‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 4 sur 38 · A. M. A. W. SCHLEGEL · texte numérisé non relu

A. M. A. W. SCHLEGEL

Paris, t mars 1840.

Monsieur, je pensais tristement depuis bien des mois que la correspondance que vous m'aviez permis d'entretenir avec vous était interrompue. Je craignais de vous fatiguer de moijet de troubler vos travaux. Vous ne pouvez pas douter du plaisir.et:,de la reconnaissance que m'a fait éprouver votre dernière lettre. Elle m^est une autorisation pour renouer la chaîne des temps. Je vous

aurais remercié immédiatement sans une petite fièvre que je devais à la transition un peu brusque de Naples à Paris par cet hiver. Vos amis sont en bonne santé, grâces à Dieu. Ils parlent souvent de vous dans leur grande et triste solitude. M. et madame d'Haussonville, madame de Staël et Paul sont à Naples. M. d'Haussonville y . est chargé d'affaires de France. Madame de Staël y restera pour sa santé jusqu'au milieu d'avril.

Albert est revenu ici poursuivre ses études littéraires et scientifiques. Il a terminé les cours du collège et va bientôt suivre la faculté de droit. Nous pensons souvent à Timmense secours dont lui seraient aujourd'hui vos conseils et vos entretiens. Vous lui ouvririez les grandes vues sur le monde intellectuel. Vous êtes sur la montagne dominant tout, tandis que nous sommes ici au rez-de-chaussée à regarder par de petites lucarnes. C'est toujours le projet de M. de Broglie de débuter par Bonn, quand il fera connaître l'Allemagne à son fils, et de vous demander de lui montrer un peu ces champs infinis dont vous savez toutes les routes. Albert est très-digne de vous écouter. Quand il aura achevé ici ces années indispensables de droit, il ira s'orienter par vos conseils. L'essor une fois donné, on ne descend plus des régions où on a été lancé. Le goût du

beau et du grand ne s'acquiert pas progressivement, voilà pourquoi il faut commencer par Bonn.

Nous vous avons montré le meilleur ministère dont nous soyons capables aujourd'hui. Il est animé de bonnes intentions et Ton ne peut pas dire qu'il manque de gens d'esprit. M. de Rémusat va passer de la théorie à la pratique ; je m'assure qu'il prouvera aussi que la grande culture intellectuelle ne nuit pas à Tintelligence des grandes affaires. Vous devez trouver que le char de l'État chemine un peu lentement chez nous, au milieu d'une foule criarde et tracassière. Il a par moment l'air d'une charrette embourbée, mais il n'en est rien, il avance seulement avec lenteur, on ne peut pas dire en le voyant :

Ardens summa decurrit ab arce

J'aimerais incomparablement mieux vous suivre dans vos voyages intellectuels que regarder cette pauvre politique de ce monde un peu crotté. Je me berce souvent de l'idée de revoir Bonn, et la charmante hospitalité de votre maison, et votre bibliothèque que je vois encore, comme il y a bien longtemps, hélas! toute pleine de ce soleil d'été et des beaux rayons du couchant^ si gaie et si paisible.

A MADAME LA BARONNE A. DE STAËL

Paris, 1" avril 1840.

J'envoie aujourd'hui par Marseille les livres pour Paul. Peut-être tirerez-vous parti de miss Edgeworth. Je lui ai déjà lu ces histoires de Frank Tan dernier ; je doute qull les reconnaisse ; Bob lui-même ne m'a pas reconnu, ou il a feint de ne me pas reconnaître, à ce qu'on me disait pour me consoler de cette mésaventure. J'ai tardé pour ces livres, parce que j'ai consulté le tiers et le quart; mais, en avançant dans la vie, je remarque que le tiers et le quart n'ont pcus la moindre invention pour vous tirer d'affaire sur rien. Vous ne vous figurez pas, j'en suis sûr, le plaisir que m'a fait cette nouvelle que vous aviez lu les trois quarts de ce gros premier volume des Mémoires de Goethe^ mais je prends la liberté de vous prêcher la sobriété. Je vous enverrai des numéros du journal de la Société de tempérance. Il ne faut lire de plus que ce qui vous amuse ; l'effort est moins grand. Il faut vous imposer un amusement très-vif en fait de lectures ; c est là

