LUI
AU MÉMB.
Broj^lic, 12 novembre 1845.
Il mo semble que je renais à récriture, mon cher ami. Mes doigts sont tout rouilles, tum ferri riyor. Ce ne sont point les chants de Lully ; mais mes doigts se dérouilleront un peu et, de votre côté, vous vous accoutumerez à ce bruit de vieille ferraille, de telle façon que nous aurons chanté tous les deux et qu'il n'y paraîtra point. Il n'y a pas de nouvelles ici. M. Poulain administre avec une si grande sagesse et une si haut« capacité qu'on dirait des mouvements do la sphère céleste. Vous n'êtes pas gouvernés de la sorte dans Paris ; vous êtes obligés de remettre de temps à autre la main à votre mécanique.
Eh bien, quand croyez- vous que vous pour-
rez faire une campagne en Normandie? Tout le monde'crie : « Où est M. Raulin? » Les arbres de de la forêt sont dans Tattente,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé,
et il y a de quoi; j'en ferais autant à sa place. Madame de Staël va déflnitivement quitter sa maison qui est devenue intenable par la bise. Elle n'est plus abritée des vents par la chute. Celte affaire d'octobre laissera un souvenir glacial; mais, après tout, dans cent ans d'ici, on ne verra plus la trace des dégâts que vous avez faits. Les bois repousseront, les oiseaux reviendront, et Ton saura à peine que M. Raulin a passé par là comme un ouragan. L'homme le plus violent peut bien peu de chose contre la nature.
Mon cher ami, tout cela, comme dit Sancho, sont des paroles inutiles dont nous rendrons compte. Il n'y a qu'une chose sérieuse, c'est de vous arranger pour venir le plus tôt possible- Il fait un temps magnifique et je ne vous garantis pas que le mois de décembre aura cette splendeur de soleil et un beau feuillag:e. Ces malheureuses feuilles attendent toujours l'été qui n'était pas venu, mais le voici. Songez que, partant à midi par le chemin de fer, vous arrivez à Saint- Pierre-de-Louviers à trois heures et vous trou-
vez des voitures charmantes qui vous mènent au galop jusqu'à Bernay, où vous êtes à sept heures et demie. A huit heures et demie, au plus tard, vous êtes à Broglie. Ah! Bonjour M. Raulin! Voilà M. Raulin! Et Ton vous prend les mains, et Bob vous lèche, et le chien de M. Louvel vous mord, et Ton vous mène en triomphe dans la bibliothèque, où vous voyez un bel escalier en spirale qui no déguise pas son existence, qui dit, conformément aux saintes règles de l'architecture: « Je suis un escalier.; je mène là-haut! » et, là-haut, tous les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, l'abbé Fleury, l'abbé Emery, Tabbé Poulie, l'abbé Bautain, l'abbé Karl, l'abbé Ratisbonne, et, dans un coin, tout honteux, Voltaire, Hume, Locke, Kant. Venez donc. Il n'y a pas de danger de partage dans votre comité. Comment voulez-vous que le hasard amène en quelques jours une cause si obscure que des gens aussi éclairés que des conseillers d'État se trouvent j ustement partagés, dix contre dix, et en soient réduits à tirer au sort, ou, si vous l'aimez mieux, à consulter un maître des requêtes? Toute la théorie des probabilités doit vous rassurer.
Écrivez-moi de voire jolie demeure. Votre paravent est-il arrivé? Votre tapis est-il posé?
J'ai honte de moi ; je me suis surpris, l'autre nuit, ne dormant pas, à lire les Mille et une Nuits d'une part, et, de l'autre, les Contes sur r Économie politique de miss Martineau. Ce sont bien là, j'espère, les deux extrémités du monde intellectuel, une économie où tout est possible, et une économie où presque tout est impossible. Ce n'est pas dans les Mij-le et une Nuits que vous trouverez ce principe de Malthus sur la population qui faisait pleurer d'indignation M. de Lacretelle, et, malgré tout cela, ce genre d'imagination qui a fait les Mille et une Nuits est encore plus nécessaire à l'homme que la connaissance des règles que suit la richesse. Sans les Mille et une Nuits on mourrait de tristesse.
A MADAME LA BARONNE A. DE STABL
Paris, lundi 25 mai 1846.
