‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 5 sur 38 · A. M. A. W. SCHLEGEL · texte numérisé non relu

A. M. A. W. SCHLEGEL

Paris, 12 janvier 1841.

Cher Monsieur,

Vous êteà bien bon de vous apercevoir de mon silence. Il est malheureusement déterminé, à mon grand regret, par une atonie notable de l'intelligence, laquelle résulte d'une petite névralgie obstinée dans la tête. Vous comprenez que

me sentant stupide, je deviens encore beaucoup plus timide à vous fatiguer de moi; mais, puisque vous voulez bien me supporter tel quel, je me propose d'abuser à l'avenir de votre permission. Je vous envoie aujourd'hui, sous bande, l'exemplaire de la comparaison entre les deux Phèdres. Je ne puis pas vous déguiser qu'après l'avoir relu j'ai entretenu la mauvaise pensée de nier le dépôt et de me l'approprier, par la raison, tirée des règles les plus sévères de l'éthique, que les exemplaires de cet ouvrage sont devenus fort rares, et que c'est la faute de l'auteur s'il n'a pas été souvent réimprimé. Mais comme il faut se défendre de la logique des passants, j'ai honnêtement décidé que j'étais tenu à restitution, et le principe moral qui m'a déterminé, c'est qu'après la réimpression vous seriez assez bon pour m'en donner une copie.

En voyant nommer M. Victor Hugo de l'Académie française, vous aurez été ramené à penser que vous n'aviez pas la conscience bien nette sur tous les écarts de son imagination et je dois vous avertir qu'il faut le traiter avec quelques égards puisqu'après tout, c'est vous qui avez mené à mal toute la génération romantique. C'est un très-grand péché, mais je reconnais que vous pouvez plaider des circonstances atténuantes, à

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peu près comme Mirabeau pourrait plaider devant la postérité qu'il n'avait pas fait les violences absurdes de la Révolution.Toutefois,quand on a imprimé à son temps un grand mouvement, on est responsable^ je dois vous le redire, de tout ce qui se passe dans le monde en vertu de ce mouvement. Pardon d'inquiéter si vivement votre conscience. Vous n'aviez peut-être pas pensé qu'un jour viendrait où l'on vous demanderait compte à!Hemani et de Lucrèce Borgia, mais il faut y regarder à deux fois avant de faire de grandes révolutions. Vous êtes dans le monde une demi-douzaine de révolutionnaires qui serez un peu embarrassés de vos descendants devant l'avenir. Bacon a fait tous les petits observateurs crottés qui trottent par le monde avec des monographies sur ceci et sur cela ; Descartes, avec sa Méthode^ a émancipé une foule de beaux esprits qu'il valait mieux laisser sous le joug de l'autorité; je ne voudrais pas être à votre place, malgré la gloire qui vous reviendra d'être la cause première de toutes les énormités littéraires de notre temps.

Tous les problèmes littéraires que vous nous envoyez de temps à autre sont très-bien accueillis. Nous nous flattons d'en avoir résolu quelques uns. Albert doit vous l'avoir dit. J'imaginais que

le dernier été ne se passerait pas sans que vous fissiez une petite excursion en Normandie ou en Suisse ; mais on me dit que vous entretenez d'autres desseins et que vous méditez un voyage à Berlin, Ce n'est pas le compte de tous vos amis qui voudraient vous voir au milieu d'eux, mais ils finiront, j'en suis sûr, par aller à Bonn vous chercher, puisque vous ne voulez pas de l'air de France, qui n'est pas si malsain que vous croyez, pourtant.

A M. RAULIN

Paris, dimanche S9 août 1841.

