XVIII NOTICES
n'aurait rien à envier aux plus brillantes de ces conversations dont vous avez été souvent le témoin charmé. Pour deux ou trois amis que nous étions là, M. Doudan y déployait, avec cette fraîcheur de jeunesse que la maturité ternit toujours un peu, tout ce que vous avez pu lui connaître de profondeur et de délicatesse d'esprit, de grâce et de séduction. Et quels étaient ces amis? je n'en nommerai qu'un seul qui, après avoir été le fidèle et inséparable camarade de M. Doudan dans toutes les phases de sa vie, ne lui a survécu, hélas! que de bien peu de mois, M. Saint- Marc-Girardin.
Doudan, Saint-Marc Girardin ! Deux noms qui, tant qu'il plaira à Dieu de me conserver en ce monde où j'ai déjà tant vécu, resteront associés dans ma mémoire et dans mon cœur aux plus doux souvenirs de ma jeunesse. On s'aime plus tard, on s'aime tou-. jours, lorsque l'on s'est véritablement aimé ; on ne s'aime pas comme on s'aime à vingt ans.
Si vous saviez, monsieur, combien nous étions peu préoccupés de ce qu'on appelle un avenir, une carrière, une fortune ! Le plus pauvre de nous tous, Doudan nous surpassait encore en insouciance du lendemain. Logé comme je vous l'ai dit, nourri ordinairement au collège, vêtu d'une redingote de drap bleu à collet de velours usé, sous laquelle son image me revient toujours à l'esprit, il n'avait pas plus tôt touché le mois de ses modestes appointements qu'il en achetait un des bons livres qui paraissaient à cette glorieuse et féconde époque. La joie éclatait alors sur son visage; pendant huit jours on ne lui aurait pas
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arrache pour un trésor son livre tout neuf. Les huit jours passés, il n'y tenait pas plus qu'à autre chose, et, si l'on avait l'effronterie de le lui demander, ce qui m'est arrivé plus d'une fois, il le donnait avec une facilité qui me confondait.
Cette insouciance de l'avenir, trop naturelle à la jeunesse, si je la loue, c'est qu'en vérité la paresse, la dissipation, le plaisir n'y entraient pour rien. L'enjouement n'était que dans l'esprit. Puisque je parle de M. Doudan, permettez -moi de ne le pas séparer d'amis qui ne faisaient qu'un avec lui ; tout était sérieux dans le fond de notre vie. Les soirées de la rue des Sept- Voies, quelques promenades au jardin du Luxembourg, de longues conversations politiques et littéraires en faisaient les plus vives distractions. C'était sous la Restauration, de 1820 à 1825 à peu près. J'ignore ce qui occupe les jeunes gens aux tristes heures actuelles; me voilà trop loin d'eux. S'ils se font encore de généreuses illusions*, s'ils croient pour leur pays et pour eux-mêmes à un avenir de grandeur et de liberté salutaire, s'ils rêvent art, poésie, éloquence, ils y ont, je le reconnais de bon cœur, plus de mérite que nous. Tout respirait un air de progrès si naturel et si sûr dans ces belles années delà Restauration ! M. Doudan était libéral, ai-je besoin de vous le dire? Nous étions tous libéraux alors, non d'un libéralisme de clubs et de sociétés secrètes; celui-là, dans notre candeur, nous le connaissions à peine ; nous aurions plutôt poussé la simplicité jusqu'à en nier l'existence; le nôtre, nous le puisions à une source plus pure, à l'école des Royer- Collard, des Rroglie, des Foy, des Benjamin Constant