‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 24 sur 38 · A M. PAUL DE BROGLIE · texte numérisé non relu

A M. PAUL DE BROGLIE

Paris, samedi Jdjain ISSb,

Mon cher ami, on te regarde de loin faire le déménagement de ton bâtiment. Cette Persévérante est devenue une personne de la famille. On la connaît mieux que bien des cousines. Je crois qu'à ton retour ici tu trouveras qu'on a pris toutes les façons de parler de la marine. Tout cela veut dire que tu manques beaucoup à ce petit monde que tu as laissé pour un temps. Il est singulier que les hommes vivent d'cJ^ord en famille pour se séparer ensuite et s'en aller chacun du côté des quatre vents. Il serait plus simple qu'il commençassent leur vie dans l'isolement pour se réunir ensuite. Je sais toutefois qu'il y aurait à cela de grandes difflcultés et ce que j'en dis n'est pas pour refaire la société hu- . maine à ma fantaisie.

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Ici, il n'y a rien de nouveau que les bonnes nouvelles de Crimée que vous connaissez. Ces bonnes nouvelles ne sont pas sans mélange, car il est probablement resté bien du monde dans ces hardis coups de main. Il paraît que l'infanterie française a pris en Crimée des habitudes qui supposent un sang-froid et une résolution inconnus jusqu'aujourd'hui.

Ta sœur est venue passer un jour à Paris. Elle est allée le soir voir une actrice italienne, madame Ristori, qui fait l'admiration universelle par l'énergie, la grâce et le pathétique de son jeu. Les méchants prétendent que mademoiselle Raehel en a conçu quelque tristesse; qu'elle a assisté dans un sombre silence à une représentation de madame Ristori, tandis que l'actrice italienne au Théâtre Français ne pouvait pas contenir, dans sa loge, les témoignages d'admiration en entendant mademoiselle Rachel. Avez-vous un beau théâtre à Brest? J'imagine que chaque soir vous avez surtout une nouvelle représentation du coucher du soleil sur les flots de l'Atlantique, mais ce spectacle en vaut bien un autre.

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AU MÊME

Broglie, samedi 7 juillet 1855.

Ta tante m'a dit que tu voulais que les lettres te fussent adressées sur la Persévérante en personne. C'est déjà comme si tu t'éloignais un peu à l'horizon et la rue d'Aiguillon avait moins l'air d'un pays perdu que ce vaisseau.

Âs-tu passé une petite revue de ta bibliothèque de campagne? Âs-tu déterminé les livres français que tu voulais emporter au bout du monde ? Tes listes se seront probablement perdues dans la précipitation de ton départ de Paris. Il faut d'abord savoir ce qu'un vaisseau de guerre peut contenir de volumes, en lui laissant une place raisonnable pour les provisions de bouche, les projectiles de toutes sortes et autres menus détails, tels que l'équipage lui-même. Il faut compter qu'il n'y a d'un peu durable à la mer que les grands écrivains qu'on peut relire plus d'une fois, parce qu'ils ont une eau profonde^et, parmi les grands écrivains, viennent d'abord, sous le rapport de beaucoup de sens sous un petit volume, les grands poëtes. Il est singulier que

les règles, puériles en apparence, de la rime, du mètre, etc., aient cette puissance d'enfermer des pensées plus vives dans des impressions plus fortes.

J'apprends qu'en Germanie autrefois un bon prêtre Pétrit, pour s'amuser, du soufre et du salpêtre. •

Il semble que les idées enfermées dans les vers' se condensent à la façon de la poudre de guerre. (Je remarque que depuis que j'ai des amis qui portent Tépée, mon langage a pris une sorte d'allure tout à fait militaire.) Veux-tu Montaigne? Veux-tù les Lettres de madame de Sévigné ? Cette dernière est de grand encombrement, mais il se peut qu'en mer, à cinq ou six cents lieues de terre, on se plaise a tout ce détail de la vie dessalons et des familles du dix-septième siècle, qui ressemblent, après tout, aux familles de tous les siècles. Peut-être qu'on se plaît à ces bruits de terre, comme Colomb lorsqu'il vit des papillons, des oiseaux des tropiques, à l'entrée des Antilles. Pour Montaigne, quoiqu'il ait une assez pauvre morale, que ses instincts soient d'un épicuréisme assez vulgaire, le train de son imagination est stoïque. Il aime les grandes âmes, quoiqu'il ne fût pas de cette élite. Lui qui était assez faible, il se complaît à peindre, avec

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les expressions les plus heureuses, les caractères énergiques et les grandes luttes de la volonté. Pareille chose était arrivée à Horace ; il menait sa petite vie paresseuse et égoïste à Tibur, et quand il se livrait à ses rêveries poétiques, son esprit l'emportait vers les tentes de Brutus et de Caton. On est surpris, dans l'histoire militaire, de trouver dans des âmes faibles cette admirable force de couleurs pour représenter des vertus dont elles-mêmes étaient incapables. Ils aiment les bruits de guerre et ils ont peur de leur ombre. Dis-moi ce que tu veux, et je ferai tes commissions de près ou de loin.

