‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 32 sur 43 · A JI. MASSON · texte numérisé non relu

A JI. MASSON

Coppet, 24 août 1857.

Si je n'avais pas été soufi'rant d'une ophtalmie assez ennuyeuse durant plusieurs jours, je vous aurais déjà dit, cher monsieur, mes objections à vos découragements sur les philosophes et aussi la philosophie. Vous accusez les uns d'entortillage et de brouillard. Vous réduisez l'autre à une proposition qui entraîne avec soi le scepticisme. J'espère que ce chagrin contre la métaphysique était passager. On n'a pas le droit de se tant défier de cette philosophie quand on parle si bien son langage le plus subtil et le plus précis ; mais, je vois ce qui en est. Quand vous avez eu la bonté de m'écrire, vous veniez de passer des heures charmantes parmi les chants lyriques de Y Œdipe à Colonne et la poésie inspire quelque dédain pour les procédés un peu secs de la simple raison. De plus, vous quittiez le plus aimable des évêques, et le plus aimable et le plus éclairé des évêques ne saurait avoir pour cette pauvre raison qu'une bienveillance assez altière. Ces sèches personnes qu'on nomme

l'induction et la déduction ont l'air déguenillé devant la muse de Sophocle et de David, Quand j'étais jeune et, qu'après avoir entendu madame Pasta, je revenais à Reid ou à Descartes, je leur trouvais une mine terriblement rude et refrognée; mais l'éclat de madame Pasta est déjà passé et Reid et Descartes se soutiennent. Vous direz, si vous voulez, comme la chanson: La beauté passe^ tnais la laideur ne passe pas. Je partage beaucoup de votre sentiment sur les défauts de composition du philosophe qui nous occupe, mais, malgré ce grand défaut de ne pas suivre la grande route, quand il y en a une, et que ce qu'on cherche est au bout, l'étendue et la pénétration de cet esprit sont telles, que peut-être est-il, après tout, le premier des métaphysiciens de notre temps pour l'instinct des vrais problèmes, et pour l'infinie variété des moyens par lesquels il en recherche la solution. Comme les cygnes sur les étangs, il est dans son élément sur ces grandes eaux vertes et sans rivages de la métaphysique. Il ne s'imagine jamais tout ouvrir et tout dénouer avec une seule idée. Il n'est pas non plus de ceux qui barbotent dans le bon sens, se figurant qu'ils creusent au plus profond des abîmes. On demande, tout au moins, à la philosophie, si

elle ne peut trouver mieux, de démontrer les croyances du bon sens et d'en tirer des conséquences. Ce ne peut être, assurément, dans les simples voies du bon sens que se rencontrent ces preuves ou ces (Recouvertes. Pour faire la preuve d'une addition, on ne se borne pas à recommencer l'opération, on change à dessein de méthode et l'on cherche cette preuve dans la diversité des moyens aboutissant au même résultat. Je tiens que les efforts de la philosophie doivent retrouver le sens commun, mais je ne crois pas cependant qu'elle doive se borner à redire les choses du sens commun en termes techniques. Il faut donc que toute philosophie marche d'ordinaire par des chemins détournés, car elle a, entre autres, pour but de prendre, pour ainsi dire, le sens commun à revers et, par là, de s'assurer mieux qu'il n'est pas une illusion de notre intelligence. C'est, j'en conviens, ce qui donne l'air fou aux démarches des philosophes, mais, à y bien regarder, toutes les sciences abstraites, y compris les mathématiques, ont cet air-là aux yeux du bon sens.

