CXXXVIII
ê A LA MÊME.
Broglie, t août 1858.
Nous voilà déjà au 2 août, et Tété s'enfuit grand train. Il ne nous en restera pas un souvenir bien vif de cet été. Vous allez passer trois semaines dans un lieu qui n'est pas^ dit-on, pour
chasser les soucis et la tristesse de l'âme
Sahune avait rapporté, lui, de Louesche, un souvenir très-agréable. Il a d'ailleurs une sérénité qui éclaire les lieux les plus obscurs. S'il est vrai que les lieux changent nos dispositions, notre tour d'esprit change aussi beaucoup l'aspect des lieux. Quand il vous viendra une longue lettre de Callao ou d'O'Taïti, tous les sommets des montagnes prendront des teintes de rose ; et pourtant,' quand on est triste, ce serait bien le moins qu'on fût triste dans un lieu riant.
Je suis fâché que Cranford n'amuse pas M. Marc Vernet. II est singulier qu'il ne soit pas sensible a tout ce détail de sentiments, de scrupules, de chagrins cachés dans des âmes simples et bonnes. Il a pourtant étudié^ pour les régler chez les autres, tous ces tours, et ces détours, et ces retours des impressions dans les âmes de ces petits troupeaux ; mais , po^r dire toute ma pensée, puisque je prêche de tout dire dans les lettres, j'ai toujours cru que les habitudes théologiques font un peu perdre de vue le vrai fond de la nature humaine. Un médecin qui aurait dans une petite boîte un remède à tous les maux ne se soucierait plus beaucoup de là clinique ni de rétude de la physiologie. Aussi voit-on Tentente profonde et délicate de la nature humaine diminuer à mesure que les doctrines religieuses se Fessèrent dans un plus petit nombre de dogmes. On ne pense plus qu'à la puissance de ces dogmes et on les applique à tout et partout avec une certaine monotonie confiante. L'idée trop habituelle du miracle fait négliger et bientôt fait mépriser toutes les nuances de la nature humaine. Fénelon en tient plus de compte que Calvin, parce que, après tout, sa religion est un peu plus en rapport, par ses croyances, avec rinfinie variété des âmes que la théorie pois-
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santé et étroite du calvinisme. En voilà peutêtre beaucoup pour me venger de ce qu'un bon «sprit ne prend pas aux mièvreries de Cranford^ mais j'ai la fureur des idées générales. C'est dans le mauvais sens qu'il faut m'appliquer les vers de M. de Lamartine :
... une active pensée Par UQ instinct trop fort dans l'infini lancée.
Je . dis toi:gours aux gens : Voulez-vous venir vous promener avec moi dans les espaces ?
La mer blanchit sous les vedsseaux anglais et français qui vont se saluer devant Cherbourg, r^otre curé d'ici, qui ne ressemble pas à un vaisseau de guerre, est convoqué pour aller recevoir l'empereur à Évreux. Il y aura là deux ou trois cents ecclésiastiques et l'archevêque de Rouen, 3L de Bonnechose. Bernay verra passer ses maîtres, mais comme un éclair; ils ne s'y arrêteront point. Il y aura un petit arrêt à Lisieux. M. Guizot n'y sera point, d'abord parce qu'il est <en Angleterre. Cette visite de la reine d'Angleterre n'a pas beaucoup sa pareille dans l'histoire. Il est bien rare qu'un souverain soit venu inaugurer des citadelles élevées en face de lui et contre lui.
Adieu. Il m'ôiiauie de ne pas vous savoir à Çoppet, biea que je n'y sois pas.
440 LBTTRBS.
A MADAMB PISCATORT.
Paris, 25 août 1858.