Nous partons irrévocablement mardi matin^ et si vous gardez votre bonne volonté de l'autre jour, revenez. Si vous ne la gardez pas, revenez encore ; car, s'il arrivait que vous n'eussiez pas envie de voir les gens, les gens ont envie de

vous voir. Il n'y a rien de nouveau ici qu'un peu

de soleil et une grande poussière. On entend le murmure des eaux qui sortent des bornes fontaines au coin des rues :

Obliquo laborat

Lympha fugax trepidare rivo, %

On entend aussi le murmure des conseils généraux qui approuvent de leur mieux le recensement ; mais cette belle habitude de délibérer pourra bien ne pas porter toujours des fruits aussi doux pour le gouvernement. Je vous prie de reréfléchir à l'emploi de vos vacances. On ne peut pas vous désirer nulle part plus qu'en Suisse. Ceux qui vous diront le contraire sont des flatteurs. C'est vraiment là, d'ailleurs, que vous pourrez esquisser votre article sur les arts d'imitation, comme on nomme bêtement les arts. C'est vraiment là que vous pourrez mettre la dernière main à l'article sur l'administration romaine que vous n'avez pas encore commencé. Dites-moi un peu pourquoi vous ne faites pas, par-ci par-là, des morceaux détachés de vos articles? On commence par écrire sur les idées qui plaisent le plus ; on se livre successivement aux fantaisies et aux contradictions de son esprit ; c'est ainsi qu'on a vraiment de Tentrain, et puis, dans un dernier travail, on soumet toutes ces contradictions à une sévère unité; car cette sévère unité est bonne enfant ; on y fait tout entrer, le oui et le non. Ce n'est pas une malle de bois qui casse plutôt que de céder ; c'est un sac de nuit qui prête. Ceci sent bien l'homme qui voit faire des paquets. Je vais même en faire

moi-même et soumettre àTunité d*unsac de nuit saint Augustin, un poignard, des chemises, ces deux volumes de M. Wiseman que je lis avec une indignation toujours croissante. Tenez, en fait d'unité, l'unité de l'Église vous montrera comment vous pouvez faire avec des pensées détachées et contraires un long discours qui a tout l'air de se suivre dans toute la rigueur logique. Il ne faut que beaucoup de gravité dans le ton et, par-ci par-là, les mots or, donc^ mais, si, car. L^esprit a besoin de cette forme et il ne tient pas extrêmement au fond. Par moments, je crois que l'homme a besoin de paroles précises et de pensées vagues.

Je viens de soumettre cette idée à M. d'Haussonville, qui me dicte les mots suivants : M. d'Haussonville, avec cette droiture d'esprit et cette hauteur (fer vues qui le caractérisent, partage complètement cette opinion. Bonjour, mon cher ami.

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A MADAMS D*HAU8S0NVILLB.

Coppet, S8 septembre 1841.

Vous parlez donc très-mal de moi, de moi qui veixx vous écrire tous les jours que Dieu fait, qui Vttus écris aujourd'hui, après avoir annoncé à votre mari que je vous écrirais demain?

Vous êtes un ingrat , vous le fûtes toujours,

] a.x rejeté au second vers les deux e muets nécess^res pour faire une ingrate.

\^ous êtes très-dure pour moi. Vous ne per- Œiottez pas à Albert de me montrer les écrits que vous lui communiquez. Il dit que c'est fort spirituel, mais qu'il n'est pas autorisé à le laisser li-i*e et que je ne le lirai pas. A la bonne heure ! Je vous réponds qu'à mon tour je ne vous montrera rien non plus de ce que je compose. Il est VT^ique je ne compose rien absolument. Les l^Hses du lac ne me portent pas à écrire, mais ôUes me donnent une extrême curiosité de ce que vous faites. Vous trouverez aisément des juges P^us éclairés, mais point de mieux disposés à ^ut admirer. En attendant, je lis un peu du

voyage dUAddison en Italie. C'est un esprit moins brillant que le vôtre, mais il n'aurait pas refusé durement à ses amis de leur laisser lire quelques pages d'un manuscrit. Il faut qu'on n'ait ni mis ni ôté un clou en Italie depuis cent ans et qu'il ne soit venu une idée nouvelle à personne depuis cent ans, car il me semblait entendre tout ce que disent ceux qui ont vu Portici, Pouzzoles, Rome, Naples et Florence. Je savais bien, par expérience, que les idées des hommes ne se renouvellent pas souvent, mais je croyais que les monuments, et même la nature, se modifiaient davantage. Le président de Brosses, qui est un peu plus récent, a vu ce que \\i Addison, et l'homme peut bien dire : tout change, hélas ! dans la nature , mais mes idées ne changent pas.

