‹ Mélanges et lettres (volume 3)Chapitre 8 sur 38 · A M.. A. A\'. SCHLEGEL · texte numérisé non relu

A M.. A. A\'. SCHLEGEL

Paris, 21 avril 1844.

Je vous aurais dit plus tôt, si je n'avais été longtemps fort souffrant, tout le plaisir que m*a causé la lecture du petit cahier que je dois à votre bonté. Il y a là le germe d'une foule de beaux ouvrages, et de grandes perspectives au fond de tous ces petits cadres dans lesquels vous avez rapidement esquissé vos pensées. J'aurais un bien vif désir de vous entendre développer tout ce que vous avez indiqué là d'une main ferme et prompte. J'ai toujours les yeux tournés du côté du Rhin ; on voulait m'entraîner à un petit voyage en Orient, mais, si j'avais un moment de santé passable, je préférerais tourner vers Bonn. La probabilité est que je demeurerai dans mon immobilité^ bien malgré moi.

Je crois vous l'avoir déjà fait remarquer. Voltaire avait grand tort de dire :

Faites tous vos vers à Paris Et n'allez point en Allemagne;

je vois qu'on fait même d'excellents vers français en Allemagne et Boileau lui-même n'y trou-

verait point à mordre. Quoi que vous en pensiez, nous sommes très-capables de distinguer vos vers d'avec ceux de Frédéric le Grand, qui n'avait jamais pu acquérir ce tour aisé et dégagé que donne un long séjour dans la société la plus polie d'un pays; et puis, quoiqu'il ait gagné plus de batailles que vous n'avez eu occasion de le taire, je prends la liberté, n'étant pas né dans son royaume, de préférer de beaucoup votre style au sien.

Je n'ose plus vous demander votre avis sur les

questions du jour, depuis que vous m'avez dit

V^e vous n'aimiez pas à écrire sur ces matières.

Je serais pourtant très-curieux de votre opinion

sur la lutte que le clergé et le gouvernement ont

®^ ce moment sur les questions d'instruction

secondaire. La discussion va commencer de-

^^in à la chambre des pairs. Elle sera, je crois,

^*une assez grande vivacité. Vous avez pu voir

P^i* l'attaque de M. de Montalembert quel en sera

'^ ton. Je suis persuadé que vous prendriez à

*^ut cela un vif intérêt si nous avions le bonheur

^^ Vous avoir ici.

Tout ce qui est ici me recommande de vous ^^ire mille tendres compliments.

AU MEME

Paris, 3 mai 1S44.

Nous venons d'avoir à Tlnstitul une séance o M. de Rémusat a lu, sur les origines de la liti rature française, un morceau plein d'esprit et ( vues qui aurait certainement mérité votre int rêt. Les deux volumes qu'il a publiés sur la ph losophie, ii y fit deux ans, sont*iIs tombés soi vos yeux? Il a un esprit très-rare, et c'est grai dommage que cet esprit soit plongé dans cet poussière des batailles parlementaires. Aure vous lu le grand discours par lequel M. Cousio ouvert le débat sur l'instruction secondaire? 1 pauvre philosophie est poursuivie pour le qua d'heure par une demi -douzaine d'esprits < travers qui la prennent pour un chien enrag Ce qui est certain, c'est que, en traquant le chi< le plus doux, on fmit par le rendre méchant.

Voulez-vous bien me permettre de vous di que vous me traitez fort mal? Vous me refus toute conversation sur les sujets de philosopti et de littérature. Mon admiration très-sincère déjà bien ancienne mériterait, en bonne justic

UQ traitement plus doux. Vous avez la bonté de me dire, il est vrai : « Venez à Bonn et je vous répondrai sur tous les sujets 9, mais il est cruel de dire à un pauvre homme qui ne peut pas faire dix lieues sans être fort souffrant : a Je ne vous dirai rien, si vous ne faites cent cinquante lieues au grand galop de la malle-poste. » Je me recommande donc à votre infinie miséricorde. Mille tendres respects.

xnv.

A M. RAVLIN.

Gurcy, 28 juin 1814.

