III
puis, du moins de notre tenips^ non-seulement personne n'est prophète dans son pays, mais personne n*est poëte dans son pays. Quand sur le penchant de la tiiontagniB on voit la fumée s élever du toit d'une cabane dans le bleu du couchant, dès qu'on peut se dire : «c'est ma grand*mère qui allume Une bourrée pour faire la soupe», il n'y a presque plus de poésie, du moins telle que nous l'entendons aujourd'hui. Il faut des lieUx à peu près inconnus où l'on rêve des habitants en harmonie avec la beauté de la nature. Chaque fois qu'on ouvrira la porte d'une maison dans la vallée de Lacédémone, vous croirez voir sortir quielcjue fille d'Hélène, mais votre guide sait d'avance que c'est la maison de sa cousine Éleuthère qu'il n'a pas voulu épouser parce qu'elle est trop laide. Ainsi, peu à peu, dans le train de la vie, le pays prend quelque chose deâ personnes, et comme, en masse, les personnes n'ont pas l'éclat indestructible de la nature, l'esprit des lieux devient prosaïque par le reflet des habitants. Vous me direz que c'est pourtant avec tout cela qu'on fait l'amour du pays, mais je chercherai un autre jour à concilier cette contradiction. Vous voyez toujours que vous aVez, vous-même, trouvé Naples plus beau qu'autrefois par l'unique raison que vous
aviez un peu oublié les Napolitains. Vous voilà bien avancée de savoir que Charybde ou Scylla est Uni comme une glace; vous en lirez TOdyssée avec un peu moins de plaisir. "Ce n'est pas que je sois pour les illusions qu'on entretient de dessein prémédité. Derrière ces décorations que Ton nomme des illusions, il y a souvent une perspective plus profonde que ces oripeaux nous empêchent de Voir.
Je vous écris encore un peu endolori d'une jolie chute de voiture qui n'a heureusement fait de mal sérieux à personne. Comme nous revenions l'autre soir, votre père, votre tante, M. Raulin et moi, de Chouilly où nous avions dîn^ chez madame de Ghateauvieux, voici que cheminant dans la nuit noire, par une petite pluie fine et sans lanternes ou avec une seule lanterne, le cocher se trompe de chemin et prend gaiem^^nt un petit sentier abandonné d'une pente assez roide. Il n'avait pas fait dix pas dans ce maudit sentier, que la voiture, une jolie calèche à glaces et bien fermée, penche, doucement, puis un peu plus fort et plus vite, puis enfin nous voilà tous un peu pêle-mêle et un peu la tête en bas, au milieu des débris de vitres cassées. La conversation s'engagea alors trinquillement sur la question de savoir si quel-
qu'ua était blessé. Monsieur votre père déclare qu'il n'a pas le moindre mal ; madame de Staël rien non plus ; ni M. Raulin, ni moi. Seulement, nous trouvions que le cocher tardait un peu à ouvrir la portière par laquelle on voyait parfaitement le ciel au zénith, autant qu'on en peut voir par un jour de pluie, à neuf heures du soir. Enfin, on sort de son mieux par une ascension verticale et nous allons demander un peu d'aide pour remettre la voiture en état dans la maison la plus proche, où nous avons pris le thé pendant qu'on remettait la calèche dans la voie étroite qu'elle avait quittée à son grand détriment. Nous n'arrivâmes à Coppet qu'à minuit. Le docteur Mercier étant venu , par hasard, le lendemain et trouvant que madame de Staël avait assez mal à la tête^ lui a fait mettre quelques sangsues. Aujourd'hui dimanche, après sa chute de jeudi, elle est allée à Genève parfaitement remise. Monsieur votre père a pris, de la secousse, un petit rhumatisme dans l'épaule, dont le médecin ne fait aucun cas. M. Raulin a l'oreille déchirée, mais on prétend que c'est pour s'être querellé avec des néo-catholiques qui l'ont mordu sur la question des libertés de TÉglise gallicane. Voilà notre aventure en plaine ; vous qui allez courir par les montagnes^ tâofa
n'en pas faire autant. Vous n'en seriezpas quittes pour si peu.
Voulez-vous dire beaucoup d'amitiés à Othenin et à M. de Sahune. Je ne suis pas du tout consolé de n'être pas avec vous et de ne pas revoir le dernier des Mohicans et sa petite famille.' Ne dites pourtant rien de bien tendre, de ma part, à madame Piscatory qui m'a fermé obstinément sa porte à mon dernier séjour à Paris. Ne lui laissez voir de ma part que des sentiments modérés.