Comment VOUS accoutumez-vous, chère madame, àla simplicité de vos campagnes de France? Vous n'êtes plus sous les palmiers ni dans les forêts de colonnes des grandes mosquées. C*est comme si Ton passait de la lecture d'Homère aux fables de la Fontaine ; mais il y a aussi du plaisir à lire la Fontaine et c'est encore de la poésie. Les fleurs du blé sont faites de la main du même ouvrier qui a dessiné le feuillage des palmiers. J'ose espérer que, jusque-là^ nos manières de voir en théologie ne diffèrent points maisje n'irai certainement pas plus avant sur ce point, de peur d'être accusé par vous de subtilité. Avez-vous déjà commencé à mettre en ordre vos notes de voyage? Avez-vous décidé la question s'il faut lire ou ne pas lire les livres qui ont traité le même sujet? Au fond, il importe peu. Les esprits originaux ne se rencontrent point, et deux personnes d'imagination qui voient le même objet, le voient sous d'autres couleurs et sous d'autres aspects. II n'y a que les
sots qui se rencontrent et c*est pour cela qu'ils forment une masse si serrée et si puissante. Vous pouvez donc lire, ou jie pas lire, ceux qui vous ont précédés en Espagne. Vous n'aurez aucune envie de refaire leurs dessins. Quand verrons-nous ces belles aquarelles où la couleur réelle du paysage de TAndalousie se mêlera à la couleur de Timagination? car il faut les deux ensemble, quoi qu'en disent les beaux|messieurs réalistes d'aujourd'hui. Pour donner aux tableaux toute leur vraie couleur, il faut reprendre bien vite le fil de vos souvenirs. Quelle que soit la mémoire, il est singulier à quel point les impressions s'effacent ou, ce qui est pis, se modifient et se dénaturent. Il le faut bien, puisque, après un certain nombre d'années d'absence , nous sommes tout étonnés de ce que nous revoyons. Les montagnes de Grèce vous surprendront dans dix ans par leur aspect que vous connaissez pourtant si bien. Nous refaisons sans cesse dans notre esprit ce que nous avons vu une fois. C'est pour cela quil y a tant de narrateursde bonne foi qui racontent des faussetés dont ils sont profondément convaincus qu'elles sont la pure vérité. L'imagination ne cesse pas un moment de travailler et abolit peu à peu la réalité» ... J'espère que du moins le soleil ne fait point
acception de personne et qull réchauffe le petit monde aussi bien que les grands delà terre d'Afrique. Le soleil passe pourtant pour un peu courtisan. Il se montre toujours quand les souverains parcourent leurs États en cérémonie. Il pleuvait partout en Normandie hormis sur la rade de Cherbourg, quand Temperéjuret la reine d'Angleterre s'y sont rencontrés et s'y sont embrassés. Je suis plus touché qu'étonné de la vivaoité d'affection que l'empereur a trouvée en Bretagne. Les âmes tendres ont besoin d'aimer. C'est ce qui fait que le regret de l'objet aimé est si voisin d'un nouvel attachement à un nouvel objet. Les ministres protestants, par exemple, ;Sont connus pour edmer tendrement leurs femmes mais si le malheur veut qu'ils la perdent, ils en épousent et en aiment tout aussi tendrement une autre dans les délais voulus par la loi civile. C^est ce qui explique si bien la parole d'un évêque breton qui a été désapprouvé des esprits chagrins pour avoir nommé la Bretagne la terre de fidélité. Aimer jusqu'à la mort, qui paraît dans tous les écrivains de notre temps, s'explique encore, 4»l<m de savants interprètes, par aimer jusqu'à la chute définitive de Tobjet aimé. L'homme sur cette terre vit au milieu de telles vicissitudes^ la Providence lui retire si rapidement et si dure-
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mentce qu'il aime^qu^U fautbien qa'ilait la faculté -àe s'attacher successivement. Cela est acconlé sans difficulté par les auteurs les [dus considérables et les plus approuvés, tant jurisconsultes que philosophes et moralistes, les deux Portalis, M. Dupin et M. Baroche, s'il avait écrit, et d'autres qui sont plus proches et dont les noms vous sont présents comme à moi.
Vous avez bien raison d'être irritée contre cette Fanny. Il m'a fallu voir le succès de Madame Bovary auprès de tous les beaux esprits de notre société pour croire au succès de Fanny^ Le style emphatique et déclamatoire a aidé l'auteur à mettre dans son livre plus de choses choquantes et absurdes qu'il n'y en avait dans les vilaines petites histoires de madame Bovary. Si un jeune buffle, dans les marais pontins, écrivait ses mémoires, et le détail de ses affections, de ses jalousies, de ses désordres, de ses désespoirs, il y mettrait sans doute la même délicatesse et le même sentiment du bien et du mal moral parmi les buffles, mais pour peu qu'il eût l'esprit bien fait et un peu cultivé, il ne pousserait pas à OM excès ridicules le genre descriptif. La sincéritS de ses passions l'empêcherait de voir une foule de choses qui n'importent pas à ses passions. Il ne nous décrirait pas, tout en aiguisant ses cor-
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nés pour le combat^ les petites fleurs des champs qu'il ne doit point remarquer, ni la perruque du curé de son village qui ne lui fait rien ; mais cette petite et nombreuse école qui se nomme réaliste, je crois, a si peu de sentiments vifs et de passions vraies qu*elle ressemble à ce mathématicien qui écrivait du lit de mort de sa mère : «J*ai perdu ma mère aujourd'hui à 8 heures 22 minutes li2 (temps moyen).» Les passions ne sont pas si exactes et ne voient pas tant de choses. Dans une comédie de Tieck, un chat guette un rossignol qui chante et il dit : « Ce divin chanteur doit avoir un goût exquis. » Il ne pense qu'au goût qu'aura le rossignol quand il le croquera. Voilà un chat qui est à son affaire et qui a vraiment des sentiments et plus d'art que l'école réaliste.