Pourtant, si ce président de Brosses n'était pas si singulièrement mal élevé, je vous dirais du bien de lui, mais je suis bien certain que vous ne l'avez pas lu. Il est très-véhément contre toute école de peinture qui a précédé le Pérugin. J'ai envoyé soigneusement à M. Raulin un extrait des passages les plus injurieux contre les effrayantes figures d'Orcagna et de Cimabue. Il ne me répond pas et je crois bien qu'il en est malade. Il estimait fort le président de Brosses

comme ennemi de Voltaire et ce lui aura été un rude coup.

On dit que vos dernières pages ressemblent à de beaux châles de cachemire des Indes. Un tissu riche et des couleurs qui brillent comme d'un éclat un peu sombre. Quand vous déployez un beau châle, il vous passe devant les yeux quelque chose qui rappelle tout le luxe, tous les trésors, toutes les pompes de Golconde. La seule personne qui ait lu ici votre ouvrage paraît avoir reçu une impression semblable. Pour moi, j'aurais bien voulu regarder tout ce faste de l'Orient par le trou de la serrure, mais la moralité d'Albert se promène en sentinelle et m'a dit : « Passez au large ! » Donc, je viens de me rabattre sur V Histoire de V Instinct des animaux par M. F. Cavier. Vous voyez si je soigne les transitions. Je vis, comme Adam, au milieu des bêtes et j'étadie le jeu de leur intelligence. Qu'est-ce que vous avez dit de cet animal féroce qui a tiré sur le duc d'Aumale ? Que dit-on de la date du procès? Je n'imagine pas qu'il commence avant Touverture de la session ; ce n'est pas une sinécure que d'être pair de France. Croyez-vous être député Tan prochain? J'avais envie défaire à votre usage, pour le temps des élections, un Art de flatter les électeurs. Règle générale, et quoi-

qu'on en dise, il faut parler charbon à un meunier et farine à un charbonnier. Cela flatte un meunier qu'on lui parle de charbon. Si vous lui jetez tout de suite sa farine à la tête, il voit que vous le flattez et que vous ne faites pas cas de son étendue d'esprit. — Deuxième règle, qui est une conséquence de la première, parlez aux électeurs de vos affaires et de vos sentiments et non pas de leurs affaires et de leurs sentiments. C'est un procédé qui n'a pas beaucoup de dignité , mais il a beaucoup d'efficacité. Ditesleur : Albert est bon enfant, ou bien, il est difficile à vivre. — Ma tante a une grande fortune, ou une petite fortune. — Nous dépensons plus que notre revenu, moins que notre revenu. — J'aime le bleu et mon mari le rouge, etc., etc. Voilà qui gagne les cœurs ; mais d'aller, d'un air douce^ ment hypocrite, dire à un charbonnier : Bonjour; monsieur le charbonnier ; votre femme se porte bien? Votre demoiselle va-t-elle aux Tuileries? Savez-vous lire? Savez- vous écrire? Allez-vous à la messe ? — Cette condescendance le gêne et Toffénse.

Voilà ce que peut un pauvre misérable professeur d'esprit pour le succès de votre prochaine élection. Si vous suivez mes conseils et que vous ne réussissiez pas^ vous aurez du moins la cou-

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solation d'avoir tout fait, et d'avoir sacrifié toute dignité personnelle pour réussir. C'est là ce qu'on appelle aujourd'hui avoir de la force de caractère.

Adieu, madame, j'aurais bien voulu lire votre roman, ou votre dissertation, car je ne sais pas même exactement le sujet de ces œuvres que je ne puis pas lire.