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qu*est la sagesse. Â la fîn de ces Mémoires de Goethe^ il y a un voyage en Italie ; vous devriez peut-être prendre cette fin avant tout, pendant que vous avez Htalie sous les yeux. Ne trouvezvous pas que cette imagination de Goethe est singulière ? Cela est vif et froid tout ensemble. Elle ressemble au soleil d'hiver ; il y a dans son caractère très-peu d'individualité, et beaucoup de personnalité. Je n'ai jamais pu bien accorder Werther et Goetz de Berlichingen avec Goethe lui-même. Peut-être que chacun met beaucoup du sien entre tous ces traits' un peu généraux du roman.

Paul montre de bien bonne heure un esprit judicieux s'il croit à l'éternité de la matière. Il entrevoit bien qu'il n'y a que ce moyen de tourner la contradiction flagrante entre la toute puissance et le désordre du monde physique, le péché originel ne suffisant qu'à rendre compte du désordre moral ; mais Paul fera bien de ne pas parler trop souvent de ces questions un peu théologiques pendant qull est en Italie où la puissance ecclésiastique est plus ombrageuse encore que chez nous. Je ne sais pas si le Pape a défendu à mademoiselle de Pomaret de m'écrire, mais je ne le concevrais pas, et il ne saurait y avoir d^empêchement dirimant à écrire

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à un homme qui n'a jamais été à Tlndex de la chancellerie romaine.

Le ministère va très-bierij irès^bie^i. Il a tout à fait Tair de vivre. La tête est un peu penchée à gauche, mais c'est un défaut imperceptible, et beaucoup trouveraient que cela lui sied bien. Madame d'Haussonville est à Gurcy. Ce mercredi qui nous manque nous a tout troublés. Nous avons dîné chez madame du Parquet avec M. Lebrun. De quoi avons nous parlé ? mais, en vérité, pas beaucoup de politique. La vivacité des derniers jours a laissé une grande fatigue. On a causé de Tlnstitut; de M. Royer-CoUard qui disait à M. Victor Hugo venant lui demander sa voix: a Monsieur^ on ne lit plus à mon âge, on relit ; » du mérite de M. Cousin comme écrivain, M. de Broglie et Albert le tenant pour un peu parent des grands prosateurs du dix-septième siècle ; vous pensezbien que M. Villemain n'a pu être oublié après ce nom de Cousin ; ce sont comme les Siamois de la gloire ; puis est venu l'éloge de M. Pasquier comme homme littéraire et instruit. J'ai demandé pour lui une pleice à l'Académie française ; alors vint un éloge de M. Mole par M. Lebrun.. Vous savez toutes mes nouvelles littéraires.

J'ai vu, dimanche dernier, madame Guizot,

mais je n'ai pas causé bien longtemps aveo elle ; il y avait là bien du beau monde et surtout madame de Lieven. M. Guizotfaità Londres la pluie ai le beau temps. Personne ici ne fait le beau temps. Il me semble qu^on s'ennuie, mais il est possible que Tennui de la fille du Roi vienne du tiedans. Je voudrais bien que le séjour, que cette fin de séjour à Naples vous fût doux. Je voudrais bien vous savoir un peu contente de cette vue nouvelle de Tltalie, au printemps, avec sa robe de lumière et de fleurs. Toutes ces collines vont devenir bien belles et je suis fâché de vous voir partir. Passé cent lieues , on ne compte guère avec les distances ; de Tautre côté des Alpes ou de l'autre côté du Jura, c'est loin et c'est la même chose.

▲ MADAME d'hAUSSONVILLB.

Paris, samedi, 20 août 1840.

Je vous ai donné un tout petit signe de vie le 12 du présent mois, encore ai-je peur qu'il ne soit pas arrivé jusqu'à vous, bien que je l'aie adressé à Coppet. Je vous jure que ce n'est pas un reproche détourné que je vous fais. J'ai été

trop longtemps négligent dans ma vie pour ne pas me souvenir un peu de mon état. Celui qui n'a pas été paresseux, que sait- il ?