Quant au brouillard lumineux, mais enfin au brouillard, qui flotte sur le livre en question, je vous accorderai bien volontiers qu'il y a parfois quelque vague sur ce qui devrait être dans le

plein jour, mais je n'admettrais pas aussi volontiers qu'il fût interdit au métaphysicien d'exprimer, dans la mesure de leur confusion originelle, les idées confuses qui se trouvent naturellement au plus profond de l'esprit de Thomme. Je ne voudrais pas du tout qu'on balayât toute la voie lactée du ciel de la philosophie. Par exemple, ce qui perd ordinairement les Français qui se portent pour interprètes de la philosophieallemande, c'est de donner à un certain nombre d'idées vagues, qui ont droit de cité dans l'intelligence et que les Allemands maintiennent dans le vague, de leur donner la clarté et la précision que nous voulons partout. Ce haze que vous peignez comme aurait peint Claude Lorrain s'il avait peint Richmond, il est bon peut-être qu'il se retrouve dans le tableau de notre intelligence, qu'il enveloppe les notions profondes, mais confuses, qui environnent nos idées claires et qui sont comme l'horizon voilé de notre esprit. Nos idées claires sont loin de ressembler au chœur des heures chez les poètes, lesquelles se tiennent toutes par la main et font le cercle parfait; tout au contraire, elles sont séparées par de grands intervalles, mais elles suffisent déjà à marquer de quelques points lumineux cette courbe mystérieuse qui ne se referme point sur elle-inême comme le cercle,

et qui est la route des vérités supérieures. Un temps viendra, sansdoute, où cette grande courbe s'illuminera tout entière à nos yeux et étonnera bien les esprits systématiques qui avaient besoin d'une clarté parfaite. Je me défie donc de tout ce qui est exactement enchaîné dès à présent sur ces hauteurs intellectuelles, mais je vois avec plaisir, que de siècle en siècle, dans l'histoire de la philosophie, les points qu'elle a reconnus deviennent toujours "plus fixes et plus brillants et qu'ils projettent leurs lueurs sur cette route infinie qui se perd dans l'ombre. Déjà sont allumés tous les fanaux qui doivent guider l'homme dans sa vie morale, noctem funalia vincunt. Sans doute, il lui reste bien des choses à apprendre et il reste bien des incertitudes dans nos pensées sur les choses supérieures, mais n'est-ce rien pourtant que ces phares désormais inextinguibles élevés, contre vent et marée, par le travail obstiné de la philosophie, car, malgré la force malveillante de vos objections, je m'obstine à croire que cette philosophie a mis derrière un solide rempart, à l'abri du doute, tout ce que l'homme a un pressant besoin de croire avec assurance. J'aime, je l'avoue, les obscurités qui sont au delà, car elles ne sont pas si profondes qu'elles ne me laissent entrevoir une économie dont la beauté dépasse

ma pensée^ et l'homme a besoin d'entrevoir à la lueur de ce qu'il sait de science certaine, des choses qui le dépassent, et si j'aime les obscurités qui résistent ici-bas à mon intelligence, j'aime que la philosophie me reproduise ce sentiment, etje suis bien aise de voir flotter à l'horizon ce voile que vous voudriez écarter du livre dont nous parlons. J'aime ces rayons incertains de la lumière crépusculaire, comme les donne la nature.

Mais tout ce fatras vous fera légitimement l'effet, non du haze, mais des brouillards de Sibérie par l'hiver. Il me faudrait un peu plus de temps et d'espace pour dire avec clarté mes motifs d'aimer une certaine obscurité, et pourquoi elle est à la mesure d'un être perfectible comme l'homme.

M. Cousin a passé deux soirées ici, revenant des eaux d'Évian. Il semble bien remis ; il montre que l'activité d'esprit est un cordial dont la physiologie ne sait pas encore tout le secret. Il est aussi jeune qu'il pouvait l'être en 1828, il y aura demain trente ans. Je vois avec plaisir que les anathèmes de Mgr l'évêque de Poitiers n'ont pas nui à la santé du philosophe. Les eaux d'Évian ne sont pourtant pas bien fortes, à ce qu'on dit.

Adieu, cher monsieur , mille et mille senti-

ments très-dévoués et très-affectueux. Je me représente toujours avec plaisir cette route d'Alençon qui est au bout du parc de Broglie.

AU MEME

Paris, 17 octobre 1857.