Il nous vient encore tous les jours des dépêches de lord Raglan, et il est déjà bien loin de tout le tumulte du siège. C'est une fin un peu triste, bien que, à tout prendre, il termine trèshonorablement une carrière très-honorable ; mais enfin, ses derniers jours n'ont pas eu l'éclat qu'il se promettait en quittant l'Angleterre. Il aura sans doute entendu quelque chose de tous ces murmures qui s'élevaient contre lui ; mais, après tout, je me figure que les plus vifs et les plus vrais plaisirs de la vie militaire ne sont pas Tespoir et la jouissance d'une grande renommée. Probablement, le plaisir habituel de se sentir libre et à Taise dans le danger, — d'entendre

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dans le bruit et de voir dans la fumée du canon aussi bien et mieux que dans une salle de danse, — le plaisir de commander, non-seulement aux autres, mais à son propre esprit dans l'occasion, et de trouver la sérénité dans ce qui serait alarme et tumulte pour les autres, — le plaisir âpre de souffrir ce que d'autres ne pourraient peutêtre pas supporter, — en un mot, le sentiment de l'exercice énergique et profond de la volonté qui faisait dire à Turenne, parlant à sa personne : Carcasse^ tu trembles? Tu tremblerais bien davantage si tu savais où je te mène; voilà de petits agréments habituels que lord Raglan a trouvés dans sa vie militaire et dont le vulgaire ne ferait pas grand cas, quand bien même il s'en douterait.

Il paraît qu'on ne trouve que trop de ces rudes jouissances dans Sébastopol.On dit que, sous quelques jours, un effort nouveau et plus concerté sera tenté sur tous les ouvrages. Je mettrai, à la prise de cette chienne de ville, toutes les lumières de ma chambre à ma fenêtre, en signe de réjouissance. Comme je suis au fond des bois, cela n*aura nul air de vouloir se faire remarquer.

Bonjour. Voici une lettre d'Albert, de Plombières, qui m' arrive à quatre jours de date. Il dit qu'il ne trouve manière de passer le temps tolérablement qu'en se soumettant à une règle

invariable pour remploi de ses heures. Cest tout Tagrément de la vie de ces eaux, et il me semble qu'on peut rencontrer cette faculté partout où Ton est seul.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Broglie, 6 septembre 1855.

Vous avez des nouvelles d'ici et je n'ai pas besoin de vous faire le journal de la petite vie paisible qu'on y mène. Il y a passé pas mal de monde depuis le départ de madame d'Haussonville, mais personne qui ait mis son bâton de voyage dans un coin pour faire séjour. Sauf notre excellent ami Sahune, tout le monde est animé de l'esprit du Juif errant. M. de Corcelles y a passé deux jours. Il vous aurait plu par son goût passionné pour la vérité qui n'empêche guère de se tromper, mais qui témoigne de l'élévation de l'âme. Il est taillé en force, comme vous avez pu voir, mais il est de la race des géants qui ont plus de douceur, de délicatesse et de raffinement d'esprit que beaucoup de petits hommes. M. Ampère vient de partir. Il a charmé tout le monde. Il nous a lu des fragments

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de la métaphysique de son père qui eussent eu votre approbation pour un certain élan qui va naturellement au grand, n'était que cela aurait surpassé la force d'attention des petites jdames qui ont aisément mal à leur tête. L* esprit de locomotion a emporté M. Ampère à Paris^ puis il l'emportera dans trois jours à Rome. Albert et sa femme ont été entraînés dans ce tourbillon ; ils n'iront pas jusqu'à Rome pourtant. Albert va chez M. de Montalembert en Bourgogne et la princesse de Broglie chez sa tante Lemarrois. M. de Broglie est tout seul de sa maison, ayant pour . compagnon de solitude M. de Sahune, M. Savinien Petit qui peint de beaux petits saints dans une petite chapelle- imitée des catacombes, mais des catacombes avec calorifères etc., M. Clemencet et moi qui écris par moments un petit volume où il n'y aura pas l'ombre de catacombes, ni de saints, ni de chandeliers à sept branches. Nous sommes une population un peu mélangée, qui ne s'arrache point les yeux. J'ai appris à dire assez peu ce que je pense et à parler avec douceur de ce que je ne pense pas. J'ai fini peu* céder au nombre, sans en avoir plus d'admiration pour les opinions du grand nombre. J'ai pris pour devise : Tu ne mordras point, 1% parce que Ton s'échauffe en mordant;