A KABAMB LA BARONNE DB LASCOURS.

Goppet, ô novembre 1841.

Chère madame, je vous avoue que j'ai pris le commandement de M. de Lascours à Lyon par le côlé triste; je ne suis donc pas en train de félicitations. Je crains que tout ce train de monde à recevoir ne vous fatigue extrêmement. Bien que vous ne puissiez vous faire à ridée de tenir quelque place quelque part, je suis persuadé que Lyon se résignera facilement à vous voir tenir cette place avec votre bonne grâce habituelle, mais, quand vous aurez exercé cette bienveillance spirituelle qui ranime et met à l'aise les pauvres gens qui entraient tristement et timidement dans un salon, vous en serez récompensée par

une grande fatigue jointe au sentiment d*un devoir bien rempli; c'est peu, mais il est vrai que c'est le train de la vie dans ses rapports avec la société.

Il est probable que nous quitterons Coppet entre le 20 et le 25. Il n'y a plus rien ici qui ressemble à vos collines couvertes de thym et de romarin. Les arbres commencent à devenir tout rouges et les eaux du lac toutes noires. Je ne trouvais rien autrefois de plus gai que ces premiers jours d'hiver, mais, en vieillissant, on perd cette impression^ et j'aimerais assez à faire comme les hirondelles, qui s'arrangent pour n'avoir pas d'hiver. Il est assez désagréable de retourner à Paris pour entendre six mois durant glousser sur la politique toutes les fortes têtes, et il vaut encore mieux lire les Tusculmics et le be officiis que des brochures politiques. J'ai vu avec plaisir que vous aviez pris un peu de goût à cette morale de Cicéron, quand ce ne serait que par le côté de Vharmonk. Ne trouvez-vous pas que cela est grave, tranquille et calme comme une belle soirée d'été? Tous ces entretiens sur Dieu, sur le juste, sur le mal, ont l'air de se passer dans quelques-uns des beaux paysages de Claude Lorrain. Pour le stoïcisme, ça été un goût de ma première jeunesse, mais

je n*aime pas cette prison, — grande et noble prison» prison pohrtant. Puisque nous choisissons dans le paganisme, j'aime mieux Fétat d'esprit de Cicéron ; une volonté droite et une intelligence qui s'ouvre sur tous les points de rhorizon. La doctrine des stoïciens est comme une épée froide et aiguë avec laquelle se tranchent toutes les questions ; c'est une sentinelle sous les armes et ne pensant qu'à sa consigne, n'aimant point la conversation et criant : c< Passez au large ! i> à quiconque viendrait parler de toutes les grandes incertitudes qu'il peut être inutile de résoudre, mais qui agitent incessamment son esprit; dès qu'il a un quart d'heure de liberté, il y revient toujours. Vous conviendrez, chère madame, que vous n'auriez pas voulu^ sous ce rapport, être stoïcienne. Erreur pour erreur, il vaut mieux regarder un grand horizon d*un large balcon que de n'avoir qu'une petite lucarne sur le monde, ou, pour mieux dire, un petit jour de souffrance ; et, pour vous, il n'est pas vrai du tout que vous haïssiez la liberté de Tesprit. Vous avez placé vos croyances comme on bâtissait autrefois les couvents. Ceux qui ne sortaient pas du cloître regardaient, cependant, avec plaisir, des hauteurs où étaient leurs retraites, les bois, les eaux, les prairies, et, au

loin, les grandes murailles des villes; ce qui n'empêchait pas d'avoir dans la cave une petite prison pour les hérétiques, mais entre soi seulement.

Pardon de toute cette liberté d'esprit. Puisque vous êtes si loin pour si longtemps, il faut bien causer comme si ce n'était pas à cent lieues de dislance...

Voulez-vous être assez bonne^ chère madame, pour dire à M. de Lascours tout mon regret de ces honneurs militaires qui le retiendront à Lyon ?

A MADAME d' H AUS S ON VILLE.

