A M. PAUL DE BROGLIE
Broglie, 20 septembre 1S54.
Mon cher ami, je n'ai pas répondu aussitôt que j'aurais voulu à ton petit mot si aimable que tu as trouvé le temps de m'écrire dans le tumulte d'une arrivée, et quand tu retrouvais tout ce que tu regardais de loin, du coin de l'œil, depuis un an. Cela te sera certainement compté par tes biographes comme une preuve d'un excellent naturel. Les grands géomètres passent généralement pour un peu secs, mais je vois bien qu'il y a des exceptions.
Je voudrais bien être sous les grands chênes qui sont au fond du parc de Coppet. Je prends déjà mon élan pour franchir le Jura, mais il est possible que je sois obligé de m'y reprendre à plusieurs fois, comme on fait un fossé profond.
Si j'ai un éclair de santé , j'arriverai comme la foudre devant les deux fontaines de la grande cour. Voilà, j'espère, une figure bien conduite avec toutes les analogies rigoureusement observées.
As-tu des nouvelles de l'École ? Il est probable que dans ces premiers jours tu ne regardes pas beaucoup du côté de la montagne Sainte-Geneviève et qu'elle reste perdue dans ses brouillards. J'espère que tu te fais réveiller de bon matin par Kiener avec ces paroles : « Capitaine , voici l'heure de la diane et vous pouvez dormir en paix. »
Nous vivons ici dans une grande solitude. Si les enfants ne criaient comme des aigles, on n'entendrait aucun bruit. M. Clémencet parcourt les bois avec les petits et leur fait faire des collections d'insectes et de plantes. Victor est surtout sensible à la classification. Quand il sait le genre et l'espèce, son esprit est dans un parfait repos. Il a le goût des classifications plus encore que le goût des bêtes-pour elles-mêmes. J'ai découvert autrefois pourquoi l'homme avait la rage toute spéciale de savoir le nom de toutes choses avant tout ; c'est que, s'il ti'avait dans la mémoire que les images de ces choses, elles s'embrouilleraient assez inévitablement d'abord.
puis, il ne pourrait ni en parler aux autres, ni en raisonner intérieurement. C'est un instinct qui lui est donné pour faire des provisions dans son intelligence, comme l'instinct d'amasser est donné aux fourmis, supposé que les fourmis aient des greniers d'abondance, ce qui est contesté, je crois, par les observateurs.
Adieu, mon cher enfant. Mon instinct est d'aller vous retrouver bientôt.
A M. d'hAUSSONVILLE.
Broglie, 4 octobre 1854.
Qui est bien malade suivant les derniers journaux, c'est le prince Menschikoff , s'il est là, comme on le raconte, une mèche allumée à la main et délibérant s'il fera ou non sauter la flotte, après avoir promis, dans ses proclamations , qu'il se ferait sauter, le cas échéant. S'il n'a que six heures pour résoudre ce problème, il a droit de demander qu'on ne le trouble pas dans ses réflexions. Ce qui paraît certain , c'est que Sébaslopol est enlevé ou à peu près et que les vaisseaux russes sont entre deux feux. On ne peut
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pas voir se dissiper plus rapidement le prestige d'une puissance en apparence formidable. Ceci va inspirer aux esprits téméraires une témérité sans bornes. Ils croient, avec quelque prétexte^, qu'il n'y a que de marcher sur tout ce qui a Pair effrayant. Quel dommage que nous n'ayons pas fait sauter Sébastopol dix ans plus tôt ! Cela eût fait honneur aux gouvernements libéraux et les aurait probablement aidés à vivre. A cette heure, les habiles disent d'un air capable : « Vous n'en feriez pas autant, vous autres parlementaires. » Mais, tout cela dit, je suis très-aise encore aujourd'hui que les grandes civilisations remportent sur les grandes barbaries et j'aime mieux causer de la France avec des étrangers après la prise de la Crimée qu'avant.
Je suis encore ici, comme vous voyez, mon cher ami. Je n'ai pourtant pas renoncé à toute intention d'aller en Suisse, bien que les jours s'écoulent. Je pourrais encore y passer à peu près un mois. On a la bonté de m'y désirer assez, bien qu'on ne croie pas que je me décide à cette course. H n'est pas commun d'arriver là où on est bien aise de vous voir. Ce sera, de plus, la dernière année que Paul passera en famille. Dieu sait ou il sera l'an prochain ! Peut-être qu'il CMEimandera une batterie d'artillerie sur les
bords de la Newa et qu'il défilera sur les quais de granit de Saint-Pétersbourg. Si la paix vient après celte victoire de Sébastopol, ce sera une grande preuve de sagesse de la part du gouvernement, mais peut-être que c'est une sagesse qui n'est pas dans l'humanité. D'ailleurs, cette terre de Crimée une fois conquise, viendra la difficulté de savoir à qui on louera la maison. Il est possible aussi que l'empereur de Russie, tout battu qu'il est, ne veuille point entendre raison et peut-être que, dans l'état où il est , manquer de raison est encore ce qui lai reste de plus raisonnable à faire. Il ne faut faire aucune conjecture tant que son général est là à délibérer sur un baril de poudre.