Si j'en juge par votre dernière lettre, vous allez mener cet été une vie bien fatigante; de deux jours l'un à Carra, et probablement assez souvent sur la route de Coppet, dans ce pays de réprouvés ; ce n'est pas un régime fort doux, ni
en été ni en hiver. •• Je tordrais bien volontiers le cou à ces vilaines gens qui vous gâtent Goppet, et, si je puis leur faire de la peine, je vous prie de me faire signe ; je m'acquitterai de ce soin avec un véritable empressement. Malheureusement, la peau d'un radical est d'une extrême dureté. Comment vont ces pauvres éclopés de ministres qu'ils ont préposés à leurs paroisses? Ils doivent avoir l'air de femmes de ménage, en fait de religion, lesquelles font le gros ouvrage dans les maisons des demi-pauvres, venant tard et s'en allant de bonne heure. Si le canton de Vaud avait seulement en garnison la moitié des troupes qui sont aujourd'hui sur le Champ de Mars, il ne tracasserait pas les gens qui croient qu'une religion sans dogmes est un peu risible. Nous donnons une magnifique revue à ce mu* sulman d'Ibrahim-Pacha. Il fait un soleil ar* dent; on n'entend que le bruit des tambours et des clairons-; les belles dames s'habillent à la hâte pour courir à l'École militaire et voir du balcon toutes les savantes manœuvres de 15,000 chevaux et de 15,000 hommes de pied. Quel cœur de femme un peu bien fait n'a battu à la vue d'un escadron de carabiniers ou au bruit d'une belle batterie d'artillerie qu'on lance au galop sur le pavé? Les figures reposées des
plus savants minisires de tout un synode ne leur donneraient pas la moitié de cette émotion^ et pourtant tout cet éclat militaire n'est qu'une image do la destruction, tandis que le repos ecclésiastique parle do ce qui durera quand tous les canons de ce monde auront été réduits au silence. Une imagination raisonnable devrait trouver M. Coquerel, prêchant le dimanche, mille fois plus poétique que Bonaparte poussant dans le Nil, aux Pyramides, toute la cavalerie d'Egypte.
M. Raulin défend tant qu'il peut le portrait de madame d'Haussonville contre les attaques universelles, et il a raison. Il vous écrirait qu'il est triste aussi de votre départ, s'il n'était d'une humeur de dogue... Il est pourtant allé hier avec M. de Broglie et toute la troupe évaporée faire cette course à Port-Royal des Champs. Il me semble qu'elle a bien réussi. Je n'en ai pourtant de nouvelles que par M. de Broglie qui, vous le savez, n'a pas pour défaut de tomber dains des détails trop minutieux. Je sais qu'ils ont trouvé à Port-Royal ce vieux monsieur dô quatre-vingtdouze ans qui reste là en sentinelle autour des ombres de M. Arnauld et de la, mère Angélique. Il dit avec un grand sérieux qu'à la mort du diacre Paris (lequel était un peu fou) on a vu
beaucoup de signes au ciel et sur la terre. On est allé à Dainpierre aussi, mais M. Ingres n*a pas reçu tout le monde, à beaucoup près. D'abord M. et madame d'Haussonville se sont présentés et ont été reçus; puis, une, bonne est venue inviter M. de Rémusat et M. Raulin; puis enfin un second message a annoncé à M. de Broglie qu'il serait admis; quant à M. de Lasteyrie, madame Foy, madame Piscatory, M. de Sahune, M. de Viel-Castel , ils sont restés dans les environs, pestant contre les caprices des artistes. Les élus ont donc vu la première partie du grand tableau qui représente les hommes heureux par leurs vertus. Le peu que j'ai compris de la description, c'est que la vertu ne porte ni bas , ni souliers, ni aucun autre vêtement d'aucune sorte. Il y a là vingt personnes de tout âge, qui sont parfaitement vertueux des pieds à la tête. Les vieillards boivent du lait qui coule en bouillons des rochers ; les demoiselles dansent en mesure autour d'un autel de gazon. Il paraît que, de l'autre côté, le vice sera fortement habillé. On ne verra absolument que le bout de son nez. Je crois que vous n'aimez pas les descriptions, et, malheureuaoment, j'ai le tour descriptif.
A MADAME D ^HAUSSONVILLB.
Paris, samedi 10 juin 1M6.