Pendant que mademoiselle Isabelle chasse et que mademoiselle Rachel lit, j'espère bien que vous écrivez, chère madame; je veux lire des romans français qui m'intéressent.
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A MABAMB LA BARONNE DE LASCOURS.-
Paris, 27 août 1858.
Voilà un été et un hiver en perspective où l'on sera terriblement éparpillés. Et vous, chère madame, comment avez -vous fait ce petit voyage? Vous avez trouvé à Boussay bien mieux que notre pauvre Normandie. Je me figure que l'air y est plus pur, et que Ton s'y dispute avec moins de vivacité sur tous les sujets. Avez-vous commencé quelque grande lecture? Je n'ai trouvé ici de nouveau que le discours de M. Mignet sur Schelling. Il a très-bien décrit^ même pour des lecteurs peu attentifs^ ce petit univers imaginé par Schelling, où toutes les pièces se (apportent si bien et qui est rangé comme un papier de musique. Le défaut général des philosophies allemandes, c'est que tout y est si parfaitement enchaîné qu'il est sensible, au premier coup d'œil du bon sens, que cela ne ressemble point du tout à la réalité. Qui sait le tout des choses peut bien se vanter qu'il n'a point la moindre idée des choses. On est toujours tenté de dire à toutes ces belles solutions : a Cela est si
clair que je n'en comprends pas un mot. » Vous avez lu, dans la Revue des Deux Mondes^ un article de M. de Rémusat sur la philosophie du dixhuitième siècle. Il a Tair de dire que c'est une demoiselle qui avait bon cœur et mauvaise tête. Je crois qufl faudrait renvoyer à une vingtaine d'annéesd'id toute discussion sur de tels sujets» Chacrni aujourd'hui ne discerne dans les idées générales que ce qui se rapporte à ses intérêts particuliers. On a eu une telle peur» durant quelques années, de se voir dépouiller de ses biens meublesetimmeubleS) que toute idée qui ressemble à un gendarme est la bienvenue et que tout ce qui a un air d'indépendance dans le monde intellect tuel est suspect d'effraction et de vol à main armée ; mais» quand la peur sera passée, on sera, un peu honteux d'avoir entretenu des pensées si basses pour des intérêts si grossiers.
Nous menons ici, dans notre solitude, une vie très-dissipée. M. de Broglie est allé deux fois cette semaine au Théâtre-Français. Moi qui suis moins frivole, je n'y ai été qu'uni» fois, mais nous passons les jours dans des cafés avec des mauvais sujets comme M. de Sabune> M. de Yid- Gastel et M. Galas. Malgré la vie de désordre que je mène ici, je regrette beaucoup, chère madame^ les jours mieux réglés que vous a^es
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passés à Broglie et les deux jours où vous éties encore ici.
A M. PISCATORT.
Coppet, t8 septembre 1868.
Mon cher ami, Albert écrit de très-bonnes nouvelles de la Roche-Beaucourt où il est présente-ment. Madame de Broglie est beaucoup mieux qu'elle n'a été depuis six mois. L*air du Midi lui est décidément favorable. Le mal diminue visiblement au lieu de demeurer stationnaire comme dans les derniers temps où l'on ne constatait que des progrès souvent interrompus et peu marqués. Cest bien toujours en Afrique qu'ils vont. Us partiront de Marseille le 16 du mois prochain» Les médecins d'Alger disent des merveilles de leur climat durant l'hiver ; restent les quarantehuit heures de mer ou à peu près qui sont bien une petite épreuve, mais ni M. Andral, ni M. Béhier ne veulent y voir un inconvénient grave. J'espère que cette mer, qui est troublée naturellement ce mois-ci, sera calmée pour lors» J'ajoute qu'elle peut être calme quand elle le veut bien. C'est une remarque uniforme des journaux
^ue, du côté de Cherbourg, TOcéan est devenu doux comme un mouton à la vue de deux grands souverains, et tout le monde, à peu près, n'en aurait-il pas fait autant à sa place? Il est vrai que les éléments ont des égards très - particuliers pour les grandes destinées. Les gens grosisiers disent qu'en France les fonctionnaires publics tournent comme le vent; on devrait plutôt dire que le vent tourne comme les fonctionnaires publics. Il me semble que cela a un air plus respectueux et qui ne saurait offenser personne, à moins que je ne me trompe.