Cher monsieur, je n'ai pas pu vous dire mes projets depuis un mois parce que j'étais bien incapable d'en former. Je ne savais pas trop si je pourrais quitter la Suisse avant l'arrivée des neiges et s'il ne me faudrait point passer l'hiver avec les ours et les marmottes, entre les Alpes et le Jura. Les médecins qui ne contestent pas que je souiîre beaucoup ne veulent pas du tout me croire gravement malade. Je dois donc me borner à me sentir fort mal, sans jouir de ce petit intérêt qu'inspire un homme qui descend vers un précipice. Je vais donc m'acheminer vers Broglie, à moins d'un nouvel assaut de mes nerfs. Je serai bien heureux d'avoir la perspective d'y passer d'agréables journées avec vous. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel vif plaisir on vous y verra arriver. J'apprends par vous que

M. Cousin et M. Villemain doivent aussi tourner leurs pas vers la Normandie, mais on ne m'écrit plus guères depuis un mois que je n'ai pas touché une plume. Votre lettre que j'ai reçue ce matin m'a ranimé , cher monsieur. Comment avez-vous fait pour garder le démon des idées élevées et désintéressées qui ne tourmente presque plus personne aujourd'hui? J'envie à Mgr l'évêque d'Orléans le petit voyage qu'il va faire avec vous à la Trappe. Vous aller philosopher par leschemins. Tous les évêques devraient être tenus de faire, une fois l'an, un petit voyage d'agrément avec un laïque de beaucoup d'esprit. Ils entreraient mieux dans un ordre de vérités que le diable, dans sa malice, dérobe à leurs yeux, mais la difficulté serait de trouver un tel laïque dans chaque diocèse. Enfm, ne vous attardez pas dans cette Trappe, et venez bien vite sur les petits bords de la Charentonne. Vous me ferez oublier les grandes eaux du Léman et les quatre-vingts lieues de montagnes qui se couronnent de rose tous les soirs, au coucher du soleil. Je prendrai peut-être la liberté de vous lire quelque petit traité de ma façon sur des sujets qui n'intéressent point le vulgaire, mais il faudra pour cela que je sois sorti du marasme qui me fait trouver stupide tout ce que j'ai pu penser

dans ma vie. Peut-être aussi que ce que je me plais à nommer marasme est une vue claire, mais fugitive, de la valeur de mes idées.

J'ai passé quinze jours avec un vieux et héroïque soldat qui vous est très-attaché et nous avons eu plaisir à parler de vous. Quand je dis vieux soldat^ ce n'est pas qu'il ne soit encore très-capable de couvrir avec un seul bataillon la retraite de Constantine. Il voit les choses humaines actuelles d'un regard ferme, sans vaines espérances, sans chimères d'émigré d'aucune sorte. Il suit avec curiosité toutes les guerres qui se déchaînent par le monde depuis quelques années, et je crois bien que l'odeur de toute cette poudre lui donne le genre d'impressions qu'aurait eues le cheval de Job si on l'avait tenu à l'écurie un jour de bataille ; enfin, je suis chargé pour vous de mille et mille amitiés très-profondément senties de la part de ce soldat qui a la folie de croire que la force n'est pas tout dans ce monde. Il voyage avec la simplicité d'un officier de l'armée du Rhin ou d'un camarade d'Épaminondas. Cela m'étonne, voyant la plupart de ses contemporains militaires vivre dans la pourpre et dans l'or. Il faut qu'il ait quelque bizarrerie dans l'esprit puisqu'il n'est point encore maréchal et qu'il ne fait point partie du Sénat. J'ai bien re-

marqué dans la conversation qu'il a des idées très-particulières sur le point d'honneur. Il est bien important d'avoir l'esprit de son temps, sans quoi on risque de n'avoir non plus ni voitures, ni grand train de maison ; c'est une idée qui a probablement préoccupé M. le ministre de l'Instruction publique dans la nouvelle organisation qu'il vient de donner au Collège de France. Quand il viendra à vaquer une chaire d'économie politique, j'espère qu'il la donnera à M. Mirés ; peut-être serait-il mieux de lui donner la chaire de philosophie morale. Les sorciers lisaient la messe à l'envers pour évoquer le diable. On lira bientôt Platon et Plutarque à l'envers dans renseignement.