A MADAME LA BARONNE DE LASCOURS
Coppet, 19 octobre 1844.
A présent, chère madajne, il n'y a plus à balancer pour vous et tout le monde a pris au grand sérieux l'espoir de vous voir arriver bientôt. Il va faire beau certainement, car il a plu avec fureur tous ces derniers jours. Déjà tous les chemins sont secs et on ne voit plus un nuage du côté du fort de l'Écluse. On en conclut que c'est bon signe pour votre arrivée, et c'est sans doute par un ordre du jour du commandant de la division rre.
N'êtes- VOUS pas très-émue de nos prodigieux succès en Angleterre? Quand je lisais Thistoire de la rivalité de la France et de l'Angleterre, je ne me doutais pas que je verrais un jour à peu près de mes yeux le lord maire et tous ses conseillers venir complimenter le roi de France avec cette vivacité de langage. Je ne vois pas comment pourront s'y prendre ces deux nations pour s'égorger un beau matin, comme semblent le souhaiter MM. Ledru-Rollin, Garnier-Pagès et Hortensius de Saint-Albin. Si les écrivains de l'opposition veulent absolument voir le parasol de lord Wellington suspendu à la voûte des Invalides, ils n'ont qu'à aller le lui prendre euxmêmes.
Vous avez lu avec plaisir l'article de M. Saisset sur la philosophie d'Alexandrie. Ces gens d'Alexandrie avaient beaucoup d'esprit et d'élévation d'esprit. Ces qualités se conservent sous les croyances les moins raisonnables ; je ne sais pas même si un peu de folie n'anime pas utilement les qualités de l'intelligence. Les siècles trèssensés sont un peu comme les canards ; ils barbotent dans la vie réelle et ne pensent pas à faire usage de leurs ailes. Après tout, peut-être que la droite raison, en grandissant, prend aussi des ailes et fmit par s'élever plus haut que tiQOS
les autres oiseaux de Tair. Elle est toute jeune encore et n'a que très-peu (Je plumes, et ce peu de plumes, il y ^ 4es gens qui les lui veulent arracher à mesure, sous prétexte que les plumes engendrent Tesprit d'orgueil et de rébellion. Avez-vous lu \^ livre même de M. Jules Simon sur Alexandrie? On le dit curieux et bien fait. Je ne Tai point encore commencé. En fait de lectures, quoiqu'on ne fasse à présent pas grand'chose de bon, il est difficile de joindre les deux bouts à la fin de Tannée. On laisse avec regret du monde derrière soi. Il me suffit qu'une chose soit imprimée pour que j'aie envie de la lire. J'ai encore la si^perstition de l'imprimé; je crois toujours que ce doit être quelque chose. J'imagine que cet entraînement pour les livres quels qu'ils soient tient à ce qu'ils sont tous delà même écriture, pour ainsi dire, depuis Descartes jusqu'au dernier feuilleton du dernier journal. Les mauvais prennent par là un peu de l'autorité extérieure des "bons. Voilà pourquoi on a presque envie de croire une nouvelle absurde, dès qu'elle est imprimée. Vous voyez si j'ai l'esprit docile.
Les Sociétés de Missions anglaises reprochent donc au gouvernement français son fanatisme religieux? Je suis assez tranquille à cet égard et
ne crois pas que ce fanatisme aille bien loin. Je crois pourtant que, sur certains points, il se fait vifj et dépasse un peu son impression. Cela ne tourne jamais bien.
Adieu, chère madame, mille et mille respects, avec beaucoup d'impatience de vous voir arriver à Coppet.
A M. RAULIN
Coppet, 25 décembre 1844.
Labuniur , labtmtur anni. J'ai pourtant quelque espérance de vous revoir, mon cher ami, avant le jour de l'an. Nous partons après-demain 27, et, si nous ne gelons en chemin, il faudrait un grand désir de repos pour mettre plus de quatre jours à arriver. Il fait pour le présent un temps très-doux. J'ai passé presque toute la journée à Genève et l'on n'y avait point froid. Vous me direz que l'empereur Napoléon est ainsi parti de Moscou par un temps très-doux. Si nous périssons dans les neiges, vous voudrez bien me faire une notice nécrologique , pas trop longue, pas d'un langage trop vif, quelque chose de modéré, qui a l'air d'en dire moins qu'il n'en pense. C'est
ce qui convient pour un pauvre diable qui a plus d'esprit qu'il n'en montre. Vous voyez que je pense à tout. J'ai fait dans cette course d'hier à la ville treize visites; cela portera malheur à quelqu'un; aussi avais-je cherché à en faire quatorze, mais j'avais épuisé la liste de mes amis.
