A MADAME PI8CAT0RT
Gurcy, 29 juin 1857.
Chère madame, il est bien possible que j'aie dit à l'un de nos amis que je craignais d'être ennuyeux. Ce n'est pas une idée bien neuve et il a eu tort de vous la répéter. Ce qui est bien certain c'est que je ne veux pas du tout être en querelle avec vous^ ne comptant pas J^eaucoup sur ce principe que les querelles entretiemnent rcanUié. Je ne sais qui a dit que le veni qui allume un brasier éteint une bouffie et le moindre petit orage ne pourrait que me touj^ner mal. Je demande
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donc très^instamment la paix. Je crois bien que Ghérigny me guérirait de tous mes maux^ mais vous auriez bien dû me dire les deux autres remèdes que vous y savez, car il me faut partir bientôt pour la Suisse et je ne sais pas si, à mon retour, on pourra encore me souffrir à Ghérigny^ où vous avez foule à certaines époques de Tannée. J'ai trouvé charmant ce tableau que vous faites de vos jours de solitude, de verdure et de /eberté. Si je faisais un roman je le mettrais involontairement dans le cadre de Ghérigny et , si j'osais, j'y peiAdrais aussi les personnes qui rhabitent. Vous voyez que je suis pour la littérature classique et partisan de Tidéal. Ge qui vaudra mieux qu'un livre de ma façon, c'est le livre que je n'ai point lu et qui m'avait été méchamment promis cet hiver. Je suis très-tenté de croire que M. de Langsdorff Ta vu, car il m'a affirmé avec beaucoup de candeur qull n'en, connaissait pas une ligne ; et c'est, comme vous savez, ce qu'il avaitaf firme d'un autre livre après en avoir pris lecture la veille. Ne pouvant pas lire ce que je veux, je lis ce que je peux. J'ai dit à M. Piscatory tout le cas que je fais du livre de M. Duvergier. Geux qui ne pardonneront pas les vivacités de sa conduite à la sagesse et à l'élé¥ation de ses ouvrages auront grand tort. U y
a beaucoup de gens pour qui Ton est moins sévère, et qui ne rachètent pas leurs emportements par Tesprit et la rectitude des vues. Il est pourtant singulier que celui qu*on accuse d'avoir cassé le gouvernement représentatif soit Fhomme qui en explique le mieux les ressorts. Peut-être faudrait-il simplement Tobliger à en faire un autre à ses frais. Lqs électeurs de Ghftteau-du-Loir ont eu bien raison de proposer à M. Piscatory de le nommer au Corps législatif et lui bien raison de refuser. On a beau dire, le serment est \ine déclaration d'amour. Il a toujours été pris ainsi, témoin (ous les gens dont on se moque pour en avoir prêté plusieurs. Il y a en France beaucoup de personnes sensées, capables d*une opposition assez énergique et qui ont pourtant les sentiments qui permettent de faire cette déclaration d'amour. Ce sont celles-là qu'il fallait certainement choisir. A la vue de quelques nominations d'une couleur qui rappellebeaucoup 1848, les bons bourgeois de France sentiront redoubler leur affection pour les préfets qui leur donnent l'ordre et la règle et ne montrent aucune disposition actuelle de mettre le feu à leurs maisons. Ces préfets ont un zèle admirable, mais ils ont la plupart plus de chaleur que de lumière. Je suis porté à croire que le ministre de l'inté-
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rieur a enragé en entendant le babil de ces enfants terribles. L'un des plus aimables est celui qui a reproché son ingratitude à M. Buffet, cette ingratitude noire qui consiste à vouloir faire partie du Corps législatif pour défendre les règles posées par la Constitution.
Ce petit bruit d'élection peissé, chacun va rentrer dans son repos. Xe vois que mademoiselle Rachel vit dans un repos très-animé ; elle a tous les goûts qui rendent la vie agréable sous tous les gouvernements, et tous les talents qui charment les autres aussi bien sous l'Empire que sous la République. Son seul défaut est de ne vouloir pas entendre parler de me faire une petite vue des champs et du château de Chérigny. Je voudrais bien que les règles de la perspective lui permissent d'y montrer mademoiselle Isabelle à la chasse, M. Piscatory dans ses prairies, et une troisième personne écrivant rapidement à son pupitre des pages achevées et brillantes. U est grand temps que cette personne change un peu le tour de l'imagination du public. Les romans qu'on lit à présent ont certainement pour but de faire périr l'esprit romanesque pris dans le bon sens ; c'est pourtant par les bons romans que la France , l'Angleterre et l'Allemagne ont été en partie civilisées. Us ont plus contribué que
toutes les prédications pédantesques à faire passer dans la masse des hommes des étincelles d'esprit poétique ; ils ont donné aux sociétés la délicatesse, le goût des sentiments élevés. Ils ont fsdt dans les temps nouveaux ce qu'on prétend qu'a fait la chevalerie au moyen âge ; mais, par malheur, voilà qu'on consacre les romans à ra« battre l'imagination et à abaisser les sentiments. Au lieu d'une muse, on a un Sancho Pança pervers qui détruit le romanesque pour y substituer une connaissance grossière de toutes les misères de la réalité. Il vaut mieux, pour les esprits, vivre dans les nuages que dans la boue ; mais ce n'est pas la poétique du moment. Comme je suis optimiste, je crois que cet avilissement littéraire ne dorera pas longtemps, et il dépend des personnes de talent d'abréger ces mauvais jours.