M. d'Haussonville a quitté Coppet il y a déjà huit jours. Ce n'est pas qu'il ne trouve d'ailleurs ce pays-ci très-agréable. Il estime fort les Alpes et les monts Jura, mais il trouve ma^uvais qu'il n'y vienne pas autant de faisans et de perdrix que dans la Brie. Il tue donc de tout cela dans ■Gurcy, et n'en achève pas moins un volume in-folio sur le cardinal de Fleury, les derniers ducs de Lorraine et le roi Stanislas. Vous y verrez même Voltaire et la petite cour de Lunéville. Je l'ai fort engagé à parler de ce Voltaire avec un souverain mépris. Cela peut assurer le succès d'un livre auprès des honnêtes gens et des esprits délicats. Beaucoup de mes amis trouvent la cor-re5/îonrfance de Voltaire insupportable; je ne les
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en estime que davantage, et cela me fait mieux apprécier leur bon sens et leur goût et aussi leur sentiment exquis de la langue française. Je garde leurs lettres dans les feuillets de la Correspondance de Voltaire pour comparer dans Toccasion.
J'ai déjà recommandé à M. de Viel-Castel qui, je crois, est auprès de vous, la lecture des dépêches récemment retrouvées à Turin de M. Joseph de Maistre. Elles sont bien instructives et d'un ton de modestie qui charme. On y voit : !• qu'il a découvert, à force d'investigations patientes, que l'Autriche est une puissance trèségoïste, peu romanesque et point du tout dévouée à la maison de Savoie ; 2'' il raconte à son maître le roi de Sardaigne et à son ministre des affaires étrangères, qu'il se sent ua esprit d^une sagacité et d'une profondeur qui l'étonnent souvent luimême quelle que soit l'habitude qu'il doit en avoir ; il avoue que le flot brillant de ses pensées est si puissant et si contenu, qu'il en est comme obsédé ; qu'il a un style d'une énergie surprenante et qu'il laisse aux autres, s'ils le trouvent trop fort, à le délayer comme on met de l'eau dans un vin trop fort et trop généreux. Il ajoute aussi qu'il a à se défier de soi pour un tour heureux de plaisanteries fines ei légères, dont le secret
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n'était connu qu'en France avant hii. J(%nes è cela qu'il traite le Pape de poliehinelle, et you» aurez toutes les informations 'qu'il donne à s» cour et toutes les vérités qu'il met au pied de la croix. C'est certainement un des chrétiens lea plus originaux qu'on puisse rencontrer, quoiqu'il y en ait aujourd'hui en France de biesi singuliers.
Vous vous plaignez de ceux qui ne vous don* nent point de leurs nouvelles, mon cher ami, et vous donc? Je n'ai pas encore pu obtenir de vous que vous disiez clairement si vous êtes bien ou mal. Je ne sais si vous traitez les autres avee plus de confiance. Si vous persévérez dans votre silence avec moi sur ce chapitre, je le demanderai au ministère de la sûreté générale qui doit avoir copie de toutes les lettres de toutes les personnes marquantes de l'empire (la cour de cassation en ayant fait une sorte de devoir à la police) ; je le demanderai à votre officier de gendarmerie qui doit vous connaître ; à votre commissaire central qui centralise probablement les renseignements sur vous ; au procureur général impérial de votre ressort qui doit être eu* rieux et attentif aux honnêtes gens et qui me li^t peut-être d'un œil sévère au moment que je vous parle ; je le demanderai enfin à ces oiseaux du
ciel de toutes cottleors dont parle déjà Bossaet qoand il dit : a Les oiseaux da ciel rapportent au prince tout ce qu'ils entendent dire aux extrémités de leur empire. > Q^tam puiehra sunt tei^ tmria tuttj Jacob!
CSÇLIL
A M. B. DB SAHUNB.
Coppet, 13 octobre 1858.
Vous ne m'avez rien raconté delà vie de Saint- Eusoge. M. d'Haussonville m'a dît que Ton y avait disséqué le pauvre Bossuet... Quand on parle comme Bossuet, on a droit d'attendre que les autres se taisent devant vous. Je ne sais pas s'il aurait dit des platitudes de ce temps-ci, mais je suis sûr que ces platitudes, s*il en eût dit, mériteraient d'être apprises par cœur, ce qui ne peut pas se garantir de beaucoup 4e choses raisonnables que nous disons. Quand je dis nous, c'est de moi que je parle et de quelques autres, mais non pas de vous qui avez défendu Bossuet, j'en suis sûr. Vous avez une affection naturelle pour les grands esprits. Gela vaut mieux que la soumission à la mode qui fait qu'on est tour à ievr insolent ou servile envers les renommées.