Coppet, mercredi 10 novembre i841.

Je sais de vos nouvelles comme on sait des nouvelles des rois, par ce qu'on entend dire çà et là. Je lis dans une correspondance particulière que vous êtes à Gurcy jusqu'à la moitié de dé^ cembre, mais de savoir directement par votre mari, par exemple, quelles sont ses chances d'être député, et ses vues sur Londres et ses impressions sur les promotions dans la carrière diplomatique, je ne puis m'en flatter.

Est-ce que je n'aime plus les romans? J'en serais affligé, n'aimant pas non plus la réalité, mais j'ai trouvé très-gentil le petit traité de Sainte-Beuve sur .67o/e7(fec/« Surville. Ce sont là proprement les fleurs de la littérature dans un herbier, il est vrai, et non sur leur tige, mais bien conservées et charmantes encore. Le littérateur proprement dit est un être singulier; il ne regarde pas exactement les choses avec ses propres yeux; il n'a pas exactement ses propres impressions à lui ; on ne saurait retrouver l'imagination qui était la sienne; c'est un arbre sur lequel on a greffe Homère^ Virgile, Milton, le Dante, Pétrarque; de là, des fleurs singulières qui ne sont point naturelles et qui ne sont pas non plus artificielles. L'étude a donné au littérateur quelque chose de la rêverie de René ; avec Homère, il a regardé la plaine de Troie, et il est resté dans soa cerveau un peu de la lumière du ciel grec ; il a pris un peu de l'éclat mélancolique de Virgile en errant à ses côtés sur l'Âventin ; il voit le monde comme Milton à travers les brouillards de l'Angleterre, comme le Dante à travers le jour limpide et ardent de l'Italie. De toutes ces couleurs il se fait une couleur unique; de tous ces verres par lesquels passe sa vue pour arriver au monde réel il se forme

une teinte particulière qui est rimagination des littérateurs. S* il avait un génie à part, tous les souvenirs seraient dissipés par Ténergie de son talent personnel, mais, avec un génie ouvert et bien fait, tranquille et heureusement cultivé, on est cette eau de mille fleurs où tous les parfums du midi, du nord et de tous les points cardinaux se mêlent. Les peuples se civilisent aussi de cette façon, et, puisque nous parlons de civilisation, sachez que Genève s'agite et s'inquiète sur le lit le plus moelleux que jamais peuple ait eu. Il se fait des assemblées publiques ; on demande des modifications à la Constitution. Les gens paisibles en sont tout effarés ; mais Thomme paisible est naturellement effaré. M. Turrettini est très-mal vu pour n'être pas tout à fait aussi effaré ni aussi paisible qu'on le souhaite ; n'allez pourtant pas croire qu'il aille aux assemblées populaires, mais enfin, il est ce que nous nommions autrefois libéral.

Depuis quelques semaines je suis devenu, à mon corps défendant, extrêmement mondain. J'ai dîné trois fois dehors. Chez M. Prévost, fils du traducteur de Dugald Stewart, j'ai trouvé plusieurs personnes qui auraient beaucoup d'esprit, même à Patin. Demandez à M. d'Hausson ville s'il connaît M. de Cavour, un Piémontais, qui était

à ce dîner. C*est un métaphysicien qui a écrit sur Kant ; il est un peu gros contre l'habitude des métaphysiciens.— 2% j'ai dîné chez M. delà Rive, le professeur de physique, dans une très-jolie maison de campagne, du côté de Carra ; — d"", chez M. Eynard, à Beaulieu, au milieu de ce beau jardin où jaillissent des eaux un peu froides pour le quart d'heure. N'allez pas croire que nous ayons dîné au milieu du jardin, car il fait dans ces contrées un froid terrible et un brouillard assez sombre. Voulez-vous me dire pourquoi je me suis figuré que vous aviez dit que M. Raulin avait vu vos brillants dessins du lac de Côme ? Il me dit qu'il n'en a rien vu du tout. Je croyais que vous faisiez un ouvrage en commun. Il n'en pouvait résulter que quelque chose de très-rare...