Les jeunes frères de madame Albert de'Broglie viennent ici passer quelques jours avec un jeune abbé du Midi qui les surveille en vacances. J'ignore ce que fera sur ce jeune abbé la vue d'un élève de l'École normale comme M. C, Il n'a probablement jamais vu de près aucun des monstres de cette école-là. A la vérité, toutes les classes commencent à se mêler, car trois ou quatre élèves de l'École normale sont à cette heure prêtres de l'Oratoire. Dans quelques années les prêtres de l'Oratoire auront un certain penchant à passer à l'École normale. Il y a dai
marées très-marquées dans l'ordre moral et intellectuel. Les B^inets de la philosophie devraient en faire des tables exactes.
A M. E. DE SAHUNB.
Broglie, 16 octobre 1854.
On dit, mon cher ami, que vous menez une vie très-agréable dans Gurcy, une vie de cocagne dans Tordre intellectuel, causant et lisant tout le jour. On se plaint ailleurs de M. de Viel-Castel qui n'a pas voulu aller en Suisse, afin de percer les nuits de ses conversations dans Seine-et- Marne. Si je pouvais bouger, j'aurais la fantaisie d'aller vous entendre. Pour le moment, je n'ôterais à personne sa part de conversation, car je suis muet comme un poisson. Je n'ai d'idées sur rien ; vous me direz que ce n'est pas une raison de se taire, mais la parole même m'est une fatigue. Je voudrais que cette année fût finie. J'en ai vu peu d'aussi lugubres. Il est vrai que quand on a bien dit cela, on entre avec plaisir - dans l'année 1855, et l'on y trouve, au détour, ..-^§utres {malheurs qu'on ne soupçonnait pas.
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Avez-votis SU quelques détails sur ce pauvre Étiolles? On ne peut pas imaginer un événement qui frappe plus à fond plus d'âmes excellentes.
Dites-moi vos grandes lectures dans Gurcy. Ce n'est certainement rien qui se rapporte à Cicéron. Vous verrez dans TÉlysée, non pas l'Élysée-Bourbon, ce qu'il vous dira sur votre insigne négligence. Vous auriez pu vous en faire un avocat dans l'autre monde et c'est justement lui qui portera témoignage contre vous. Comme il a la langue bien pendue, ce ne sera pas une petite affaire, et comme il avait une activité de possédé, il vous en dira de belles sur la paresse. J'ai relu Tautre jour les quatre premiers livres des Tuscidanes; j'ai été un peu surpris de ma froideur. Peut-être faut-il se souvenir vaguement de la plupart des livres. On y met bien des choses qui n'y sont pas et, en les relisant, toutes ces choses s'évanouissent. Je ne relirai donc pas votre Vie de Cicéron^ mais je voudrais bien la lire.
Il n'y a que les gens de l'Aima qui fassent des choses brillantes. N'avez-vous pas plaint ce pauvre maréchal de Saint-Arnaud ? Toute sa vie n'était pas tout à fait une vie de Plutarque, mais cette énergie méritait quelque chose de mieux que d'êti'e abattu par la maladie à la vue ded
murs de Sébastopol, après de si prodigieux eflforts contre rabattement physique.
A MADAME d'hAUSSONVILLE.
Paris, samedi 28 octobre 1854.
Me voici enfin arrivé à Paris et très-disposé à prendre la route de Gurcy à la première réquisition. Je suis venu ici par Évreux en compagnie d'Albert qui voulait assister aux funérailles du pauvre évêque d'Évreux. Il me semble que tout le monde meurt dans ' cette terrible année-ci. Nous avions quitté cet excellent homme à Trouville, il Ji'y a pas trois mois^ faisant le projet d'aller à Broglie en automne aussitôt Tarrivée du duc de Broglie, et Albert ne l'a revu que sur ce lit de parade qu'on a promené, dans la cérémonie funèbre, à travers les rues d'Évreux, suivant les rites pratiqués à la mort des évoques.
Je ne sais rien du triste Étiolles... Personne ne saura que ceux qui l'ont connue dans l'intimité ce qu'était madame de Langsdorff ! . . .
J'ai bien envie de vous voir, mais je vous
avertis que je ne suis pas bien aimable. J'ai présentement à peine le sens commun et nul entrain d'esprit. Je viens d'ennuyer à fond et madame Albert de Broglie et Albert ; comme ils sont aimables et polis, ils n'en ont rien témoigné; mais ils se frottent certainement les mains du départ d'un animal maussade et mélancolique, qui rendait Ja pluie et le brouillard encore plus tristes.
Enfin, voyez ; me voilà, et si vous voulez vous risquer, vous n'avez qu'un mot à dire pour savoir ce que c'est qu'un ennuyeux. Comme vous avez un renfort de gens d'esprit, vous ferez feu supérieur sur moi.