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selon que la tête chante au chœur de la nation. Saint Jean a bien raison de dire dans FApocalypse : « Mes petits^ défendez-^ous de la mode. » Mais je me figure, d'ailleurs, que peu de gens entendent Bossuet. On s'attache au fond de ^es idées et elles importent peu en comparaison de cette imagination qui laisse derrière elle tous les poëtes pour la gravité et Tétat surnaturel. Il est le seul ministre en ce monde qui eût pu faire le discours du trône de Dieu, si Dieu souffrait un gouvernement représentatif. Milton et Pindare n'eussent été que de beaux esprits, dans cette occasion, en regard de Bossuet. C'est la plus grande voix que vous ayez entendue depuis qu'il y a des hommes, une voix qui s'entendent au fond de toutes les forêts et qui faisait rêver aux choses éternelles. On dit que le lion fait un effet de ce genre quand, en se promenant lentement, il rugit dans la nuit et que les Arabes en tremblent sous leurs tentes à dix lieues à la ronde; mais, si Gérard a raison de tuer des lions, il n^est ni si beau, ni si dangereux aujourd'hui de se mettre à l'affût dans une conversation frivole pour tuer Bossuet. Veuillot en fait autant, Veuillot dont le nom n'égalera peut-être pas celui de Bossuet dans l'avenir.
Voilà comme font les provinciaux de ma sorte.
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mon cher ami ; ils grossissent toutes choses et raisonnent à perte de vue sur les feux follets qui passent comme l'éclair dans des sociétés plus spirituelles qu'on ne saurait Têtre entre les Alpes et la France.
Tout cela dit, donnez-moi de vos nouvelles; et, dans un supplément, dites-moi si vous êtes, car si vous étiez, il me semble que vous m'auriez écrit pour me donner votre adresse , comme font les êtres réels qui ont été régulièrement élevés.
Je ne sais aucun temps où les journaux ont été si profondément insignifiants. On a l'air de vivre dans un couvent de Trappistes^ où l'on ne se dit rien et où il ne se passe rien. Serions-nous devenus Trappistes? Cen est bien le silence, mais le luxe est tout autre qu'à la Trappe.
A M. B. DB SAHUMB.
Coppet, 21 octobre 1858.
Il n'y a rien dans notre Suisse, sinon que les montagnes du côté de l'Orient commencent à prendre une petite teinte blanche sur leurs som-
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mets. Elles peuvent dire comme M. de Lamajptine parlant de ses cheveux blancs :
Mais l'hiver a blanchi les sommets de ma vie.
Le miroir du lac n'a plus la splendeur des produits de Saint-Gobain ; il ressemble plus aux glaces de Venise par un certain édat sombre au fond duquel on croit voir quelque chose de la tragique et brillante Venise. Ce sont les tristesses de l'automne que je ne trouverais pas tristes s'il ne fallait pas partir. J'aspire à être un bel wcbvQ sur les bords du Rhône, afin d'être sûr, où à peu près, de ne pas changer de résidence tous les trois mois, au moins.
Avez-vous commencé la Correspondance deM.de Lamennais^ publié par M. Forgues? Ce sont dos tableaux représentant l'intérieur des sacristies et des couvents entre 1820 et 1830. La brosse du peintre est triste et rude. II n'y a nulle couleur et nulle imagination. Je n'ai pas très-bonne idée des hommes qui ne mettent pas quelque chose de leur esprit dans leurs lettres et qui semblent le réserver pour leurs ouvrages. Voltaire n'a jamais fait cette économie, quoi qu'on en dise ; mais l'excuse de Ti. de Lamennais est peut-être qu'il n'avait pas beaucoup de couleurs dans l'imagination. L'école des exagérés ^en tout genre en a rarement. lis tâchent de singer les siusdes 4e
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Michel-Ange et c'est tout. Il n*ert pu donné", à beaucoup près, à tous les yeux de voir la couleur des dioses. Les logiciens par métier et les singes des logidens n'ont point d'yeux. C'est d'eux qu'il est é(H*it : W non nidebunt. Il n'en est ^ pas moins vrai que je lis ces volumes avec intérêt. On y voit passer un tas de noms et un tas de figures, mal esquissées, il est vrai, mais dont on « entendu parler avant la révolution de Juillet et qu'on ne reverra plus. Ces gens un instant illustres
Tombés en Tètemel oubli Où leur nom d'un moment demeure enseveli»
comme c'est dit, je crois, dans Irène.
