A M. PAUL DE BR06LIB
Paris, 6 mars 1858.
Ce n'est pas que je t'aie écrit quarante-quatre lettres depuis ton départ pour Indret, mon cher ami, mais je suis bien aise de ne pas rompre la petite chaine du temps et de lier notre nouvelle
correspondance à ces autres jours OÙ tu te promenais dans les parages du cap Horn et dtOlhaïti. Je vois ayec plaisir que tu as déjà une sorte d'établissement dans Indret et que tu n'es point là aussi seul que Robinson dans son île. Je ne me fais pas une idée exacte de Tordre de tes travaux • dans cet antre de Vulcain que tu veux étudier, mais je me figure pourtant que tu vas faire en grand ce que j'ai fait quelquefois en petit, quand j'ai regardé un horloger assembler les rouages d'une petite montre de femme. Il n'y a rien de nouveau ici. Je n'ai vraiment remarqué depuis ton départ qu'une seule chose digne d'intérêt, à savoir quatre ou cinq hirondelles arrivées récemment du Sud. Je pense bien que vous n'entendez pas beaucoup le chant des oiseaux dans Indret. As-tu donc déjà commencé la lecture du Dante au bruit des marteaux et des limes? C'est un drôle d'accompagnement pour la langue toscane, mais je suis d'avis que la poésie doit entrer partout. Je suis curieux de savoir quelle impression te causera cette imagination singulière du Dante. Il a tout à coup^ au milieu des violences de l'esprit de parti, des éclairs charmants d'imagination virgilienne, comme ces jolies fleurs qui croissent dans les fentes des vieilles murailles d'un place de guerre. Je te conseille de noter.
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au moins, 6ur ton exemplaire, les passages qui te frapDpront, car la composition est si baroque que c'est quelquefois au fin fond de F Enfer qu'on trouve ces souvenirs poétiques et mélancoliques de Florence, quelque vue, à la manière de Claude Lorrain, de Lucques ou de Venise. Je te recommande le paradis comme une mine d'idées élevées sur les grandes questions de la théologie et de la philosophie religieuse. J'ai eu parfois l'idée de les rapprocher de celles de Milton dans le Paradis perdu. Chez l'un et chez l'autre, on dirait des flots de lumière orientale qui entrent par les vitres un peu ternes de la Sorbonne. En marge de la Somme de saint Thomas, les vers du Dante sur les questions théologiques feraient l'efTet de ces belles peintut^es des mcmuscrits du moyen âge qui sont semées dans de grcmds livres de messe ou des psautiers. Mais, qui est-ce qui lit tous les livres qu'il emporte en voyage? L'imagination fait ses provisions au départ, et le cours des affaires, les préoccupations qui viennent à la traverse, emportent communément tous les volumes non coupés du Dante, de Newton, de Pascal ; mais c'est déjà quelque chose de s'être promis d'y regarder ; c'est la petite semence de l'Idéal qui dort, qui peut dormir longtemps, sans perdre son principe de fécondité. On garde la m. 28
passion des lettres sans avoir le temps de lirev et c'est le principal. ^
As4u vu, daiïslQ Journal des Débats, qa^M. Coo-» siQ va être mis à l'index à Rome pour son livre Du Beau^ du Vrai et du Bien? Cela lui sera certain nement très-désagréable. Je ne suis pas de la congrégation de Tindex, mais il m'est difficile de voir quelque chose à reprendre dans ce livre, si ce n'est qu'il n'y a pas beaucoup de vues nouvelles. Le livre de M. Guizot n'est pas à l'index à Paris ; il a beaucoup de succès, sauf un assez grand nombre de personnes qui trouvent qu'elles n'occupent pas une assez grande place dans ce tableau des choses humaines. Si l'on en croyait certaines gens, l'histoire universelle serait tout simplement leur portrait en pied, de profil, de face, par devant, par derrière. Cela ferait aisé-^ ment quatre volumes.
Adieu, mon cher petit.
A aiADAMB LA BARONNB A. DE STABL.
BrogUe» IS juillet 185A.
Je remarque bien, dans tout le monde, un certain ralentissement dans la correspondance.
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mais je ne vois nullement dans vos petites lettres ces signes d'affaiblissement d'esprit dont il vous jdaît de vous vanter» Probablement vous aimez moins à écrire, et cela a de bien autres explications que la décadence de Tesprit. Je ne me soucie pas de vous les donner» par crainte que vous n'y voyiez l'instinct querelleur dont vous aimez à m'accuser et qui est bien loin de mon sentiment. Je me borne à indiquer une des ^£2: causes de ce découragement des lettres. Je dirai les cinq autres une autre fois. Cette fameuse cause est dans un certain goût exagéré de la mesure» la crainte de hasarder quelque chose en fait d'idées, de jugements, d'impressions. Le plaisir d'écrire des lettres est, en grande partie^ dans la liberté même un peu déréglée de la pensée ; dans le plaisir de dire tout ce qui passe par la tête dans le moment ; dans le jeu de la plume qui va parmi les hasards de toutes les impressions. Les personnes trop sages dans leurs discours, n'ont pas l'agrément de cette vie d'aventures. On se désaccoutume d'aller par les petits sentiers, et cependant on s'ennuie de la grande route. De là cette certaine tristesse dont on se plaint sur la nécessité et la difficulté d'écrire des lettres.
Je ne me souviens plus de ce petit berger dont
VOUS parlez. Lisez-vous des romans avec lui? Il faut, par sagesse, s'accoutumer à quelque frivolité. Avez-vous lu la Vie de Charlotte Brontë^ par madame Gaskell ? Je la lis avec curiosité et intérêt. Il faut avouer que j'ai l'esprit de tatillonnage et que l'infini des détails, même sur des gens qui ne sont pas de la plus haute volée en célébrité, m'intéresse cependant. Cela est curieux aussi comme histoire des mœurs singulières de quelques ecclésiastiques d'Angleterre au di^huitième siècle et même au dix-neuvième. C'est un grand contraste avec la dignité et la douceur traditionnelles des pasteurs et des troupeaux en Suisse ; enfin, on y voit comment les faits réels de la vie de mademoiselle Brontë ont passé dans ses romans, et dans quelle mesure ils y ont été altérés. Albert dit que North and South^ de madame Gaskell, est plein de talent ; mais j'imagine bien que vous en savez plus long que moi sur cette littérature einglaise et aussi sur l'américaine. C'est grand dommage que vous le sachiez, sans quoi je vous apprendrais que les romans américains, bien qu'un peu longs, respirent un sentiment très-aimable et très-sincère de douceur et d'humanité délicate. On peut s'en étonner pour un pays où les revolvers et même les grands couteaux de cjuisine servent si fréquem-
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ment à terminer les débats qai peuvent s'élever entre deux chrétiens ; mais il paraît que ce ne sont pas les mêmes personnes qui recommandent la douceur évangélique, bien que cette contradiction se soit retrouvée quelquefois dans notre Europe.