Vous allez voir arriver M. Raulîn qui pense encore plus aux arts qu'à la politique. J'ai peur que l'émotion qu'il a ressentie à lavue de Stratonice ne le rende aussi malade que ce pauvre jeune homme du tableau. Je n'ai pas encore vu tout ce luxe de TOrient. Le tableau est à Saint-Cloud pour quelques jours. Il est fort admiré ici. J'ai vu hier dans l'atelier de M. Orsel une belle esquisse d'un tableau destiné à l'église de Fourvières de Lyon . C'est le' choléra et la guerre civile arrêtés par la Vierge et les Saints du pays. La Vierge est très-noble et les Saints très-beaux. La Vierge n'a rien des petites grâces mondaine^ qu'on lui donne aujourd'hui. Si elle était au balcon de rOpér^, on verrait bien qu'elle est d'un autre monde, et cette beauté sérieuse intimiderait tous les gens à la mode. L'ange qui repousse le fléau le repousse sans effort, avec une certitude de sa puissance qui est vraiment chrétienne. Dans la mythologie, les Dieux ont raison de gesticuler de leur mieux pour agir, parce que leur force a encore quelque chose de matériel, mais la puissance paisible et invincible de l'esprit n'a pas besoin de 9'agiter,

Tibi rident «equora ponti, Placatumque nitet diffuso lumine cœlum.

Raulin, voyant que le tableau me plaisait, était animé aussi d'un esprit vraiment chrétien, le plaisir de voir le succès des autres ; il se frottait les mains silencieusement et prenait dans Tatelier un air modeste et assuré. Du reste, il ne touche plus terre depuis que Stratonice est ici.

Pour moi, qui n'ai pas vu Stratonice^ je touche terriblement terre dans ce grand Paris et dans cette grande maison, mais je ne veux pas vous emiuyer de mes ennuis, quoique vous soyez assurément très-bonne ; je le dis très-sincèrement. Vous avez vu, n'est-ce pas, mademoiselle dePomaret? La mobilité de ses projets donne le torticolis à ses amis ; on dit : elle est là? Non ! ' par ici ? Non ! elle reste î Non ! la voilà qui part, avec M. et madame Lebrun? avec M. d'Eclepens? Du reste, c'est un des privilèges de l'homme, et aussi de la femme, d'être très-indécis. Pour mon compte, je ne suis pas indécis, parce que cela suppose un projet, ou plutôt deux projets au moins, et que je n'en ai aucun. Je ne conseillerais, pourtant, ce régime à personne. Ce n'est ^^ raisonnable, ni agréable, et, si j'avais à me refaire, il est très-certain que je m'y prendrais autrement, mais ce qui est fait est fait.

A MADAMB LA BARONNE A. DB STABL.

Paris, vendredi, 13 novembre 4840.

Vous êtes beaucoup trop bonne d'écrire si exactement. Bien que je ne sois pas d'une nature trèsdésintéressée, cela me fend un peu le cœur de vous voir tenir tête à trois correspondants forts et bien portants, et répondre à chacun comme s'il était seul. Je vous supplie très-instamment de me traiter un peu plus mal. C'est une preuve d'amitié qui ne vous prendra pas beaucoup de temps et à laquelle je serai très-sensible. Quand on demandait au vieil Horace à propos de son fils : Que vouliez-vous qu'il fît contre trois ? il ne pouvait que répondre : Qu'il mourût ! En effet, si le jeune Horace écrit trois lettres pendant que ses ennemis n'en écrivent qu'une, le jeune Horace, qui est d'une nature délicate et irritable (quant aux nerfs), aura des maux de tête affreux ; il sera obligé de se coucher et de prendre mademoiselle Jenny pour secrétaire. Je m'aperçois que je m'embrouille quand je vois mademoiselle Jenny soignant le jeune Horace. C'eût été pour elle une formidable aventure ; mais enfin.

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Q faut écrire moins. Voilà la conclusion de ma petite homélie qui est assez héroïque et dont je vous prie de me savoir beaucoup de gré.