N'admirez-vous pas comme vous vous plaignez toujours mal à propos ? Mes lettres vous arrivent au moment où partent vos plaintes. Notre correspondance ne va pas au pas, voilà tout. Quand vous vous sentez en règle, vous prenez de l'orgueil, et vous attendez quW vienne vous chercher. *
Sachez que, depuis qu'on vous a vu ici, tout le monde veut être Français. Insensés! qui s'imaginent qu'un papier signé Martin du Nord peut donner ce qui fait que vous tournez la tête à toul le monde. Il y a Français et Français, sachez-le bien. Quoi qu'il en soit, on me demande quelles dém€urches doit faire un citoyen suisse, né ici sous la domination française, et issu, par les femmes, de parents expulsés ou exilés pour cause de religion. Je crois que ce décret de l'Assemblée Constituante n'est pas aujourd'hui en odeur de sainteté auprès de la Justice. Je suis vraiment choqué de l'insolente légèreté avec laquelle une
demi-douzaine de petits substituts de procureurs du roi traitent des ministres protestants qui valent mieux qu'eux pour la science et la gravité des mœurs. Ces petits messieurs font les esprits fprta sur la question de la liberté des cultes. Ils trouvent ridicule ce que le chancelier de THospital a appelé de tous ses vœux. Ce serait une belle histoire à faire que celle des faquins aux diverses époques de la société. On aurait la philosopJiie de rhistoire en caricature, mais aussi sous des formes accessibles par là à toutes les intelligen* ces. Le faquin est partout où il y a une réaction momentanée à quelque grand principe. Il apparaît à la surface des eaux quand elles reprennent leur niveau. Il ne se montre jamais dans la tempête. Il est insolent et paradoxal dès qu'il a les gendarmes pour lui.
De quoi donc vous plaignez-vous quand vous prétendez que je ne vous ai rien dit de nos aventuriers d'Orient? Je vous ai rfitconté promptement et par le menu tout ce que j'en savais. Je vous avertis que les reprqphes n'ont jamais encouragé à bien faire et que je hais le genre grognon. Je ne sais rien de plus insupportable que les gens qui lisent les lettres avec distraction et qui, après, vous reprochent de ne leur avoir rien dit de ce que vous leur racontez très-exacte-
ment. Allez chercher des amis qui aient autant d'exactitude et des amis qui gardent cette exactitude dans la maladie, dans le froid, dans le brouillard, dans l'horizon d'un départ, au milieu des mille, je veux dire, des treize visites que nécessite ce départ. Que vous en avez à votre fi^ise, vous autres gens constitués en dignité, qui faites semblant de travailler et qui prenez l'air grave et occupé dès qu'on vous dit. « Ne* pourriez-vous faire ceci ou cela? » Vous qui vous portez bien et qui en tirez cette conclusion que personne n'est malade , vous croyez peut-être que vous n'êtes pas un hypocrite et vons vous trompez en trompant les autres.
Adieu, mon cher ami. Je reviens avec une humeur de dogue. Je ne compte sur rien durant ce séjour de Paris. Voilà les années qui s'^n yont et chacune apporte une eau moins claire et moins profonde. Les gens qui disent que c'est la peine de vivre, sont, probablement, des gens contents. Bonsoir.
loé
AU MÊME
Paris, l*rjuin 1845.
Je n'ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, combien j'aurais voulu vous voir durant ces tristes temps. Vous savez que j'ai été retenu par un mal qui n'a pourtant nuUe gravité. Je ne vous demande pas comment vous êtes,- car on ne se reconnaît point dans les premiers jours d'un si grand malheur ^ Vous avez le mal qui s'attache aux affections vives, la crainte de n'avoir pas joui assez de la présence de ceux qui ne sont plus ici. Ne vous arrêtez point à cette pensée qui n'est que douloureuse; sans doute, on ne vit avec les siens que dans l'idée cruellement fausse qu'on ne les perdra jamais. Si on était sans cesse en présence de l'idée contraire, le sentiment vif de la fragilité de la vie troublerait tout aussi. Ne vous agitez point de ces souvenirs qui vous trompent.
Mille tendresses, mon pauvre ami.