Vous aurez le Traité de l'éducation de RoUin , comme vous l'avez demandé, et aussi les Médi^ talions de saint Augustin. — Non, je me trompe, le Traité d'éducation de madame de Kémusat et la Mare au diable ou aux diables de madame Sand, puisque vous le voulez. M. Rousseau est en campagne par 30 degrés de chaleur polir vous Tacheter, et ils seront emballés et expédiés en toute hâte pour Gurcy, car je compatis à ceux qui sont pressés de lire un livre. Je suis toujours celui qui s'est levé un jour d'hiver, à onze heures du soir, pour aller acheter au Palais-Royal les Mé^ moires de madame Roland. Il me semble qu'elle était alors plus jeune et plus jolie et encore plus héroïque que je ne la trouve à cette heure. On vieillit partout, même dans les livres où Ton devrait conserver une éternelle jeunesse. La Julie de Rousseau a vieilli avec les jeunes femmes da dix-huitième siècle, qui passaient une nuit blanche à la lire au temps de son apparition dans le monde. Werther a vieilli avec tous ceux
LETTRES. ni
à qui il avait donné la fantaisie de se brûler la cenrelle. Les héroïnes de madame Sand iront bientôt à l'Hospice des vieillards. Il n'y a qu'Andromaque, Hélène, Didon et Françoise de Rimini qui ne changent point de figure. C'est probablement que dans les champs du plus pur idéal on n'a qu'un profil et qu'un profil se conserve mieux à travers les siècles.
Il est arrivé hier des lettres d'Albert, de Gênes. Il allait vite et n'arrivait guère , mais on peut ne passe hâter et arriver à temps avec des vieux cardinaux qui ne sont pas étourdis et qui ne marchent qu'à pas comptés. Il ne sied point à l'Église, qui est éternelle, de frétiller et de se dépêcher pour quoi que ce soit. La nature a des mouvements plus prompts, et voilà que, pendant qu'on désignait un cardinal Micara pour la papauté, le pauvre homme meurt d'apoplexie. La princesse, qui n'a pas la patience de l'Église, part toujours vers le 25 et trouve que c'est déjà partir bien tard. Tout le monde, d'ailleurs, veut quitter Paris, tant il y fait chaud. Nous vivons dans le feu comme des salamandres. Le soir, il vient encore M. de Sahune, M. Raulin et M. de Viel-Castel, mais M. llaulin part aujourd'hui pour la campagne. Je vois le moment où je serai seul sur cette terre brûlante. Le soir, on va se
promener aux Champs-Elysées. On voit passer rapidement une voiture où dort M. Thiers; une autre voiture où dort M. d'Haubersaërt. Quand un Allemand arrive pour la première foiâ à Paris avec ridée que les Français sont une race fort éveillée, il doit être très-surpris de voir dormir dans les salons, à la promenade, et partout. Qui est ce monsieur qui dort? M. Thiers; — et cet autre? M. de Broglie; — et cette jolie dame? madamed'Haussonville;puis le vicomte d'Haussonville, le prince de Broglie, etc., tout dort. Chut!
On dort fort bien, quand on a trop d'esprit.
Si ces Français si actifs ne dormaient les vingtquatre heures de la journée, ils ne feraient vie qui dure.
Bonsoir, madame.
A M. RAULIN
Paris, 5 août 1844.
Je ne vous écrirai qu'un petit mot, mon cher ami. Croyez-vous qu'on n'ait rien à faire quand
il faut nommer quatre cent cinquante-neuf députés dont la plupart sont conservateurs ? Nous avons fait des merveilles, convenez-en. Pendant que vou^ étiez sur votre bâtiment à rêver à l'immensité de l'Océan, à poursuivre du regard toutes ces vagues à perte de vue qui semblent commérer entre elles sur Tinfini, pendant que vous étiez tout ému de ce grand spectacle et du mal de mer, j'étais bien loin de me livrer à cette contemplation vaine. Je lisais les brochures de M*** dont Tune finit par ces mots : M. le vicomte a été atterré^ et l'autre commence par ceux-ci : M. le vicomte est resté muet devant les interpellations. La vérité est que monsieur le vicointe a très-bien parlé!.. Sahuneest réélu. A le voir partir avec l'air si pâle, j'en avais auguré que c'était un homme perdu et j'en étais très-fâché. Il n'en faut point croire ses pressentiments. Ce sont des imbéciles qui s'en tiennent aux apparences. J'avais le pressentiment que vous passeriez quinze jours à l'hospice d'Avignon avec des douleurs atroces dans tous les muscles des bras et de la poitrine et voilà que vous courez de Saint-Pierre au Colisée et de la fontaine Égérie à l'Académie de France. Vous visitez les églises et vous lorgnez toutes les jeunes Romaines qui passent sous votre regard d'artiste, car vous êtes comme le général Van-