Vous savez que j'ai un intérêt ridicule pour tout ce qui a vécu^ et que je passerais la nuit à lire les mémoires de la cuisinière de Caton dytique, si on découvrait ce trésor (je dis cuisinière, parce que Caton ne s'élevait sûrement pas jusqu'à un cuisinier), enfin, je tâche de me faire des images de l'abbé Baron, de mademoiselle de Lucinière, de mademoiselle de Tremerenc, de IL de Coriolis, tous correspondants de M. de Lamennais dans sa jeunesse. Je suis fâché même que M. de Salinis soit encore vivant et évêque, car^ sans cette contrariété, il aurait sa part de ma curiosité bienveillante. Je Us aussi M. EalTet, l'éco-
nbmiste, qui ne ressemble en rien à M. de Lamennais. Malgré M. de Broglie, je prends la liberté de trouver qull n'a pas Tinstinct dramatique et le vis comica ou tragka, si vous voulez, qui est si nécessaire pour instruire les classes peu accoutumées aux abstractions. Il faut, pour elles, que les personnages soient vivants ; mais il est plus facile de faire un traité exact et sensé d'économie politique que de faire un médecin, un curé, un maire et des ouvriers qui n'aient pas l'air d'académies, et des académies de maires et de curés sont tristes. Adieu, cher ami, dites-moi franchement si vous ne pouvez pas lire mon écriture; dites-moi ce qull y faut changer; je suis perfectible.
A MADAME LA BARONNE A. DE STABL
Garcy, 16 novembre 1858.
Vous devez avoir bien froid et bien triste dans cette solitude et cette noire saison de bise. M. Ch. de La Guiche qui est revenu ici de Genève, l'autre jour, raconte des prodiges de violence de ce vent qui s'est levé sur nous à notre départ. Il est vrai qu'il était habituellement dans le plein air, puis-
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qull chassait le chamois par les montagnes. Ma conclusion est qull faut que vous reveniez dans nos climats plus doux. Il y pleut à verse, et le vent n'est que furieux, mais point fou comme dans le Jura.
II me semble que vous ne prenez pas heaucoup à ridée de Cowper. Je ne suis pas tyrcm en fait de conseils, car je suis d'avis qu'on n*est à sa place que sur sa propre pente. Il faut suivre ses goûts. La moitié des hommes se sont perdus moralement quelquefois et intellectuellement plus souvent encore pour s'être façonnés au goût des autres. Le goût de l'étude, la passion des lettres, a un avantage très-grand. Elle apprend à s'isoler de tous les accidents de l'existence et donne des plaisirs que n'atteignent ni le vent, ni la pluie de Ja réalité. Ceux qui ont ce tour d'esprit ont une forte retraite sur des hauteurs inaccessibles, mais ce même tour d'esprit a ses graves inconvénients. Il accoutume, peu à peu, à vivre dans le monde des chimères et, sans doute, il doit affaiblir un peu le ressort de Tâme. Peut-être que les âmes vives ont un besoin impérieux de ce qui est le monde réel, parce que ce qui sort de là donne des impressions qui vont plus au vrai fond de Têtre. Un jeune homme ardent trouve certainement plus de plaisir à poursuivre des
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Arab^ dans une campagne d'Algérie qa*à suivre dans Homère les batailles qui se livraient au pied de Tlda... C'est une très-jolie vocation que de faire entrer la poésie dans le monde réel. C'est probablement ce que vous faites à cette heure en organisant votre petite école. Vous transigez avez les difficultés et tâchez de concilier lldéal avec M. N. et toute sa municipalité. Comment vont ces commencements épineux? Vous avez vu le second moment de votre maîtresse d'école. Ce second moment est toujours tout autre que le premier. Même quand on ne fait pas de découvertes dans une personne, Tinconnu auquel on s'accoutume change de forme. Comment avez- 'vous laissé ces aimables Carraaéens? Carranéens est un plus joli nom que Carraïbes et leur va mieux par conséquent. Avez-vous fait votre course à Morges «t déjeuné avec les imagmatUms •du canton de Vaud ?
▲ JC POI&SON.
Gurcy« 7 décembre 185S.