A M. RAULIN

Coppet, 11 novembre lâ4l.

Mon cher ami, n'attendez de moi que des sottises. Je suis enrhumé, enrhumé du cerveau, et j'en ai vraiment par-dessus la tête. Je ne vous dirai donc rien sur le Dante, ni sur la moindre

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des vierges de Raphaël. Toujours est-il que ce mois-ci ne se passera pas sans que vous m'ayez vu de vos propres yeux, si vous y mettez le moindre intérêt.

Voulez-vous me dire où en est votre article de la Revue des Deux Mondes sur M. Thierry? Je vois avec plaisir jusqu'où un aussi honnête homme que vous peut être conduit par un mélange d'affaires et de'paresse. Avez-vous jeté les yeux sur un article sur M. de Surville dans cette Revue? Cela est spirituel. Vous devriez lire des revues, puisque durant les sessions du Conseil vous ne pouvez pas poursuivre de grandes lectures. Les revues sont justement faites pour les hommes éclairés que le malheur de leur condition détient dans les affaires. Il y a des gens qui^ de leur vie, n'ont lu quatre pages en une année et qui vous disent avec assurance que les revues sont une lecture très-superficielle. Ah! mon cher monsieur, répétez ce mot superficiel qui vous va si bien ! Mais, mon cher ami, laissez dire ces gens et lisez des revues ; c'est un manger fort agréable, point indigeste et fort nourrissant. Je relis ici les Confessions de Rousseau. J'avoue que l'impression que j'en ai reçu ne lui est plus trèsfavorable. Ne vous l'ai-je pas dit l'autre jour? Non, car vous en auriez insolemment triomphé.

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Soyez assez bon pour me dire quelque chose de tout le troupeau^ ou, pour mieux dire, de foute la bande de nos amis et connaissances. Yiel- Caste} ne m'a pas 4ûnné signe de vie, et, à la vérité, il n'y était pas obligé. M. de Rémusat est-il de retour? Prépare-t-il son casque, son char et sa colère? Âvez-vous entrevu quelque part M. Mignet? Piscatory ! Piscatory! Piscatory! Êtes^vo.us déjà dans )es bras de M. Dumon ? Albert a fait route avec M. Lacordaire, de Lyon à Paris, je crois. Il faut être singulièrement organisé pour aimer mieux être un personnage à Paris que de vivre obscur à Rome. Âurait-il de Tambition ?

Adieu, mon cher ami, je ne suis ni bien gai, ni bien portant. Tous ces jours-ci, le temps est si triste que j'ai un redoublement de tristesse. Les arbres jaunissent, le brouillard s'épaissit, l'air est âpre ; j'entends mon chien qui hurle. Tout cela n'est pas à crever de rire, ni la vie non plus.

A MADAME d'hAUSSON VILLE.

Coppet, iO novembre 1841.

Je ne sais pas pourquoi vous me faites la guerre pour avoir dit que je recevais trop peu de lettres de Gurcy, chère madame. Il est possible que mes lettres ne soient pas plus nombreuses que celles que je reçois, mais je mets je ne sais quel empressement à répondre qui prouve qu'il n*y a qu'à m' encourager un peu. Je crains d'ennuyer, mais, dès qu'on me parle, vite quatre pages d'une écriture fme et lisible, tandis que les autres se donnent du temps et semblent dire : a Âh ! mais, une minute. Je ne peux pas écrire tous les jours; il répond coup sur coup ; on n'en aurait jamcds fini ; je lui écrirai dans quinze jours. » En effet, au bout de quinze jours, trois semaines, vient une lettre pleine d'esprit et de mouvement d'esprit.

On me mande de Paris que vous avez été ravie de la musique de Richard Cœur de lion. M. Raulin bat des ailes de joie en vous voyant admirer cette petite musique ; pour moi, je ne fais pas gruM^ cas de cette belle copie de la parole. Il n'y a que

rinefTable qui vaille la peine d'être chanté. Nous nous sommes autrefois arraché les yeux à Broglie sur cette question.