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2% parce que les mordus poussent des cris désagréables. J*ai acheté une peau de mouton et je détale dès que je vois ou que j'entends l'appar rence d'un loup. J'aurais certainement le prix de sagesse dans une école primaire...

Je ne sais pourquoi je plaisante. La vie n'est pas g€de cependant. Ce qui est certain, c'est que je n'ai nulle envie de rire. Adieu, je n'ose pas vous demander si c'est vrai que vous irez à Broglie au mois de novembre.

CXÏII.

A M. B. DB SAHUNB.

firogUe, l*r novembre 1855.

Nous voilà à cette triste étape du 1*' novembre. Ce sont les portes de l'hiver qui ne diffèrent pas beaucoup, à ce que j'imagine, des portes de l'enfer. Les nuits sont noires, les jours sont gris, le vent se plaint dans tous les coins de la maison, les feuilles passent devant les fenêtres comme de petits fantômes. On sent en soi comme une plus grande défiance de la vie. On se figure qu'on ne verra plus jamais l'été. Ce sont probablement des impressions de gens nerveux, et je soupçonne que nul sergent d'artillerie, nul bri-

gadier de carabiniers en garnison à Versailles, n'a de ces ridicules sensations à la vue de la chute des feuilles. Savez-vous quelque chose de nos affaires de la mer Noire ? Je souhaite bien que les braves gens qui sont là passent Fhiver daijs de bonnes villes de garnison, s'il y a pareille chose sur le littoral de la mer Noire. Avez-vous commencé le xii* volume de M.Thiers? Ce sera une agréable lecture pour M. votre père. A-t-il vu déjà la préface de ce xii* volume et la dissertation plus vive encore que neuve sur Tart d'écrire l'histoire? Je ne sais comment il fait pour avoir toutes les lenteurs de la démonstration la plus étudiée avec cette furia qui fait croire au lecteur qu'il court la poste avec lui. Après tout, ces singularités-là sont ce qu'on nomme le talent. Aucun historien n'avait encore eu cet air de cheval arabe au galop mêlé à Texactitude minutieuse d' un commis au département de la guerre. Quand retournez-vous à Paris? Je ne sais pourquoi j'aimerais assez le séjour de Versailles dans cette sombre saison. On y a quelque chose des agréments de la solitude avec Paris sous la main. J'ai toujours désiré un petit désert qui fût aux portes d'une très-grande ville. Ceci, comme l'île de Robinson, est un peu trop loin de l'habitation des hommes. Il est vred que les chemins

de fer rapprochent toutes les distances, y compris la distance de l'autre monde à celui-ci.

Adieu, mon cher ami. Portez-vous donc mieux.

A M. PAUL DE BROOLIB.

Broglie, mercredi 28 novembre 1855.

J'avais espéré, mon cher ami, qu'il nous viendrait, autour du 15 de ce mois, quelque chose de toi de Rio de Janeiro. Je vois bien que tu n'es pas arrivé à temps pour donner tes lettres au bateau. Ce sera donc pour le prochain arrivage. I Nous avons été tristement étonnés l'autre jour en ouvrant le journal et en y trouvant la mort de M. Mole, qui est mort soudainement à Champlâtreux. C'est un grand arbre de la vieille forêt qui tombe et un des témoins et des acteurs de ce passé qui s'enfonce déjà dans la nuit. Il commence à n'y avoir plus beaucoup de ce monde qui se souvienne des temps de l'expédition d'Egypte, de Marengo, du Consulat;

Regarde, quelle nuit profonde A remplacé le jour vermeil.

M. l'amiral Bruat vient de mourir bien plus

jeune, à bord du Montebello^ en revenant de Crimée. Les personnes qui Font connu disent que c'était un homme rare, non-seulement pour l'énergie, mais aussi pour la sagesse et Thabileté dans la conduite des affaires.