Vous avez donc lu l'histoire de Richelieu par M. Michelet ? Vous le jugez avec une rare équité. Depuis que ce diable d'homme a dit tant de sottises, personne ne veut plus voir les côtés supérieurs de sa singulière intelligence. Vous dites à merveille que ses caricatures donnent bien plus l'idée des êtres vivants que les pâles académies de presque tous les autres historiens. Bien qu'il ne soit pas d'un naturel doux, il a comme une sympathie universelle qui le fait entrer successivement dans la manière d'être de tous les êtres de tous les temps. Il rencontrerait un mas*

todonte qu'il comprendrait dans une certaine mesure les instincts et les idées sans doute un peu confuses du jeune monstre ; il se forait un moment mastodonte. Je conviens qu'il a écrit l'histoire de la Révolution ; il était entré dans les idées et les instincts de quelque chacal. C'est le tour de la critique moderiie de tout comprendre bien qu'il y ait tant de gens qui ne comprennent ni rien ni personne. C'est peut-être là le plus dangereux des progrès de notre âge. L'esprit est si faible, la force morale si peu énergique dans les hommes pris en masse, qu'on est souvent bien près d'absoudre tout ce que l'on comprend. Adieu, cher monsieur; ne vous ennuyez pas trop des lettres d'un malade ; ne vous découragez pas de lui donner le plaisir très-vif des vôtres.

A M. PAUL DE BROGLIB.

Paris, 6 mars 1858.

Ce n'est pas que je t'aie écrit quarante-quatre lettres depuis ton départ pour Indret, mon cher ami, mais je suis bien aise de ne pas rompre la petite chaîne du temps et de lier notre nouvelle

correspondance à ces autres jours OÙ tu te promenais dans les parages du cap Horn et d'Othaïti. Je vois avec plaisir que tu as déjà une sorte d'établissement dans Indret et que tu n'es point là aussi seul que Robinson dans son île. Je ne me fais pas une idée exacte de l'ordre de tes travaux dans cet antre de Vulcain que tu veux étudier, mais je me figure pourtant que tu vas faire en grand ce que j'ai fait quelquefois en petit, quand j'ai regardé un horloger assembler les rouages d'une petite montre de femme. Il n'y a rien de nouveau ici. Je n'ai vraiment remarqué depuis ton départ qu'une seule chose digne d'intérêt, à savoir quatre ou cinq hirondelles arrivées récemment du Sud. Je pense bien que vous n'entendez pas beaucoup le chant des oiseaux dans Indret. As-tu donc déjà commencé la lecture du Dante au bruit des marteaux et des limes? C'est un drôle d'accompagnement pour la langue toscane, mais je suis d'avis que la poésie doit entrer partout. Je suis curieux de savoir quelle impression te causera cette imagination singulière du Dante. Il a tout à coup^ au milieu des violences de l'esprit de parti, des éclairs charmants d'imagination virgilienne, comme ces jolies fleurs qui croissent dans les fentes des vieilles murailles d'un place de guerre. Je te conseille de noter,

au moins, sur ton exemplaire, les passages qui te frapperont, car la composition est si baroque que c'est quelquefois au fin fond de l'Enfer qu'on trouve ces souvenirs poétiques et mélancoliques de Florence, quelque vue, à la manière de Claude Lorrain, de Lucques ou de Venise. Je te recommande le paradis comme une mine d'idées élevées sur les grandes questions de la théologie et delà philosophie religieuse. J'ai eu parfois l'idée de les rapprocher de celles de Milton dans le Paradis perdu. Chez l'un et chez l'autre, on dirait des flots de lumière orientale qui entrent par les vitres un peu ternes de la Sorbonne. En marge de la Somme de saint Thomas, les vers du Dante sur les questions théologiques feraient l'effet de ces belles peintures des manuscrits du moyen âge qui sont semées dans de grands livres de messe ou des psautiers. Mais, qui est-ce qui lit tous les livres qu'il emporte en voyage? L'imagination fait ses provisions au départ, et le cours des affaires, les préoccupations qui viennent à la traverse, emportent communément tous les volumes non coupés du Dante, de Newton, de Pascal ; mais c'est déjà quelque chose de s'être promis d'y regarder ; c'est la petite semence de l'Idéal qui dort, qui peut dormir longtemps, sans perdre son principe de fécondité. On garde la

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