Nous avons recommencé avant-hier les dîners du mercredi chez madame d'Haussonville. Par grand miracle^ on n'a pas parlé politique ; M. Raulin tourne volontiers aux arts et à la littérature. On a donc parlé de madame delà Fayette et de la princesse de Clèves, et non de la Fayette et de la Révolution française. De madame de la Fayette on en est venu au naturel dans les habitudes sociales et dans la littérature. Louise et moi, nous avons soutenu qu'il n'y avait pas de siècles et pas de sociétés plus naturels les uns que les autres ; ^11 y avait des gens naturels et des gens affectés, mais pas d'époques naturelles et d'époques affectées. M. Raulin a levé les yeux au ciel et le i^te de la société a rendu grâce aux Dieux de n'être pas paradoxal comme nous autres pharisiens.

La France, ne partant pas pour la Syrie, n'a pas cru devoir prier Marie de bénir ses exploits. Nous avons une commission de l'Adresse qui n'a pas l'intention de mettre le feu à l'Europe. Cette commission est pleine d'académiciens qui ne peuvent pas manquer de nous faire parler avec dignité. C'est toujours autant de pris sur l'en-

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nemi; des belles phrases qui ne coûtent point de pleurs et qui ne font point verser de sang. Ppur moi, je m'occupe si peu de politique que je me suis enfoncé en Orient. J'ai relu Y Itinéraire de M. de Chateaubriand, relu M. de Lamartine et M. Michaud. Je suis obligé de revenir sur mes premiers jugements ; Yltméraire m'a paru un peu décoloré ; les yeux sont faits à présent à une palette plus éclatante. Cet ouvrage qui passait pour trop brillante, il y a quelques années, est la sobriété même aujourd'hui. A côté de M. de Lamartine, c'est le son doux et mesuré d'une flûte au lieu de tout le fracas d'un orchestre moderne avec toutes les cordes du piano et tous les cris des instruments de cuivre, et il est vrai qu'il y a plus d'idées, plus de couleurs, plus de mouvement, plus de richesse dans M. de Lamartine; mais on dirait que tout cela ne sort pas de lui et que c'est le temps qui le lui prête. Un même esprit ne peut avoir ni toutes ces idées, ni toutes ces couleurs. Il est, pour ainsi dire, une dizaine de personnes à la fois. On perd en sincérité et en simplicité ce qu'on gagne en luxe et en profusions de tout genre ; dans la multiplicité de ses points de vue il semble loucher sur les objets. C'est de notre temps qu'on a inventé en philosophie une raison impersonnelle, qui n'est ni Dieu

ni rhomme et qui est comme un lustre suspendu au-dessus de la tête du genre humain ; en elTet, rimagination et la raison de chacun ont bien Taîr d'une raison et d'une imagination impersonnelles. Toutes les croyances, tous les instincts, tous les caprices, toutes les prétentions, tous les préjugés, toutes les libertés de l'esprit, tous les cultes sont réunis à un degré impossible dans chacun, et l'esprit de l'homme, dans cette conciliation des contraires, en est arrivé précisément à servir Dieu et Mammon.

Lisez^ je vous prie, tour à tour, quelques pages de M. de Chateaubriand et quelques pages de M. de Lamartine. Lisez dans l'un et dans l'autre, par exemple, les courses au bord de la mer Morte et du lac de Tibériade. Aujourd'hui donc, il n'y a pas un écrivain dont l'imagination ne se nomme légion. On a une certaine rage à vouloir s'emparer de toute la nature, comme on faisait dire à Marie Stuart. On a si peu de vie intérieure qu'on tâche de se faire une gerbe de tout ce qu'on glane par les champs d'autrui. Cela inspire peu d'affection pour chaque auteur. Là où il n'y a pas de 9?ioi,il n'y a rien. Dans l'Odyssée, quand ses compagnons viennent demander au cyclope qui fait tant de bruit dans sa caverne , il répond Per^ sonne. C'est la devise de la littérature moderne.