Comment, mon cher ami, vous êtes donc livré à Tracassin ? Il se sera dit : « Le voilà à Reims ; il a des affaires ; il faut aller et venir ; donnonslui un rhumatisme et un médecin. Le rhumatisme agira au dedans, le médecin au dehors , et ce Raulin enragera. > Vous aurez pris froid en causant de VEnfer et des excommunications avec votre archevêque. Tâchez donc de n'être plus malade et écrivez que vous vous portez mieux. Vous pouvez être certain que toutes les églises de Paris vont faire dire pour votre rétablissement

des messes en mauvaise musique, et les demoiselles de votre Paraclet vont consacrer à prier pour vous les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.

Tout cela est bel et bon, mais je n'aime pas que vous ayez la tête faible. Je ne peux pas m'ôter de Tesprit que c'est pour avoir trop causé avec votre archevêque. Oui, sans doute, c'est M. Thiers qui fait le rapport (sur l'instruction secondaire). Où est le grand mal, je vous prie? C'est un des plus ardents catholiques que je connaisse. Personne n'admire plus que lui l'admirable organi» sation du catholicisme. Ne le lui avez-vous pas entendu dire cent fois? De plus, il n'aime guèrô la philosophie ; il hait les idéologues, ne le savez-vous pas? Voilà bien des garanties pour ceux qui craignent qu'on ne brûle le Temple avec les torches de la raison.

Je ne sais rien de Paris, sinon que tous ces députés s'embarrassent les jambes dans les rails de chemin de fer. Il est certain que ce ne sont pas les règles de la géographie physique que l'on consulte pour déterminer la courbe des chemins de fer. lies lignes qu'ils décriront seront en raison directe du crédit de chaque député. Après tout, l'esprit qu'il y a dans Paris ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête et je ne crois pas

que, sauf le préjugé reçu, il y ailla moindre différence entre le bavardage de Nevers et de Bordeaux et le bavardage de Paris. Je vous prie, cependant 9 de n'être jamais préfet , puisque je réside habituellement à Paris. Tout en vous écrivant ces sottises, je suis toujours traversé par cette idée que Ton ne doit pas être malade. Consultez donc sérieusement. Je ne fais pas grand cas d'une douleur au genou qui vous empêche- ^it un jour ou deux d'aller à vêpres, mais il ne fiiut pas avoir la fièvre, ou bien, Iraitez-la^ et bien.

Mon dessein est de rester ici jusqu'aux premiers jours de juillet, à peu près le temps que ^ous comptez passer à Reims. Il n'y a plus trace *^ Comédie ici. L'Église gallicane ne saurait qui ^^communier. J'entends excommunier d'une ®>^Oommunication de société, puisqu'il s'agissait ^^ïxxplement d'une comédie dé société. Vous ai-je ^it que je trouvais mauvais cet empressement mettent les membres de l'Université à faire 'S visites à la commission anti-sacristine. lisse ^^tMent l'air de plaideurs. On fait des visites à juge lorsqu'on a une affaire embrouillée, is on ne fait pas de visites pour de pareilles ^u^estions. Socrate ne mettait point de cartes ^Viez les juges des cours et tribunaux d'A-

thènes. Vous me diree que Socrate a mal fini. Adieu, mon cher ami. Avet-vous des nouvelles et des rapports exacts sur la communauté que vous dirigez. Vous êtes le Singlin de ce Port- Royal , toutes choses égales ; mais n'ayez doue plus ce sentiment de fatigue et écrivez-moi que vous vous portas tout à fait bien.

A MADAME LA BARONNE DE STAËL

Paris, s septembre 1844.

Vous sentîteS'Yous un peu d'orgueil d'avoir, avec neuf mille hommes , culbuté toute la cavalerie du Maroc à la bataille d'isly? Vous vouliez, sans doute, avoir le parasol du fils de TEmpereur? C'est, dit-on, le plus joli des parasols. Il n'ira pas dans les mains des belles dames. On le mettra à la voûte des Invalides avec tous les petits lambeaux d'or et de soie déchirés par le canon à Lodi, à léna, à Essling. Quelle destinée pour un parasol! Nous sommes à présent dans la fumée de la poudre; nous sommes noirs comme des diables; nous saccageons les villes. On dit que tout cela finira bien. Ceux qui ont vu M. Guizot

disent qu'il a Fair rayonuaat* L'Buropa ne sera pas en feu cette année.