Je viens d'achever le douzième volume de M*. Thiers. Ce sont les efforts de l'empereur Napoléon pour obliger l'Europe continentale à fermer les portes aux marchandises anglaises, — la résistance de la Russie à quelques-unes de ses mesures, — le commencement des préparatifs pour attaquer la Russie, et surtout la guerre d'Espagne en 1810 et 1811, et surtout, dans cette guerre, la campagne de Masséna en Portugal et ses efforts inutiles devant les lignes de Torrès- Vedras. On y voit le désordre slntroduisant partout dans cette guerre que l'Empereur ne peut voir que de loin et où Paris ne communique plus, durant des mois entiers, avec l'armée française coupée de toutes ses routes par les guerrillas; — on y voit l'indiscipline dans Tétat- major ; — le maréchal Ney refusant nettement l'obéissance à son chef Masséna ; — le général Prouot imitant plus mollement le maréchal Ney. C'est le plus grand tableau qu'on ait jamais fait des plus grandes armées en lutte avec les plus grandes

misères et animées pourtant d'un invincible m. 23

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courage. Les hommes du métier doivent trouver un grand intérêt dans cette lecture, car tout y est strictement technique. C'est le détail le plus minutieux delà manière dont se font les grandes choses et dont arrivent les grands événements. L'auteur n^ oublie ni un homme, ni un canon^ ni une pioche, ni un pain. Aucun laïque ne s'était avisé d'écrire l'histoire sur ce plan. Les personnages n'y sont peints, à la vérité, qu'en traits fort rapides. Il ne montre que le cours des événements, mais tout y est, et , chose singulière, cette grande cuisine des choses humaines prend beaucoup de grandeur par Timportance des intérêts de tout genre qui en dépendent, comme les lois de la nature qui sont aussi une magnifique cuisine.

Comment te trouves-tu de celle de ton bord, mon cher ami ? Ici, tout le monde va bien. On retournera à Paris vers Noël. Paris, dans ce moment est tout en fêtes par l'arrivée du roi de Piémont. On lui montre des soldats, des chevaux, des canons, et c'est sa passion première ; il va aux spectacles ; x>n lui fait voir les belles choses de Paris ; on illumine la rue de Rivoli et la place de la Concorde à son retour des théâtres. Tout cet éclat lui rendra fort triste sa petite capitale au pied des Alpes.

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A M. B. DB 8AHUNB.

Broglie, 14 décembre 1855.

Mon cher ami, votre lettre un peu triste m'a attristé aussi. II me paraît acquis que Versailles ne vous est pas très-sain. C'est grand dommage, car c'est un agréable lieu, un peu triste à la manière de Rome. Quoiqu'on vous oblige à marcher comme le Juif errant, vous avez pourtant trouvé moyen de lire le douzième volume de M. Thiers. J'ai, sur cette lecture, la même impression que vous. Il y a peu de choses dans les grandes histoires des grands historiens qui surpasse l'arrivée de l'armée française devant les lignes de Torrès-Vedras et il est certain que les effets ne sont pas produits par des artifices de rhétorique. Les frais en sont faits par tout CQ qu'il y a de plus simple et déplus vrai : Masséna, déjà vieux et toujours énergique ; l'indocilité de tous ses lieutenants ; cette armée que mine l'indiscipline et que tient pourtant en ordre l'honneur militaire et le goût des grands coups ; la froide figure de Wellington qui regarde s'avancer ce nuage du haut de cette vaste citadelle de

Torrès-Vedras avec ses dix lieues d'enceinte ; la France et l'Empereur qui sont si loin ; ces courriers qui ne peuvent passer ; cette attente de Soult qu'on croit entendre chaque jour tirant le canon de l'autre côté du Tage. Il n'est pas bien certain que Thucydide ou Tite Live eussent fait mieux ou même aussi bien. Notre temps, rien qu'avec ce livre-là à la main, pourrait bien ne pas paraître dans la décadence littéraire que nous nous plaisons à voir parmi nous. Ce n'est pas le dix-septième siècle, tout dix-septième siècle qu'il est, qui eût fait un si beau récit, si simple, si vif, d'un intérêt si pressant, où tant de détails techniques accroissent le pathétique, je ne dis pas trop, le pathétique de la situation.