Avez-vous reçu le ballot littéraire ? l'autre ballot littéraire, car il me paraît que je viens d'en faire un aussi. Avez-vous reçu Michelet, Fauriel, les Niebelungen, sir Samuel Romilly, Tatlas , la lampe, le loto, les cartes? De toute cette littérature, la lampe me paraît ce qui met le plus l'esprit en mouvement. Quand la nuit vient, qu'il fait triste au dedans et au dehors et qu'on apporte la lampe, le cercle d'or qu'elle dessine sur la iahlQ ranime les pensées. Tous les temps qui ne sont plus, toutes les soirées qui ont dispara, semblent passer tristement, mais doucement, sous vos yeux dans l'éclat de la lumière. Malheureusement, je tourne à avoir mal aux yeux , et c'est un livre que je ne pourrai bientôt plus lire que les souvenirs du passé dans les rayons d'une lampe.

A LA MÊHB.

Paris, 18 décembre 1840.

Paris est sans aucun intérêt à présent, s'il y a jamais de l'intérêt à Paris. Les combats de l'Adresse sont finis et Napoléon est de nouveau rentré dans son repos. La cérémonie a été froide, au

propre et au figuré, au dedans et au dehors. Je ne suis pas de ceux qui trouvent que cette absence d'enthousiasme est naturelle et de bon augure. Il est vrai que le luxe de papier doré qui a été déployé dans cette pompe ne parlait pas fortement aux imaginations. Vous avez vu que Viotor Hugo n'a rien trouvé à dire que deux ou trois vers mélancoliques sur trois ou quatre cents mauvais vers :

Et la Diane, hélas I cette voix de Taurore, Ne le réveille pas !

On n'a eu des yeux que pour deux objets dans tout le cortège, le cercueil et le prince de Joinville. L'air hardi de l'équipage de la Belle-Pouk et la simplicité militaire de leur costume un peu sombre allait mieux dans ces funérailles que toutes les aigles en papier doré qui s'envolaient do toutes les colonnes en carton. On dit, mais je ne l'ai pas vu, qu'au moment où on allait débarquer le cercueil sur le bord de la Seine, à Courbevoie, M. le maréchal Soult est allé sur le bâtiment, qu'il s'est agenouillé auprès du corps de son ancien général et qu'il a fondu en larmes. Pourquoi en serait-il autrement ? Il a beau être préoccupé des intérêts d'aujourd'hui, l'imagination prend le dessus de temps en temps sur tous

les hommes. La tête appuyée sur le drap funéraire, il aura rêvé à la mort qu'ils avaient vu, l'un et l'autre, passer si souvent d'un pas rapide auprès d'eux. Les souvenirs de la jeunesse ébranlent déjà beaucoup dans une vie ordinaire ; comment ne feraient-ils rien pour ceux qui étaient jeunes en Italie et en Moravie, dans les plus beaux jours d'une grande histoire? Qui sait sur quels détails fugitifs de cette première jeunesse s'arrêtait ajors la mémoire du vieillard à genoux? Pendant que les déclamateurs répétaient alors les noms de Lodi et de Rivoli, une parole d'affection qui lui sera revenue à la pensée, quelque circonstance insignifiante, en apparence, de leur vie commune aura détendu cette âme rude. Au fond de tous les grands drames, les émotions vraies partent de quelque source inconnue, et, dans lés récits qui font pleurer les soldats d'Austerlitz, on s*étonnerait bien de ce qui émeut chacun dans le secret de son imagination.

Quoiqu'en disent les journaux, il y a eu peu de cris contre M. Guizot dans le cortège. Dans chaque légion , quelque cinquantaine de personnes criaient nonchalamment :i4 bas rhomme de GandI C'était plutôt une plaisanterie de mauvais ton qu'un dessein de lui faire un mauvais parti. On avait eu quelques inquiétudes pour les

hôtels d'Angleterre et de Russie, mais on avait sagement placé des bataillons d'infanterie à portée. Au fait, il n'y a eu aucune tentative d'in- x suite. Quand une grande cérémonie se prépare, il n'y a rien de triste comme l'intérieur des coulisses... On s'est indigné beaucoup de ce que parmi les statues qui faisaient la haie devant lo cercueil de l'Empereur on ait placé celle du grand Condé, à cause de la condamnation du duc d'Enghien, et^ en effet, on avait donné l'air tout désolé au vainqueur de Rocroy attendant là, au passage, le vainqueur d'Iéna.

Vous ai-je dit que les trois volumes de M. de Lamennais n'avaient pas le sens commun?

Ni moi non plus.

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