‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 23 sur 38 · A M. D*HAUSSONVILLE · texte numérisé non relu

A M. D*HAUSSONVILLE

Paris, lundi il décembre 1854.

Vous voyez par les journaux tout ce que nous savons ici du siège de Troie. M. de Langsdorff, qui est venu passer quelques jours à Paris pour ses affaires, dit que les Anglais sont aussi découragés que peuvent l'être des gens très-courageux et très-persévérants. Ils voient avec

tristesse que tous leurs efforts ne peuvent jamais montrer à l'Europe une armée bien nombreuse. On croit assez qu'on sera obligé d'en venir chez eux au système de recrutement par la conscription. Ce serait une terrible innovation dans ce pays de liberté. Quoi qu'il en soit, on ne paraît avoir ici aucune inquiétude sérieuse. Je disais l'autre jour à M. *** toutes les raisons qui me semblaient devoir donner beaucoup de souci sur le sort de notre armée exposée en nombre inférieur à la rigueur d'un hiver en pays inconnu — en face d'un ennemi abrité dans des murailles et qui a, derrière ces murailles et au delà d'un petit courant de mer, d'autres murailles inaccessibles où il pourra s'établir en cas de défaite — une flotte dont on reconnaît aujourd'hui qu'un caprice du vent peut l'engloutir à la vue de l'armée de terre. M. *" admet tout cela, mais il affirme que les gens du métier sont sans inquiétudes graves, et il paraît que M. Thiers partage cette sécurité. Je souhaite bien sincèrement qu'il ait raison. Je ne pensais pas que je dusse un jour m'intéresser réellement à une expédition entreprise. par le présent gouvernement.

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A M. PISCATORY

Paris, 3 mars 1855.

Mon cher .ami, tandis que l'on se creu$i4t la tête poupprévoirce qui arriverait danscetOrieiit, voici peut-pêtre que le dénouement survient du côté où nul ne l'attendait. L'empereur de Russie, en mourant, laisse peut-être Içs seules chances possibles d'une paix un peu prompte. La moitié de l'histoire est faite ainsid'événements inattendus, qui font prendre un autre cours au fleuve, et, comme dans les romans d'Anne RadclifSe, c'est par une porte cachée dans la muraille qu'entrent et sortent les personnages importants du drame. Qu'est-ce que voudra le successeur de l'empereur Nicolas ? je voudrais bien que cela pût faire lever honorablement le siège de Sébastopol et que toutes les mines dont on dit que la ville est pleine, fussent déménagées paisiblement et ne sautassent pas sous une dizaine de mille des nôtres.

Merci, mon cher ami, de votre très-aimable lettre. C'est grand dommage pour moi que vous ne bougiez guère de votre Tuscuium un peu froid,

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au lieu.de venir dans notre Rome un peu sale. Le vent de Ja mer, vous le savez, est si violent ici, que je ne m'entends guère avec personne.

Il i^t deux^ oboses pqurgarder sa raison debout; d*abord, de l^ raison, ce qui n'est pas 3i comniun, et puis aussi un certain mépris de la .puissance 4u .monde^ ce qui est fort rare. Il y a peu de gens qui osent dire avec l^e.mierre : a Le public est un ^>90tet,un ivrogne »>; rien n'est plus sûr cependant. ^Dieu m'a fait la ^râce de pouvoir assez souvent regarder le monde en face sans cligner les yeux. Il est bien possible que cette petite hardiesse tienne à des défauts, et Qlie refroidit certainement un bon nombre de demi-amis. L'homme en société est un animal qui se plaît à penser et à voir penser comme les autres. Il n'aime pas les. gens qui ne se mettent pas à la dernière mode comme lui; il' voit même dans cet esprit de contumace un manque de considération pour lui. Il y a dans cet état social du tyran et de l'esclave. Il exige impérieusement que son voisin soit esclave comme il l'est lui-même. Quoi qu'il en soit, je crois, comme vous, que Cicéron valait bien tout chevalier ou tout sénateur, ou tout lettré de ce temps-ci. C'est une aimable et noble créature. Ce petit parvenu d'Arpinum est tout simplement le plus beau résultat de toute

