traitera de l'étude des Pères , et il a déjà fait des esquisses très-brillantes dans son discours d'introduction. M. Villemain marie demain sa fille à un jeune avocat d'Angers. M. Biot sera reçu à l'Académie française par M. Guizot. Ceux qui ont lu le discours de M. Guizot disent qu'il est plein de belles vues sur l'histoire des sciences. Tout cela ira te trouver dans la rade de Brest. Pleut-il toujours sur ces flots agités? Que sais-tu de la date du départ du Tourville pour les parages plus riants de la Méditerranée ?

AU MÊME

Paris, 21 février 185t.

Mon cher ami, j'ai été charmé de ta lettre si profondément bonne et amicale. J'ai prié ta tante de te dire que si je ne t'écrivais pas avec mon exactitude accoutumée, c'est que j'étais troublé par des inquiétudes un peu hypocondriaques sur ma santé. Je sais que tu n'es pas exigeant, mais il n'est pas agréable de recevoir

par un temps de pluie, quand on fait son quart de nuit, les piteuses lamentations d'un malade. J'ai été si soufîrant que je n'ai vu personne et que je ne sais rien depuis un mois. M. Guizot va passer quelques jours au Val-Richer. Il a dû pourtant attendre à Paris une audience de l'Empereur pour lui présenter M. Biot en sa qualité de directeur de l'Académie. Cette Académie ne prend pas mal de temps à ton père et l'amuse. Il suit les séances avec exactitude. Les travaux de l'Académie des sciences morales lui prennent encore plus de temps. Il est chargé d'un rapport sur le meilleur ouvrage d'économie politique à la portée des classes ouvrières. Il paraît qu'il y en a un excellent au concours. L'instinct dramatique, en France^ s'est bien rarement uni à la faculté de bien enseigner. C'est ce qui fait aussi que les traités religieîfx sont excessivemeni froids. J'en ai lu autrefois qui étaient composés par des Américains ; les personnages y étaient vivants et intéressants ; chez nous, ce sont des bonshommes de carton. Du reste, on dit que les classes inférieures sont peu sensibles à ces efforts pour mettre les idées supérieures à leur portée. Elles ont l'instinct assez fondé qu'on en a ôté quelque chose avant que de les faire entrer dans leur esprit, et cela leur donne légitimement de

l'humeur. Elles éprouvent quelque chose de ce que je ressentais étant enfant; quand on. m'a donné en prix trois volumes intitulés : Neioton^ mis à la portée des intelligences les plus bornées. Franklin est le seul homme qui ait su parler un langage qui plût, sans les dépasser, aux esprits peu cultivés, mais c'est que lui même n'en pensait pas davantage sur les sujets qu'il enseignait. Le petit volume de M. Mesnard, sur l'Académie française, a le plus grand succès parmi les lecteurs, pour le bon style, le sens droit et fin, et les sentiments élevés qu'on y trouve. Le troisième volume de M. d'Haussonville lui attire les compliments les plus vifs de tous les côtés. Il est maintenant compté parmi les historiens. On est bien heureux de faire de bons livres en chassant le loup et le sanglier les trois quarts de l'année.

J'ai suivi des yeux la lutte «des équipages de l' Aréole et du Tourville. Tu m'as donné envie de connaître ton lieutenant de quart. C'est une bien aimable qualité que cette possession réglée de soi-même et ce mélange de mesure et de familiarité dans les rapports de supérieurs à inférieurs. Si les hommes poursuivaient leur idéal au lieu de suivre leur humeur farouche , le monde serait un petit paradis en comparaison

de ce qu'il est. Si chacun faisait, non ce qu'il est bien aise de faire, mais seulement ce qu'il sera bien aise d'avoir fait dans un an, dans dix ans, on finirait par courir sur des roses ; mais le plaisir de l'effort dans le bon sens est le grain de sel sur la queue de l'oiseau.

Adieu, mon cher petit. Je te trouve aimable sans avoir besoin de faire effort pour cela. Je crois que très-prochainement je serai rentré dans mes facultés intellectuelles.

A MADAME PISCATORY

Gurcy, 29 juin 1857.