Mon cher ami, je ne sais pas trop pourquoi Bossuet dit quelque part, d'un air furieux i «Pa-
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ris vilto de trouble et de* brait!» Vous Défaites pas plus de bruit qu'un aidde souris. Depuis que Ton a condaniné M. de Moutalendiert à tant de peines inconnues jusqu'à nos jours, Paris ne tient pas plus de place dans les journaux que Copenhague. Mais je conviens que le jugement du comte de Montalembert peut compter pour un petit événement et qu'on peut se reposer après avoir fait cette besogne ; je trouve même qu'on ne rend pas au tribunal qui l'a prononcé la justice que les particuliers doivent à leurs magistrats, quand ils font bien ou mal leur devoir. Sans nul doute il a fallu à ces juges une intrépidité singulière pour prononcer des peines si terribles contre un écrit dans lequel le bon sens trop grossier des hommes vulgaires ne saurait trouver une infraction à la loi. C'est là ce qu'on nomme agir en hommes d'état, et consulter Fesprit et non pas la lettre de la législation. Les pédants, qui ont le cerveau étroit; «disent des sottises à ce sujet; ils prétendent que la lettre de la loi doit être judaïquement suivie, sans quoi il n'y a dans l'empire le plus florissant de sécurité pour personne, que dura lex $ed 2ex, veut dire^ 'Cela. Mais, comme disait un militaire intrépide, présidant un conseil de guerre : « Si on écoutait ces bavards-là, on ne condamnerait pas un
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homme sur deux. » On me dit d'ailleurs que ce procès n'a pas beaucoup éveillé la curiosité publique; que M. de Montalembert n'étant pas d'opinions très-populaires» on ne prend nul intérêt à son sort. Pour le coup, moi qui n'ai pu lire sans une juste horreur les témérités dont l'écrit de M. de Montalambert est rempli, je trouve que tout citoyen doit être extrêmement attentif à la façon dont on juge soit le plus obscur, soit le plus acariâtre de ses concitoyens, attendu qu'il n'est pas bon de laisser établir, sans crier quelque peu, des précédents fâcheux. Ce qui arrive en ce genre à un homme dont le visage ne me revient pas, peut m'arriver la semaine prochaine, et il serait de mon devoir, aussi bien que de ma prudence, de prendre son parti s'il n^était pas traité selon les règles les plus exactes du droit écrit et de la stricte légalité. C'est ce qui a fait dire à un publiciste anglais que la liberté était le droit de s'occuper de ce qui ne vous regarde pas. Quand les sujets ne se portent pas d'intérêt les uns aux autres, ils ont un grand désavantage sur l'Etat ; ils se présentent un à un devant la phalange macédonienne de l'Administration ^ qui les reçoit sur la pointe de ses piques. Si M. le président ***et les trois juges de police correctionnelle me paraissaient avoir prononcé un
jugement inique contre le plus ardent de mes ennemis, je noterais M*^ et les trois juges dans mon livre pour les poursuivre toute ma vie selon mes faibles moyens. Heureusement je ne suis pas dans une si pénible obligation, et il est bien doux de penser qu*ils ont dans cette affaire tout mesuré au poids du sanctuaire, 5t/at;t/ere//br/t/er^ suivant les expression^ consolantes de l'Écriture, n fait ici un temps si triste que je m'en exile en imagination pour aller vers les régions du soleil. Je lis ^ avec curiosité les articles de la jRetme des Deux Mondes sur le Sahel et tous les environsd' Alger. C'est dommage qu'on en soit séparé par la mer retentissante, comme dit Achille de sa Thessalie. Je ne suis pas fait pour vivre l'hiver; je suis convaincu que je mourrai dans le mois de décembre d'une année quelconque (à moins que ce ne soit à une autre époque). J'ai la rage du jour et du grand jour, et des jours longs, et des jours chauds. Je mets entre l'été et l'hiver la même différence qu'entre un gouvernement libre et un gouvernement paternel. J'ignore sous quel gouvernement je mourrai, et la probabilité pourtant est que ce sera sous celuici ; j'espère qu'il n'y a pas d'offense à parler ainsi. On dit donc que l'Afrique est un lieu de délices pour le climat et les horizons magnifiques
et réclai de la végétation, mais elle ressemble plus aux belles parties de l'Espagne qu'à l'Italie. Elle n'a rien de la mollesse ionienne de Naples, ce n'est pas ce qui m'en plaît ; mais elle n'en va que mieux devenir une sorte de Sedente, où régneront ïes vertus et la liberté, sous la .protection du Prince-Ministre qui la gouverne. Beaucoup de grandes vues de M. Emile de Girardin, le Fénelon du siècle, y vont sans doute se réaliser. On verra appliquer, pas bien loin des ruines de Carthage, les belles leçons de Mentor à Ido* menée avec un même goût de l'ordre et de la vertu et plus de respect pour la liberté. Saint- Marc Girardin, qui ne vaut pas l'autre Girardin, a pourtant fait dans la Revue des Deux Mondes sur les Principautés et sur l'action de la France dans les négociations qui ont réglé cet État, un article où il y avait bien de l'esprit. Les malveillants ont voulu y voir une légère teinte d'ironie du commencement à la fin. II faut le bien peu connaître pour en porter un tel jugement ; il est trop savant dans l'art d'écrire pour ignorer qu'une ironie trop prolongée est un défaut. Ce ne serait que sous un despotisme que cette façon d'écrire serait en place ; mais quand on peut tout dire hardiment, dans le cercle des lois, qui diable pourrait avoir recoofii i tous ces arts de la servitude ?