Avez-vous lu un petit roman anglais qui a pour titre : Fabiola ? C'est un petit catéchisme assez intéressant, ornéd'un plan des catacombes. Toutes les femmes y sont peintes de main de cardinal et on ne voit d'elles, comme de raison et de religion, que le bout de leur nez. J'ai appris beaucoup mieux dans ce petit écrit que dans tout ce que j'ai pu lire de l'antiquité ellemême combien les païens étaient de francs scélérats. Il n'y en a pas un dans ce roman de M. Wiseman à qui je voulusse confier ma montre. C'est pourtant dans cette horrible étoffe

qu'on a taillé des chrétiens et cela prouve, mieux que toute autre démonstration, ce que voulait démontrer le cardinal. A force d'avoir évité l'imitation de M. de Chateaubriand, le cadre est bien terne et Ton ne se douterait pas qu'on est en Italie et au milieu de la campagne de Rome. Depuis Bossuet, l'imagination ecclésiastique a toujours été un peu terne. Les vérités de la foi éblouissent, ce semble, les yeux des prêtres et ils ne sauraient bien voir le monde réel.

Avez-vous fait votre cour au roi de Sardaigne? On dit qu'il était tout étonné du bon accueil que lui ont fait les évêques de France. Il n'est pas accoutumé chez lui à ces douceurs évangéliques; je crois même qu'il est un peu excommunié, mais il dit d'une façon un peu militaire qu'il se moque de cette humeur de ses évêques. Du reste, sauf cette liberté d'esprit, il me plaît assez. Il a toute l'âme d'un soldat.

Avez-vous lu Renan dans la Bévue des Deux Mondes ? Il m'a tout l'air d'un homme qui sera brûlé avant la fin de ses jours, si Dieu lui fait la grâce d'y parvenir.

Adieu, mon cher ami. Je compte être avec vous avant le 25. Je me porte assez mal depuis ces affreuses neiges. Portez-vous mieux vousmême. Soignez-vous. Marchez sans cesse.

CXVT.

AU MÊME

Broglie, 21 décembre 1855.

Ce temps ne doit pas vous aller beaucoup dans votre disposition nerveuse. Je ne suis pas non plus très-florissant dans la neige qui recommence et par sept degrés Réaumur de froid dans la journée. C'est surtout à cette heure que je trouve que rien n'est beau comme les côtes de Naples et de Sorrente. Qui me dirait du mal de la campagne de Rome risquerait un mauvais coup.

Vous ne m'aviez pas dit que nous étions dans cette intimité avec la Suède. Voilà une puissance qui se déclare et qui en sera bien récompensée, sans qu'il lui en coûte rien. Elle s'engage résolument à être protégée toutes les fois que la Russie voudra lui prendre quelque chose. Il me serait bien doux de prendre de tels engagements avec qui que ce soit.

Qu^avez-vous dit de madame de Chevreuse et de M. Cousin? C'est un métaphysicien singulièrement tendre que notre illustre ami ! De plus, il sait les détails les plus secrets de Thistoire avec une précision que n'aurait pu égaler madame de

Motteville elle-même. Il sait le jour, l'heure et le moment où l'heureux cardinal, pour parler

avec lui, est devenu le maître absolu du cœur d'une grande reine. Pétrarque est entré dans des détails aussi sur Laure : il sesto cCaprile^ mais il ne s'agissait pas encore d'être le maître victorieux du cœur de cette Laure. M. Thiers ne s'est pas enfoncé dans de pareilles recherches. Il y a plus de l'Albane dans l'un et plus de Michel- Ange dans l'autre .

Racontez-moi, mon cher ami, comment vous avez repris la vie de Paris. Y a-t-il quelqu'un à Paris ? Il n'est pas facile de voyager par cet air glacial. Les fourmis avaient bien raison d'enfoncer cette année leurs demeures bien avant sous la terre. La cherté des subsistances et le grand froid sont bien des misères à la fois. J'ai peur aussi que les pauvre gens de Crimée ne soient pas trop à leur aise dans leurs campements, bien que cette année ils aient pu déménager tout ce qu'il y avait de bois de construction dans Sébastopol. M. de Molènes n'a pas pu passer sur ces champs d e batailles sans y peindre aussi un petit tableau de l'Albane. Il aura mis de Tamour partout, au bord de la mer d'Afrique, sur les sommets de l'Atlas et aussi dans les environs du Caucase. On est étonné de voir

passer ces jolies dames parmi ces canons et ces lignes de zouaves. Les choses, à la vérité, se passaient déjà ainsi du temps d'Homère. Si Ton montait déjà à cheval, Briséis se promenait en amazone à côté d'Achille sur les bords du Scamandre, et Hélène en calèche dans le Corso de Troie.

Si je me porte mal comme à présent, je partirai dès lundi pour ne pas rester malade dans ces déluges de neige. Vous savez que j'ai toujours besoin de perspectives magnifiques en fait de santé. Qu'est-ce que vous lisez? Ne m'écrivez pas si vous êtes le moins du monde souffrant.

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