‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 26 sur 38 · A M. PAUL DE BR06LIB · texte numérisé non relu

A M. PAUL DE BR06LIB

Paris, S février 1857.

Mon cher ami, c*est moi qui ai lieu d*être fâché

de n'avoir pas pu répondre plus tôt à ta char«^

manie et aimable lettre. La vérité est que je suis

pris d*une grippe violente qui me tient dans la

langueur. Je ne puis pas mettre le nez hors de

chez moi et je ne suis bon qu'à lire, (je n'entends

point par là qu'il faille lire mes écrits}. Je lis à m. M

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Taventure, comme les malades qui ne savent pas se gouverner, quoiqu'il faille apprendre à se gouverner en toute occasion : Sapiens sibi qui ànpe^ riosus. Je lis donc M.Taine, sur les philosophes du dix-neuvième siècle. Ce n'est pas la peine d'atta-

queravec tantd'âpreté la philosophiedeM. Cousin pour retourner aux environs de Condillac mêlé à un peu de Hegel, mais il a* un certain art d'écrire. Il a aussi une certaine vivacité dans la réduction à l'absurde qu'il emploie d'une façon bien cavalière contre les anciens maîtres. On dit que c*est un honnête et excellent jeune homn^e, qui vit pour l'étude et qui ne mène pas du tout le train des jeunes mauvais sujets littéraires de notre temps.

Madame de Liéven est morte assez rapidement d'une sorte de bronchite. Après avoir vécu toute sa vie dans les transes de la mort, elle a trouvé beaucoup de force quand la certitude a pris la place de l'inquiétude. Elle a voulu que son corps fût transporté en Livonie, dans son pays natal. M. de Viel-Castel est fort triste de cette mort. Madame de Liéven lui avait toujours montré beaucoup d'amitié. Son salon était un petit cercle oà se retrouvaient, comme en pays étranger, les partie les plus opposés, qui y vivaient en grande paim^^et avec de grands égards réci^roqu^0.

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M. Rigault a commencé avec grand applau- <lissement son cours au collège de France. II traitera de l'étude des Pères , et il a déjà fait des esquisses très-brillantes dans son discours d'introduction. M. VUlemain marie demain sa fille à un jeune avocat d'Angers. M. Biot sera reçu à l'Académie française par M. Guizot. Ceux qui ont lu le discours de M. Guizot disent qu'il est plein de belles vues sur Thistoire des sciences. Tout cela ira te trouver dans la rade de Brest. Pleut-il ton30urs sur ces flots agités? Que sais-tu de la date du aépart du Tourvilk pour les parages plus riants de la Méditerranée ?

AU MÉMB.

Paris, tl février 185t:

Mon cber ami, j'ai été charmé de ta lettre si profondément bonne et amicale. J'ai prié ta tante de te dire que si je ne t'écrivais pas avec mon exactitude accoutumée, c'est que j'étais troublé par des inquiétudes un peu hypocondriaques sur ma santé. Je sais que tu n'es pas exigeant, mais il n'e&t pas agréable de recevoir

par un temps de pluie, quand on fait son quart de nuit, les piteuses lamentations d*un malade. J'ai été si souffrant que je n*ai vu personne et que .je ne sais rien depuis un mois. M. Guizot va passer quelques jours au Val-Richer. Il a dû pourtant attendre à Paris une audience de l'Empereur pour lui présenter M. Biot en sa qualité de directeur de TAcadémie. Cette Académie ne prend pas mal de temps à ton père et Tamuse. Il suit les séances avec exactitude. Les travaux de l'Académie des sciences morales lui prennent encore plus de temps. Il est chargé d'uil rapport sur le meilleur ouvrage d'économie politique à la portée des classes ouvrières. Il paraît qu'il y en a un excellent au concours. L'instinct dramatique, en France^ s'est bien rarement uni à la faculté de bien enseigner. C'est ce qui fait aussi que les traités religieux sont excessivement froids. J'en ai lu autrefois qui étaient composés par des Américains ; les personnages y étaient vivants et intéressants ; chez nous, ce sont des bonshommes de carton. Du reste, on dit que les classes inférieures sont peu sensibles à ces efforts pour mettre les idées supérieures à leur portée. Elles ont l'instinct assez fondé qu*on en a ôté quelque chose avant que de les faire entrer dans leur esprit, et cela leur donne légitimement de

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rhumeur. Elles éprouvent quelque chose de ce que je ressentais étant enfant, quand on m'a donné en prix trois volumes intitulés : Newton^ mis à la portée des intelligences les plus bornées. Francklin est le seul homme qui ait su parler un langage qui plût, sans les dépasser^ aux esprits peu cultivés, mais c'est que lui même n'en pensait pas davantage sur les sujets qull enseignait. Le petit volume de M. Mesnard , sur T Académie française, a le plus grand succès parmi les lecteurs, pour le bon style, le sens droit et fin, et les sentiments élevés qu*on y trouve. Le troisième volume de M. d'Haussonville lui attire les compliments les plus vifs de tous les côtés. Il est maintenant compté parmi les historiens. On est bien heureux de faire de bons livres en chassant le loup et le sanglier les trois quarts de Tannée.

J*ai suivi des yeux la lutte des équipages de tArcole et du Tourvilk. Tu m'as donné envie de " * -S?

connaître ton lieutenant de quart. C'est une bien aimable qualité que cette possession réglée de soi-même et ce mélange de mesure et de familiarité dans les rapports de supérieurs à inférieurs. Si les hommes poursuivaient leur idéal au lieu de suivre leur humeur farouche', le monde serait un petit paradis en comparaison

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de ce qu'il est. Si chacun faisait, non ce qu'il est bien aise de faire, mais seulement ce qu'il sera bien aise d'avoir fait dans un an, dans dix ans, on finirait par courir sur des roses; mais le plsûsir de l'effort dans le bon sens est le grain de sel sur la queue de l'oiseau»

Adieu, mon cher petit. Je te trouve aimable sans avoir besoin de faire effort pour cela. Je crois que très-prochainement je serai rentré dans mes facultés intellectuelles.

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