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AU MÊME
Paris, 20 mars 1833.
Je n'ai pas besoin de vous dire, monsieur, que le Journal des Débats aODepte avec le plus vif empressement la proposition que vous voulez bien faire. Je me suis chargé de vous exprimer la re- C/Onnaissance du rédacteur en chef, M. Berlin. M. Bertin est un homme de beaucoup d'esprit, digne de ilre ce que vous écrirez. J'ai pensé, en ouvrant votre lettre et en y trouvant cette proposition d'écrire dans les Débats^ aux prédictions qui nous montrent le lion venant parmi les brebis ; vous êtes le lion qui avez dévoré bien des classiques. Le journal des Débats a autrefois défendu ces pauvres classiques. Il vous regardait alors à peu près du même œil qu'Énée voyait
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les dieux culbutant sa pauvre vieille Troie^
Numina magna Deum,
mais je suis témoin que les rédacteurs ont toujours rendu justice à la supériorité du Quintilien tudesque ; pardon de vous rappeler, non pas ce mot tudesque^ mais ce nom de Quintilien.
Je serai bien heureux que vous veuillez m'adresser les articles que vous destinerez au Jour^* nal des Débats. Je les lirai d'abord et ce sera un moyen pour moi de secouer la poussière des dépêches et des protocoles qui s'accumule sur moi depuis six mois bientôt. Je voudrais bien savoir, monsieur, comment vous jugez de votre retraite de Bonn les faits et geste« de cette Europe. Tout y .était fort embrouillé qoMid vous avez quitté Paris. Il me semble que l'irritabilité nerveuse de la France et de l'Europe se calme beaucoup ; on commence à voir briller un jour un peu plus pur de tous côtés. Le loisir littéraire reviendra bientôt, j'espère. Je préfère bien, pour mon compte, votre traduction du Hitopadesa aux savantes dissertations des plénipotentiaires de S. M. le roi de Hollande. J'aimerais mieux faire sous vous la conquête du vieil Orient que de suivre Ibrahim vers Iconium, aujourd'hui Konieh.
Votre lettre à M. de Sacy est charmante. Je
l'ai lue à ceux que j'en cti jugés dignes. On me demandait de la laisser imprimer dans un journal. J'ai respecté à regret votre intention. Je la tiendrai à vos ordres et ne la laisserai imprimer que sur votre bon à tirer. J'avais rêvé, au commencément de l'année, d'être votre correspondant à Paris, mais je vois que je ne puis être qu'un correspondant peu exact, quoique plein de bonnes intentions, quoique très-touché de la bonté extraordinaire que vous avez de vous souvenir de moi. Albert est dans ce moment un peu comme Néron,
n excelle à guider un char dans la carrière,
un char ou un cheval. Sauf cette ressemblance avec Néron, c'est un fort bon garçon, qui voit, avec beaucoup de reconnaissance et un peu d'orgueil, arriver des lettres de Bonn à son adresse. Ce que vous lui avez dit sur l'étude de la géométrie en ferait un mathématicien distingué si la nécessité de suivre de loin, mais exactement^ les cours du collège ne lui prenait tout le temps qu'il ne passe pas à cheval.
Adieu, monsieur ; je n'ai pas besoin de vous redire toute ma reconnaissance pour la bienveillance que je trouve dans vos lettres. Je soupire après le temps où je pourrai aller vous en re-
mercier à Bonn, et, d'ici là, peut-être vous ledsserez-vous entraîner à venir voir vos amis de Paris; M. et madame de Broglie en seraient ravis.
AU MÊME
Paris, 23 septembre 1833.