Je vous trouve bien heureux tous de ne pas voyager et bien heureux de yivre les uns avec les autres. .
A Jtt. MA.S80N.
Coppet, 26 juillet 1857.
Que vous êtes bon, cher monsieur, de ne point
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oublier les gens malingres et maussades qui ne peuvent guère écrire, mais qui regrettaient beaucoup nos conversations de cet hiver. J'allais prendre la plume quand j'ai reçu vos aimeibles lettres. Je voulais savoir ce que vous pensiez sur tout ce qui s'est fait et écrit depuis que nous ne nous sommes vus. Les préfets qui viennent de taire les élections me paraissent d'une tout autre sorte que ceux que j'ai connus avant que ne vinssent les fils des Grecs, comme dit Homère. Ils sont très-contrfidres à l'idée obstinée que j'entretiens du progrès de la nature humaine. Ils ont traité leurs adversaires dans les élections avec beaucoup plus d'çmportement que d^autorité. Je crois que le gouvernement lui-même aurait voulu que la pièce fût jouée avec plus de finesse et plus d'art, mais les gens sérieux ne font pas de marivaudage quand il s'agit du bien de l'État, et qu'il y va aussi de leur avancement; ils frappent fort, afin que les coups soient entendus et que leur zèle ne reste point douteux. Quelques-uns pensent que dans cette lutte des élections, l'esprit de contumace s'est réveillé un peu partout. Je prends la liberté d'en douter. Ces petits cahots peuvent bien éveiller le voyageur, mais il ne tarde pas à se rendormir et à rêver de ses petites affaires. Les seuls qui se tiennent
«n éveil» sont les esprits violents qui n*ont pas dormi une minute depuis 1848. Que vont foire les quatre ou cinq membres du parti républicain qui se décident à prêter serment? S'ils étaient sensés et mesurés, n'ayant aucune relation de société dans ce salon tel quel du Corps législatif, il pourraient produire quelque bon effet en disant avec une simplicité forte, et sans sortir du cercle de la Constitution, des choses que les gens du monde n'osaient dire là qu'avec un déluge de précautions oratoires. La vérité est qu'ils n'en feront rien. Une conduite raisonnable et savante n'est dans les probabilités d'aucun parti pour le moment. Comme vous le dites bien, le gouvernement n'a à redouter qu'un seul parti, un seul qui art quelque vigueur, bien entendu, parce qu'il est celui qui a les idées les plus étroites et les plus chimériques. L'esprit de l'homme moyen est comme les ballons , il ne s'envole un peu haut que s'il est gonflé de vent.
N'avez-vous pas été louché de la manière reli- 'gieuse et vigoureuse dont les dernières volontés de Béranger ont été exécutées? Il paraît bien qu'il avait demandé à ses exécuteurs testamentaires que deux divisions de l'armée de Paris assistassent en armes à ses funérailles.
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C'est le sens de tous les vers qu*il a faits :
La fleur des champs brille à sa boutonnière.
Dans je ne sais quelle bataille, un général tombe frappé en pleine poitrine par un boulet de canon. Un grenadier ne voulant pas Idsser à Tennemi la montre de son général, la prend pour lui. Comme il Tavait encore à la main, on accourt de Tétat-major; on demande au grenadier comment est venu ce coup malheureux r « Voici, dit le grenadier ; le boulet a renversé le général qui n'a eu que le temps de me dire : « Tiens, mon ami , prends ma montre, je te la donne, n Cela se passait dans Tarmée autrichienne, je crois, il y a bien longtemps.
Adieu, cher monsieur. Je vais vous obséder de mes lettres pour avoir des vôtres.
A M. PISCATORY
Coppet, 7 août 1857.