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A M. PAUL DB BKOGLIB.
Gnrcy, 80 décembre 1858.
Mon cher ami, je n'ai pas grande confiance dans cette règle qne nous avons prise depuis quelque temps de t*adresser tes lettres à Pa^ nama^ voie d'Angleterre, sans autre indication ni recommandation. II me semble qu'une pauvre lettre dans cet état d'abandon ne peut se tirer d'affaire^ mais on se tire de tout dans ce monde avec un peu d'intelligence, et j'aime à compter sur rintelligence de ces petits paquets.
On part d'ici pour Paris vers le lendemain du jour de Tan. La maison est présentement au grand complet ; M. et madame d'Haussonville, naturellement Mathilde, Othenin, ton père, M. et ' madame d'Harcourt, leurs six enfants, mademoiselle de Pomaret et enfin moi-même. Tout cela fait un grand bruit à déjeuner et à dîner. On dispute sur tout avec la fureur et la douceur accoutumées. On ne parle pas du livre de M. Michelet sur Y amour ^ mais du livre de M. Vacherot, qui a pour titre : Métaphysique positive; du livre de madame de Gasparin» dont je t'ai
parlé; on revient sur ses autres écrits et l'on cherche si elle a agi selon la sagesse quand elle s'est moquée de ses frères protestants et de ce qu'elle nomme le palais de Chanaan. C'est alors qu'il y a grande mêlée et c'est là que l'on voit ceux qui sont assis au banc des moqueurs. M. de Broglie, madame d'Harcourt et un peu mademoiselle de Pomaret sont d'un côté; M. et madame d'Haussonville et moi de l'autre ; et puis, Ton revient sur Pascal, criant toujours de plus en plus fort, si bien que le petit chien de Pauline d'Sarcourt se met à aboyer 'de frayeur ou d'émulation, sans trop exprimer d'opinion ; et puis, tout ce bruit cesse, on quitte la salle à manger, et on se retrouve au salon, en parfaite intelligence. Nicole a fait un petit traité sur Fart de conserver la paix ; on pourrait en faire un autre sur l'art de converser chrétiennement. Je me figure qu'il faut faire grande attention à la note sur laquelle on commence toute discussion ; elle doit décider du fond même des idées et modifier tout l'ordre des pensées. Il est bien probable qu'il faut un accompagnement de flûtes extrêmement doux et non un accompagnement de trompettes si l'on veut dire des choses raisonnables, mais, nous autres doctrinaires, nous ne marchons dans la discussion qu'au son des instruments de
cuivre. Nous n*aimons pas à chanter en partie ; aussi il ne vient pas grand monde à nos concerts. Nous cherchons le point de désaccord comme d'autres cherchent Taccord. C'est pourquoi je porte dans mes armes un chien hargneux, mais le fond est assez bon enfant.
Tu sauras qife ton père, après avoir lu la Mi^iaphysique positive de M. Vacherot y trouve beaucoup de talent pour Texposilion des idées, une rare clarté dans la critique des systèmes les plus obscurs comme ceux de Kant et de Hegel, un style qu'il trouve admirable dans sa simplicité nerveuse et tout à fait approprié au genre philosophique, mais il lui conteste toutes ses idées et •tiHites ses conclusions et je n'en suis pas étonné.
Tu auras vu dans les journaux la mort de M. Hippolyte Rigault. Il a été très-universellement regretté et pour son talent et pour son caractère aimable et indépendant. Sa mort a fait une sensation dans Paris, où on ne se soucie guère de personne. Il avait des dons particuliers que le Journal des Débats ne retrouvera guère dans un autre ; une extrême facilité de travcdl, la variété, une hardiesse mesurée et une certaine entente du public qui lui permettait de mettre les nuances d'idées à sa portée ; le sarcasme vif sans beaucoup d'amertume, et, au-dessus de tout