Monsieur,
J'ai reçu avec un bien vif plaisir les deux articles que vous avez eu la bonté de m'envoyer ; c'est une joie partagée par le rédacteur du journal auquel vous les destinez. J'ai lu aussi avec beaucoup de reconnaissance la lettre qui accompagnait ces articles. J'attendais depuis si longtemps et avec tant d'impatience qu'ils arrivassent que j*avais craint que votre bienveillance pour moi se fût effacée en raison composée du temps et de la distance. Permettez-moi de vous dire que j'attache à cette bienveillance un prix où l'amour-propre ne compte pas tout seul. Je viens de remettre au Journal des Débats votre jufçement sur M. Fauriel. Il a été accueilli comme il devait l'être. On observera pour l'impression les divisions que vous avez indiquées. Je n^ai pas trouvé l'occasion de corriger la plus légère faute
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dans le manuscrit, de ces fautes que vous m'autorisiez à rectifier. Il est reconnu que vous écrivez notre langue sans ombre d*accent étranger. Comme vous le demandez, il ne sera fait par le journal aucun changement ni suppression. D'ailleurs, le rédacteur des Débats est trop homme de goût et d'esprit pour commettre ce crime de lèsemajesté littéraire au premier chef. J'espère avoir l'honneur de vous écrire bientôt un peu plus au long et je vous dirai, comme j'ai besoin de le dire^ tout ce qui m'a si vivement frappé dans ce dernier écrit. J'y trouve un mélange charmant de force critique et d'imagination naïve. Vous savez unir l'enthousiasme d'une jeune fille qui lirait un roman pour la première fois à la sagacité tranquille et pénétrante d'un juge impartial. C'est sans doute ainsi que le moyen âge doit être jugé. Je crois bien qu'avant vous on ne s'était guère avisé du moyen âge. Vous avez éclairé ses ruines de leur véritable lumière. Il n'a pas souvent été donné d'allier ainsi la vivacité acérée du jugement à la mélancolie contemplative ; de regarder les vieux châteaux avec une tristesse si poétique et de montrer et de sentir que nous valons mieux que les hardis chevaliers qui son* naient du cor au pied de ces murs aujourd'hui en débris. Les nations et les hommes qui n'ont
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pas ces deux impressions à la fois sont boiteux; vous avez la gloire de marcher droit au milieu des générations boiteuses.
Je vous écris de Paris et toute la famille est à Âuteuil. Ce ne serait pas me heusarder beaucoup que de vous dire mille souvenirs de leur part.
AU MÉMF.
Paris, jeudi U août 1884.
Le départ pour Bonn qui avait été fixé à aujourd'hui même est renvoyé à lundi ; la duchesse de Broglie était encore assez fatiguée pour prendre quelques jours de repos de plus ; M. de Broglie était aussi arrêté par quelques affaires à terminer. On ne compte donc atteindre Cologne que vers samedi 23. Ce calcul n*est 'qu'approximatif; je prendrai grand soin de vous tenir au courant de toutes les variations qui se présenteraient.
Albert a reçu ces jours derniers quelques lignes que vous avez eu la bonté de lui écrire ; il est très-reconnaissant de la peine que vous prenez de le traiter si bien et en grand garçon. Cela lui
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impose beaucoup de devoirs. Il se prépare à résoudre le problème de Zenon sur le cheval et la tortue. Descartes en a donné avant lui une solution tout algébrique. Je voudrais savoir si vous m. êtes content. Elle me semble incomplète. Je , pense avec joie qu'avant dix jours nous causerons avec vous de Fargument de Zenon dans la patrie de Leibnitz.
Âdieu^ monsieur ; je ii*ai pas besoin de vous dire que Bonn est pour moi le point culminant du voyage. Malgré la beauté des bords du Rhin, je suis encore plus sensible à la grandeur des intelligences qu'aux pompes de la nature.
AU MÊME
Coppet, 9 octobre 1834.