Chère madame, 'il est bien possible que j'aie dit à l'un de nos amis que je craignais d'être ennuyeux. Ce n'est pas une idée bien neuve et il a eu tort de vous la répéter. Ce qui est bien certain c'est que je ne veux pas du tout être en querelle avec vous, ne comptant pas beaucoup sur ce principe que les querelles entretiennent V amitié. Je ne sais qui a dit que le vent qui allume un brasier éteint une bougie et le moindre petit orage ne pourrait que me tourner mal. Je demande

donc très-instamment la paix. Je crois bien que Chérigny me guérirait de tous mes maux, mais vous auriez bien dû me dire les deux autres remèdes que vous y savez, car il me faut partir bientôt pour- la Suisse et je ne sais pas si, à mon retour, on pourra encore me souffrir à Chérigny, où vous avez foule à certaines époques de Tannée. J'ai trouvé charmant ce tableau que vous faites de vos jours de solitude, de verdure et de liberté. Si je faisais un roman je le mettrais involontairement dans le cadre de Chérigny et , si j'osais, j'y peindrais aussi les personnes qui l'habitent. Vous voyez que je suis pour la littérature classique et partisan de l'idéal. Ce qui vaudra mieux qu'un livre de ma façon, c'est le livre que je n'ai point lu et qui m'avait été méchamment promis cet hiver. Je suis très-tenté de croire que M. de Langsdorff l'a vu, car il m'a affirmé avec beaucoup de candeur qull n'en connaissait pas une ligne ; et c'est, comme vous savez, ce qu'il avait affirmé d'un autre livre après en avoir pris lecture la veille. Ne pouvant pas lire ce que je veux, je lis ce que je peux. J'ai dit à M. Piscatory tout le cas que je fais du livre de M. Duvergier. Ceux qui ne pardonneront pas les vivacités de sa conduite à la sagesse et à l'élévation de ses ouvrages auront grand tort. Il y

a beaucoup de gens pour qui l'on est moins sévère, et qui ne rachètent pas leurs emportements par l'esprit et la rectitude des vues. Il est pourtant singulier que celui qu'on accuse d'avoir cassé le gouvernement représentatif soit l'homme qui en explique le mieux les ressorts. Peut-être faudrait-il simplement l'obliger à en faire un autre à ses frais. Les électeurs de Châ~ teau-du-Loir ont eu bien raison de proposer à M. Piscatory de le nommer au Corps législatif et lui bien raison de refuser. On a beau dire, le serment est une déclaration d'amour. Il a toujours été pris ainsi, témoin tous les gens dont on se moque pour en avoir prêté plusieurs. Il y a en Franco beaucoup de personnes sensées, capables d'une opposition assez énergique et qui ont pourtant les sentiments qui permettent de faire cette déclaration d'amour. Ce sont celles-là qu'il fallait certainement choisir. A la vue de quelques nominations d'une couleur qui rappellebeaucoup 1848, les bons bourgeois de France sentiront redoubler leur affection pour les préfets qui leur donnent l'ordre et la règle et ne montrent aucune disposition actuelle de mettre le feu à leurs maisons. Ces préfets ont un zèle admirable, mais ils ont la plupart plus de chaleur que de lumière. Je suis porté à croire que le ministre de l'inté-

rieur a enragé en entendant le babil de ces enfants terribles. L'un des plus aimables est celui qui a reproché son ingratitude à M. Buffet, cette ingratitude noire qui consiste à vouloir faire partie du Corps législatif pour défendre les règles posées par la Constitution.

Ce petit bruit d'élection passé, chacun va rentrer dans son repos. Je vois que mademoiselle Rachel vit dans un repos très-animé ; elle a tous les goûts qui rendent la vie agréable sous tous les gouvernements, et tous les talents qui charment les autres aussi bien sous l'Empire que sous la République. Son seul défaut est de ne vouloir pas entendre parler de me faire une petite vue des champs et du château de Chérigny. Je vou. drais bien que les règles de la perspective lui permissent d'y montrer mademoiselle Isabelle à la chasse, M. Piscatory dans ses prairies, et une troisième personne écrivant rapidement à son pupitre des pages achevées et brillantes. Il est grand temps que cette personne change un peu le tour de l'imagination du public. Les romans qu'on lit à présent ont certainement pour but de faire périr l'esprit romanesque pris dans le bon sens ; c'est pourtant par les bons romans que la France , l'Angleterre et l'Allemagne ont été en partie civilisées. Ils ont plus contribué que

toutes les prédications pédantesques à faire passer dans la masse des hommes des étincelles d'esprit poétique; ils ont donné aux sociétés la délicatesse, le goût des sentiments élevés. Ils ont fait dans les temps nouveaux ce qu'on prétend qu'a fait la chevalerie au moyen âge ; mais, par malheur, voilà qu'on consacre les romans à rabattre l'imagination et à abaisser les sentiments. Au lieu d'une muse, on a un Sancho Pança pervers qui détruit le romanesque pour y substituer une connaissance grossière de toutes les misères de la réalité. Il vaut mieux, pour les esprits, vivre dans les nuages que dans la boue ; mais ce n'est pas la poétique du moment. Comme je suis optimiste, je crois que cet avilissement littéraire ne durera pas longtemps, et il dépend des personnes de talent d'abréger ces mauvais jours.

Je vous trouve bien heureux tous de ne pas voyager et bien heureux de vivre les uns avec les autres.

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