la longue civilisation qui l'avait précédé. Je ne sais rien de plus honorable pour la nature humaine qye l'état d ame et d'esprit de Cicéron. Il est sans doute aussi résolu qu'aucun des bourgeois de Paris, qui le tiennent pour un poltron, pourl'avoir entendu dire vaguement au collège. Il est actif comme la foudre, ami sincère et officieux, bienveillant pour tous, aimant ce qui brille, mais ce qui brille en éveillant de grandes pensées, sage, modéré, ami des règles sévères par imagination, stoïque et prêt à se les appliquer à lui-même, après un peu de réflexion; sans dogme, il est vrai, sans traditions impérieuses et miraculeuses, ne reconnaissant d'autres Pères de l'Église que la suite des sages que le monde avait admirés jusqu'à lui, mais ne dépassant pas aussi les limites de l'intelligence pour s'émouvoir de ce qui ne dit rien à l'esprit. On n'a pas fait un compte exact, à mon sens, des ravages qu'a produits dans les esprits des temps nouveaux l'habitude d'admirer l'inintelligible au lieu de rester tout simplement dans l'inconnu. Au temps de Cicéron, aucune croyance surnaturelle ne dominait sur les esprits cultivés. Quand il rêvait sur sa terrasse de Formies, en vue de la mer, il suivait avec pleine liberté tous les beaux instincts de la raison humaine. Quand il

cherchait le secret du monde, ou qu'il se demandait ce que murmuraient ie3 vaguesà ses pieds, ce que disaient les astres du ciel dltalie sur sa tête, il n'avait entre lui et la nature aucun de ces fantômes imposants, mais informes, qui ravissaient Saint-Antoine dans le désert et Saint- ^ace de Loyola dans le monde.

Vous dites bien, il y a quelque chose de Cicéron dans Voltaire, mais avec toute l'a différence en faveur de Cicéron, que celui-ci pense à tous les grands problèmes en parfaite liberté de spéculation, sans etinemis qui lui disent : u Monsieur, pas tant de raisons, ou je Je dirai au roi, au parlement, au Pape, au monde chrétien. » Aussi l'esprit de Voltaire s'est-il exalté et emporté outre mesure et c'est par là qu'il pousse la hardiesse à toute extrémité. Il rencontre des ennemis dans ces espaces infinis où la pensé e de Cicéron ne rencontrait nu! obstacle.

J'ai aimé comme vous ce morceau de M. Ampère ; il a le genre d'imagination qu'il faut à un historien des vieilles ruines. Il revoit tout ce grand passé avec une impression analogue à celle qu'on éprouve en se rappelant à soi-même son propre passé ; des couleurs vives et tristes, qui sont les vraies couleurs, mais dégagées de toutes les ombres du réel. Il voit dans la

,vie des peuples ce qu'ils voulaient être et ce qu'ils voulaient faire, plus encore que ce qulls ont été et ce qu'ils ont fait, mais cela aussi est une vérité, et l'idéal de l'ancienne Italie n'est certainement pas l'idéal de la France d'aujourd'hui.

Les derniers discours à l'Académie ne sont pas non plus des discours de Cicéron. Je n'ai pas eu la force d*aller jusqu'au bout du discours de M. **' ; trois foisî'ennui m'a forcé d'abandonner la résolution que j'avais prise, trois fois, d'aller jusqu'au bout. Des gens patients^ qui l'ont lu ou écouté, prétendent qu'il n'y a dans son jargon rien de repréhensible contre le gouvernement de Juillet. J'aime mieux le croire que d'y aller voir.