Je trouve Albert bien mondain. Il est toujours chez les grands. Il ne bouge, dit-on, des affaires étrangères. Je vois qu'on l'engraisse pour en faire un ministériel. Je ne suis pas sûr qu'il soit bon de s'accoutumer de bonne heure à trouver que le pouvoir a raison. C'est une de ces vérités qu'il ne faut admettre que sous les coups répétés de Texpérience. On ne doit être porté à donner raison au pouvoir que quand on a mesuré toute la faiblesse et toute la méchanceté de l'homme en société ; alors, on renonce à l'idéal, et Ton se jette dans les bras des gendarmes, du procureur du roi, du contrôleur des contributions ; mais ce sont des divinités bien sévères pour les rêves de la première jeunesse. Quand, à la fin d'une belle journée d'automne, vous voyez de petites colonnes de fumée bleue monter du toit des hameaux à travers le feuillage rougi des peupliers, il ne faut pas que la première pensée soit pour le maire et l'adjoint de la commune.

Je suis plus que de votre avis sur l'article de M. d'Hausson ville ; je le trouve excellent de tout point, bien écrit, bien pensé, mesuré, et de ce grand air qu'il faut avoir quand on écrit, lequel

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consiste à montrer qu'on en pense plus encore qu'on n'en dit. C'est ce qui feut la grâce dans les mouvements; n'avoir pas l'air d^épuiser sa force, quoiqu'on fasse ; n'avoir pas les veines du front gonflées et la poitrine haletante. Cet article est comme la conversation soutenue d'un esprit audessus de son affaire. J'ai dit à M. d'Haussonville une petite critique sur l'absence de conclusions, mais je suis prêt à convenir qu'il n'est pas toujours à propos de conclure. On peut se borner à dire : a Voilà les faits et voilà où ils mènent. Pense2-y. »

Adieu, madame. J'arriverai aussi vendredi à l'ombre de M. de Broglie ; croyez-vous qu'on me mette à la porte? Je suis assez maigre, assez mal vêtu, assez grognon, pas bien spirituel, et point Comte ; mais on est très-charitable à Gurcy.

A MADAME LA BARONNB A. DB STAXI..

Paris, 23 Umet 1S4S.

Nous dhHones hier avec H. Ingres chez madame d^HaussonviUe. Je crois qne toos Tavez bi^aucoiip vu à Rome. C'est un être singulier

qu^un véritable artiste. M. de Broglie a été fort attentif pour lui et il a paru charmé de ce soin. Les larmes lui venaient aux yeux quand on lui faisait Téloge de son portrait de Ghérubini. Il n'est pas très-spirituel extérieurement, mais on voit que le pot bout intérieurement. Il a sa langue à Fextrémité de ses doigts. Il parle par gestes arrondis, comme s'il voulait dessiner ce qu'il a à dire. Avec lui était là un jeune musicien <,le gendre de M. Baillot; entre cette peinture et cette musique selon son cœur, M. Raulin était tout oppressé d'aise et de bien-être. Il ne mangeait pas, ne parlait guères ; il a avec ces [deux messieurs ce quelque chose de tendre, de confiant, de respectueux, d emu, qu'une femme peut avoir pour son directeur. Le pauvre garçon est^ au fond, plus païen qu'il ne pense. C'est la musique d'église qui Télève dans le ciel catholique. Il n'aurait pas su résister au Jupiter de Phidias. Ne trouvez-vous pas que M. Ingres a quelque chose de M. Cousin, mais au grand sérieux? Je lui . trouvais des airs de tête qui me rappelaient un acteur, et j'ai fini par trouver que cet acteur était M. Cousin. N'attendez-vous pas avec impa-

tience les deux volumes de métaphysique de M. de Rémusat? Il y a beaucoup de talent et d'es-

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