J'ai été foudroyé en effet, comme vous l'aviez demandé à madame de Staël par votre dernière lettre, mais très-injustement foudroyé, car je savais que vos hôtes vous avaient écrit et j'attendais de mon côté des nouvelles de Paris sur les articles relatifs à l'histoire de France. Je voulais vous envoyer les programmes que vous m'avez
demandés. Je ne reçois point ces programmes et ne veux pourtant pas quitter Coppet sans vous dire qud souvenir reconnaissant j*ai emporté de Bonn, et combien j*ai trouvé de charme dans cette vie élégante, animée et savante à la fois que vous avez bien voulu me permettre de voir de près. J'imagine que c'est ainsi que vivaient les grands esprits d'Athènes dans les plus beaux temps de leur civilisation ; mais ces grands esprits ne cultivaient point le sanscrit et ne se doutaient point du Ramaycma. Je doute fort que leur conversation eût l'étendue, l'éclat et la flnesse des conversations que j'ai entendues dans un charmant salon où l'on voit les plus beaux paysages de l'Inde et où l'on entend les esprits les plus brillants de l'Europe. Je ne pense pas non plus que le vin de leurs Iles valût le vin de Champagne du Rhin. Je serais bien fâché de n'avoir pas l'espérance de retourner quelquefois à Bonn et, à voir le plaisir que l'on a trouvé dans ce voy^e, je suis certain qu'on le recommencera quelquefois, avec votre permission.
J'ai vécu ici entre le lac de Genève et le Gange; tantôt faisant des courses sur l'eau avec Albert, tantôt revenant à la lecture du Ramayana qui me charme. Je ne soupçonnais pas qu'on pût conserver dans une traduction latine, sévère-
ment exacte, tous ces beaux reflets d'un soleil étranger et d'une civilisation qui n'est plus. Je garantis la fidélité de la traduction sans rien savoir du texte. Il y a là un air qui ne circule que dans les grandes forêts où Rama errait en exil. Il est probable que dans une vie antérieure vous avez habité les bords du Gange et vous étiez certainement dans la classe la plus éclairée des Brahmanes»
Tout le monde me (fiâlttatde de vous dire mille tendres amitiés. Permettez-moi d'y ajouter l'expression de mon respectueuxattachement.
AU MÊMK.
Paris, 28 mars 1836.
Dieu merci, je pourrai vous écrire à mon aise, monsieur; je pourrai causer longuement avec vous des temps anciens et des temps mod|pnes, vous demander votre avis sur tout, et l'histoire, et la philosophie, etlllBitérature. Vous avez jeté et vous jetez la lumière sur tout ; vous remarquez avec raison que nous ne faisons pas précisément ici la même chose depuis quelques mois. Nous habitons un peu les ténèbres extérieures.
La politique du moment n'est pas non plus bien charmante. Si Ton veut garder quelque mouvement d*esprit, il est nécessaire de s*élever plus haut. Spemit humum fugiente penna. Il faut même aller plus haut que le Jocelyn de M. de Lamartine. Beaucoup de nos travers dlci-bas ont suivi le poëte sur les cimes des Alpes. L'écho de nos petits caquets le préoccupe certainement jusque-là. L'amoujr-fûropre , le lieu commun tourné en paradoxe, raSectation de la simplicité, il a emporté tout cela dans son petit paquet vers ces régions supérieures. Je vous parle bien en détail Ae Jocelyn. Vous aimez mieux errer sur les bords du Gange. Les eaux du fleuve sacré sont plus profondes et plus majestueuses que nos ruisseaux qui se dissipent en cascades et en poussière humide, mais vous m'avez accoutumé à vous voir XcsU à tout. Votre esprit a de ce que les théologiens nomment^ je crois, l'omniprésence. Vous avez bien voulu m'envoyer de ces bords du Gange des épigrammes contre les petites ambitions du jour plus acérées qu'on ne les aiguise ici dans la pdAssière et la vivacité du combat. Je tiens donc que vous avez lu M. de Lamartine et aussi les Mémoires de madame Merlin. Vous pouvez les tenir pour authentiques. Elle en a fait des lectures dans plusieurs salons.