L'Angleterre est aussi difficile à comprendre que nous. Combien de choses surprenantes nous avons vues chez elle depuis le commencement de la guerre! Je suis étonné que lord John Russel se montre volontiers hors de chez lui. Cette Angleterre était pour les gens qui aiment le bien un spectacle consolant, mais tous les exemplaires du juste et du bien ont l'air de s'en aller. Cela ne fait rien. Le bon sens peut dire ce que Charles XII écrivait sur la carte des conquêtes de la Suède, a Dieu me l'a donné, le diable

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ne me Tôtera pas. )> — Je suis bien sûr que finalement nous serons victorieux dans la grande bataille.

Adieii, mon cher ami, voilà bien du fatras ; mille et mille amitiés.

Lisez le de Seriectute de Cicéron. Ce n'est pas, assurément, un livre de votre âge, mais vous y trouverez toute la vie [agricole des jRomains , et je ne s€ds quelle odeur de terre nouvellement labourée qui vous portera à la tête.

AU MÊMB.

Paris, 26 avril 1855.

Que je vous dise d'abord, mon cher ami, combien j'ai été tçuché et reconnaissant de votre aimable présent. J'ai placé ce beau livre que je tiens de vous et qui a appartenu à votre père dans ce petit trésor où chacun serre ee qu'il a de plus précieux.

J'espère que vous lirez avec quelque intérêt les deux volumes que je vous ai envoyés. La Vie de Washington est un livre bien fait, surtout pou^p le coup d'essai d'un très-jeune homme.

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Il n'est peut-être pas assez libéral, mais les temps sont durs. Nous sommes bien loin des jours où rélite des nations civilisées suivait avec passion toutes les marches de Tarmée de Washington. Aujourd'hui on se pendrait volontiers à la queue du cheval du maréchal Radetzki, croyant enfiler la bonne route derrière ce demi-barbare qui ne connaît que l'ordre du régiment. Pour le Menandrc^ le livre n'est pas bien fait; vous trouverez là beaucoup de décousu, un certain entraînement de jeunesse à suivre la première idée qui passe, sans songer au plan général ; mais le sentiment de l'antiquité y est vifet original. Il'donne envie de relire les écrivains anciens dont il parle, et il faut beaucoup passer à qui a cette chaleur communicative. L'auteur m'a demandé de lui dire les défauts de son livre, et je le lui dirai avec une parfaite candeur. Il serait mal de ne pas dire la pleine vérité à qui a beaucoup d'esprit et peu d'occasion d'entendre des critiques un peu âpres.

J'ai quelque idée que ce décret sur les académies va engager un conflit qui ne sera pas agréable aux autorités établies. C'est certainement une provocation gratuite à des gens paisibles. On met d*abord dans l'Académie des sciences morales dix membres justement destinés à

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changer la majorité, puis on revient à des règlements qui n'ont jamais été exécutés ou que TAcadémie n'avait jamais subis. Les commissions choisies par le gouvernement décideront avec I^ bureau du mois de janvier de chaque année de la distribution des prix^ sans que les autres membres aient rien à y voir. Le bureau n*a que trois membres et la commission, au choix du gouvernement,en a quatre. Le résultat sera fort simple; les billets pour les séances publiques devront être tous remis au ministère, qui en fera la distribution à son gré.Reste à savoir si Tonne demandera pas communication préalable des discours, ce qui serait assez en harmonie avec l'ensemble de cette nouvelle législation. L'Académie française n'a pas l'air de vouloir supporter tranquillement cet affront ; moins trois ou quatre membres, tous s'en montrent très-blessés. Que le démon de la prudence apaise bientôt cette irritation^ cela se peut assurément, mais je ne le crois pas.

Voilà de bien petites affaires, pendant que devant Sébastopol on se lance tout ce qu'il y a de fer et de feu sur la planète. On dit que le gouvernement reçoit du général Canrobert des nouvelles qui font espérer qu'on entrera dans la place avant huit jours, et qu'on n'en publie.

rien pour ne pas donner de fausses espéran* ces. Plaise à Dieu, qu'il en soit ainsi, car voilà bien longtemps qu'on se tue et qu'on meurt de maladie devant ces chiennes de murailles !

ex.

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