‹ Mélanges et lettres (volume 2)Chapitre 33 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

passion des lettres sans avoir le temps de lire, et c'est le principal.

As-tu vu, dans le Journal des Débats, que M. Cousin va être mis à l'index à Rome pour son livre Du Beau^ du Vrai et du Bieti? Cela lui sera certainement très-désagréable. Je ne suis pas de la congrégation de l'index, mais il m'est difficile de voir quelque chose à reprendre dans ce livre, si ce n'est qu'il n'y a pas beaucoup de vues nouvelles. Le livre de M. Guizot n'est pas à l'index à Paris ; il a beaucoup de succès, sauf un assez grand nombre de personnes qui trouvent qu'elles n'occupent pas une assez grande place dans ce tableau des choses humaines. Si l'on en croyait certaines gens, l'histoire universelle serait tout simplement leur portrait en pied, de profil, de face, par devant, par derrière. Cela ferait aisément quatre volumes.

Adieu, mon cher petit.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Broglie, 19 juillet 185S.

Je remarque bien, dans tout le monde, un certain ralentissement dans la correspondance,

mais je ne vois nullement dans vos petites lettres ces signes d'affaiblissement d'esprit dont il vous plaît de vous vanter. Probablement vous aimez moins à écrire, et cela a de bien autres explications que la décadence de l'esprit. Je ne me soucie pas de vous les donner, par crainte que vous n'y voyiez l'instinct querelleur dont vous aimez à m'accuser et qui est bien loin de mon sentiment. Je me borne à indiquer une des six causes de ce découragement des lettres. Je dirai les cinq autres une autre fois. Cette fameuse cause est dans un certain goût exagéré de la mesure, la crainte de hasarder quelque chose en fait d'idées, de jugements, d'impressions. Le plaisir d'écrire des lettres est, en grande partie, dans la liberté même un peu déréglée de la pensée ; dans le plaisir de dire tout ce qui passe par la tête dans le moment; dans le jeu de la plume qui va parmi les hasards de toutes les impressions. Les personnes trop sages dans leurs discours, n'ont pas l'agrément de cette vie d'aventures. On se désaccoutume d'aller par les petits sentiers, et cependant on s'ennuie de la grande route. De là cette certaine tristesse dont on se plaint sur la nécessité et la difficulté d'écrire des lettres.

Je ne me souviens plus de ce petit berger dont

VOUS parlez. Lisez-vous des romans avec lui? Il faut, par sagesse, s'accoutumer à quelque frivolité. Avez-vous lu la Vie de Charlotte Brontë, par madame Gaskell? Je la lis avec curiosité et intérêt. Il faut avouer que j'ai l'esprit de tatillonnage et que l'infmi des détails, même sur des gens qui ne sont pas de la plus haute volée en célébrité, m'intéresse cependant. Cela est curieux aussi comme histoire des mœurs singulières de quelques ecclésiastiques d'Angleterre au dixhuitième siècle et même au dix-neuvième. C'est un grand contraste avec la dignité et la douceur traditionnelles des pasteurs et des troupeaux en Suisse ; enfm, on y voit comment les faits réels de la vie de mademoiselle Brontë ont passé dans ses romans, et dans quelle mesure ils y ont été altérés. Albert dit que North and South, de madame Gaskell, est plein de talent ; mais j'imagine bien que vous en savez plus long que moi sur cette littérature anglaise et aussi sur l'américaine. C'est grand dommage que vous le sachiez, sans quoi je vous apprendrais que les romans américains, bien qu'un peu longs, respirent un sentiment très-aimable et très-sincère de douceur et d'humanité délicate. On peut s'en étonner pour un pays où les revolvers et même les grands couteaux de cuisine servent si fréquem-

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ment à terminer les débats qui peuvent s'élever entre deux chrétiens ; mais il paraît que ce ne sont pas les mêmes personnes qui recommandent la douceur évangélique, bien que cette contradiction se soit retrouvée quelquefois dans notre Europe.

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