C'est toujours demain que M. et madame d'Haussonville partent pour leur pèlerinage au temple de Thésée et à rAcro-Corinthe. Madame d*Haussonville se prépare héroïquement au mal de mer. Je m'obstine toujours i trouver que c est bien loin et bien fatigant pour elle. Sans qu'il y ait le moindre danger, la mer est très*rude par Téquinoxe. Le sort n'en est pas moins jeté et la malle^oste les emportera demain au grand galop.

Vous aurez le Choix de lettres morales de Voir taire. J'ai examiné les volumes. Ce sont des extraits encore intéressants, mais considérablement mutilés. C'est un Voltaire sage, un lion à qui on a coupé la crinière, arraché les dents, tranché la queue et rogné les ongles. Ce Voltairelà pourrait entrer dans une sacristie et passer trois mois dans le couvent du Sacré-Cœur sans qu'il scandalisât personne. C'est un animal fort doux. C'est seulement dommage de ne pas voir le lion bondissant, rugissant, secouant sa crinière, montrant ses quarante dents au clergé de France. Ce que vous aure2, c'est un lion habillé en fille, les yeux baissés, les mains modestement croisées sur son sac à ouvrage, et, pourtant, au

coin de la bouche et dans les yeux un je ne sais quoi qui n*est pas de bon augure. Il se fait ici une commission pour élever une statue à Vol* taire, mais non pas à ce Voltaire hypocrite.

Vous me demandez pour monsieur votre père un livre qui remplace M. d'Estourmel. Je regarde par tout l'univers si je trouverai un livre récent, sérieux et intéressant. Il n'y a pas même de roman intéressant. Les livres sérieux sont sérieux comme des ânes qu'on étrille et comme des ânes qu'ils sont. Si j'avais du talent, si j'étais sérieux et intéressant, je ferais ce livre uniquement pour distraire M. Vernet. Vous savez, du reste, qu'il me manque plus d'une chose pour réussir dans cette entreprise. Après tout, je chercherai jusqu'au dernier jout ce livre amusant et sérieux.

A MADAME d'hAUSSON VILLE.

Coppet, 6 octobre 1844.

Vous êtes bien bonne de n'oublier personne, même à la vue de Malte et aux portes de la Grèce. J'espérais qu'à force d'avoir prévu les horreurs d'une longue navigation, vous y échapperiez en

réalité ; je vois bien que ce n'est pas non plus un moyen infaillible de détourner les maux que de les prévoir. On ne peut pourtant guère s'empêcher d'avoir quelque confiance dans les prédictions pour éviter les choses qu'on redoute. Votre mari n'a donc pas.voulu entendre ce cri plaintif : Italiam ! Italiam ! que vous jetiez en vue des côtes de l'Italie. Salve magna parois frugum^ sahirnia tellus ! En mot à mot : Salut 1 terre antique où F on n aurait point mal au cœur! Énée avait peut-être une émotion du même genre quand il saluait les rivages de ce pays, mais le mal de mer n'est jamais entré dans un hexamètre du temps d'Auguste. Est-ce que vous avez répété les vers de M. de Musset dans le vieux port de Civita-Vecchia ? Si vous avez vu là M. Limperani, consul de France, il ne vous aura point parlé en vers, et je ne crois pas que le seuil désert de la campagne de Rome le fasse rêver à la manière de M. de Chateaubriand. M. Lysimaque n'est pas poëte non plus, bien qu'il soit, je pense, d'origine grecque. Après tout, il ne faut pas' vous attendre à rencontrer beaucoup de poëtes sur votre chemin. Ce sont les gens du Nord qui sont poëtes aujourd'hui, s'il y en a. Il faut être bien vêtu, bien nourri, libre et bien portant pour chanter des airs mélancoliques à la vue des ruines ; et

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