Et voilà de ces choses qui font plaisir ! disait un médecin en apprenant la mort d*un homme à qui il avait, de son vivant, voulu persuader qu'il était gravement malade et qui n'en avait voulu
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rien croire. Bien que cette cocpieluche n'aille pas à la mort, à beaucoup près, bien qu'elle soit définie, dans les livres de médecine, une maladie peu grave, vous devez pourtant penser si je suis heureux de l'avoir si bien reconnue, malgré tant d'autorités contraires et de voir aujourd'hui confirmer mon diagnostic par votre propre état ! Sérieusement, il est bien ennuyeux que vous ayez pris cette petite chienne de maladie. H n'est pas gai de se réveiller toutes les nuits avec des assauts de toux nerveuse et des étoufiements qui ne sont rien, mais dont on ne peut pas s'empêcher de croire qu'ils vont avoir quelque suite fâcheuse. Je suis fort contrarié que votre médecin le plus proche se soit noyé par ces temps où il n'y a d'eau nulle part. C'est encore un de ces tours de ce petit démon que nous nommons Tracassin. Ce médecin vous aurait donné quelque préparation de belladone qui adoucirait la fureur de cette toux, mais il ne faut entrer en relation avec cette belladone que sous les plus extrêmes précautions. Les botanistes ne lui ont pas donné sans motif le doux nom A'Atropos. Elle a un air doux qui calme d'abord toutes les douleurs, mais elle a des retours féroces. Vous devriez aller faire un» visite à M. Bretonneau qui vous donnerait on
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bon avis. Je le crois encore meilleur médecin que M. Piscatory à qui je me fierais bien plus pour tuer, à lui tout seul, une demi-douzaine de personnes que pour guérir qui que ce soit de quoi que ce soit. J/aimerais bien mieux lui confier cent pièces de canon pour détruire les murailles de Delhi que lui laisser préparer une seule pilule pour mon chat. Avec beaucoup plus d'esprit que Thésée, Hercule et Pirithoûs, il doit pour lui-même avoir les mêmes doctrines médicales, comme^ par exemple, guérir une fièvre pernicieuse prise dans les marais de Leme, par une grande partie de chasse dans les bois du Parnasse. C'est cette grande école qui fait les générations fortes parce qu'elle laisse ezter* miner tous les faibles.
On dit que vos champs .rappellent la terre promise. — Est-ce que cette effroyable chaleur permet de faire la moisson de tous ces beaux blés ? Avez - vous été invité , le 29 du înois dernier, à la réprésentation de VOEdyM à Colonne donnée par M. Tévêque d^Orléans? Vous étiez voisins et meilleurs hellénistes que beaucoup de ceux qui y sont allés. On y voyait pourtant M. Villemain, M. Patin, M* Sain1>>Maro* Girardin. Il paraît que M. Villemain y montrait une joie littéraire singulièrement pittoFMque
durant la représentation. Puisque M. Tévêque d'Orléans s'avise de faire jouer ces abominations de l'antiquité, Tévêque d'Ârras devrait bien lui faire pièce en faisant jouer quelque mystère, avec le chant :
Adventavit asinus Pulcher fortissimus.
Monsieur et Madame Ducbâtel et leurs enfants ont passé par ici au commencement de leur voyage en Suisse et peut être en Italie. M. Ducbâtel est venu passer une soirée ici. Il ne savait point de nouvelles. Il n*y en a que dans Tlnde et nous ne les savons pas. J*ai bien raison de croire que les événements arrivent dans l'histoire comme dans les romans d'Anne Radcliffe, par une porte cachée dans la muraille et qui s'ouvre tout à coup. Presque tous les événements sont ainsi dans ce monde et personne ne meurt guère de la maladie qu'il a redoutée. Qui eût dit, il y a six mois, qu'un beau matin l'Angli»terre aurait les pieds et les mains liés par cette terrible levée de boucliers de l'Inde ? Quand bien même elle y rétablirait promptement l'ordre, elle aura longtemps besoin de toute sa force et de toutes ses forces pour l'y maintenir. Lord Palmerston va devenir avec toute la terre aussi
poli qu'il rétait déjà avec les Américains du Nord, et il faudra dire de lui à Tenvers d'Alexandre : U se tut devant la terre. Est-ce que ce coup de tonnerre lointain ne va pas faire venir une foule d'idées aux gens qui mènent les affaires en Europe? Il est certain que ce dégoût témoigné par les Hindous pour la graisse de bœuf modifie singulièrement la balance de l'Europe. Qu'avez-vous dit du morceau de M. Guizot sur la Belgique ? il y a de quoi contenter ou irriter tous les partis^ et, d'ordinaire, les partis préfèrent s'irriter.
Adieu; je crois que Tracassin a résolu que je n'irai jamaisà Chérigny; j'aime pourtant tous les habitants de Chérigny. Voulez-vous envelopper cette vérité de tous les ménagements respectueux qu'il y faut mettre selon les personnes.
Où irez-vous tousser après Chérigny ?
A M. E. DE SAHUNE.
Coppet, 11 août 1857.
Mon cher ami, je me flattais que vous alliez m'écrire pour m'annoncer votre départ. Je crois