A PROPOS DE LA BIBLE DE VENCE
Une religion qu'on cesse de croire ne cesse pas de longtemps de troubler l'âme ; on peut dire de celui qui passe d'une croyance positive à l'incrédulité, comme d'Assuérus :
Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.
Naigeon raconte quelque part que Diderot donnait à là Bible une place distinguée dans sa bibliothèque ; cet hommage un peu hautain fait à un pareil livre prouve que Diderot était plus hardi que beaucoup d'autres, et qu'il dormait tranquillement à côté de l'ennemi. J'imagine que la foule de ses disciples, au dix-huitième siècle, n'imitait guère cette impartialité dédaigneuse ; écoutez-les parler des dogmes du christianisme ; à en juger par le mépris qu'ils affccteut. il n'est
question que de fantômes bons à faire peur aux. enfants ; mais à voir l'ardeur de leur attaque, les coups désespérés qu'ils portent, on a envie de croire qu'il y a là plus qu'ils ne disent. Je crois bien distinguer que leur voix tremble quand ils crient : « N'ayez pas peur. »
Il est bien entendu que ce fait ne décide point de la vérité d'une religion , mais c'est au moins un témoignage de sa force ; il ne faut pourtant pas dédaigner ce qui commande avec tant d'empire ; il y a là une supériorité quelconque qu'il s'agit de démêler, et si le genre humain se laisse toujours prendre aux religions positives, il faut qu'il ait quelque bonne raison pour cela, à moins qu'un philosophe ne s'en vienne déclarer, comme Lemierre, le jour de la chute d'une de ses pièces , « que le genre humain est un sot et un ivrogne. »
Il est arrivé à la philosophie de se vanter qu'elle remplacerait un jour toute religion. Même au dernier siècle, les mathématiques y avaient bien aussi quelque petite prétention. Au fond de l'âme, Condillac croyait qu'on sortait meilleur d'une bonne leçon d'algèbre que de la messe, et si Condillac le nie, voici le baron d'Holbach qui ne fera pas difficulté d'en convenir. Il n'y a rien de tel que les niais d'un parti
pour avouer le secret de leur système. En un mot, et pour ne rien exagérer, une analyse bien exacte de l'âme, avec les conséquences qui en dérivent est, dit-on, autant au-dessus d'une religion qu'une idée claire est au-dessus d'une idée confuse.
Pour chercher jusqu'à quel point est fondée cette assertion un peu tranchante, il faut tâcher de voir comment la philosophie s'y prend avec l'homme qu'elle a la prétention de diriger, et comment s'y prend à son tour une religion.
Il est nécessaire d'écarter d'abord les divers systèmes de philosophie de l'antiquité. Sans doute on ne peut nier que plusieurs de ces systèmes n'aient influé sur la conduite morale d'un grand nombre d'hommes, qu'ils ne les aient dirigés dans la pratique de la vie; mais ces philosophes n'ont garde d'être purement scientifiques dans la rigueur du mot. Le raisonnement n'y est souvent qu'un prétexte maladroit pour arriver à ce que l'austérité de la science appelle une hypothèse, et cette hypothèse est théologique. Il y a toujours une religion cachée au fond du système, et c'est elle qui règne de son propre droit quand le raisonnement croit régner. La plupart des philosophies anciennes procèdent à la ma-
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nière des poètes qui font laborieusement un mauvais vers pour en amener un bon qu'ils ont trouvé sans travail. Elles cherchent les prémisses d'un syllogisme dont elles tenaient d'avance la conséquence.
Mais avec le progrès du temps, la philosophie devient plus exigeante avec elle-même. Elle prétend à plus de rigueur. Un peu à la fois elle en vient à prendre rang parmi les sciences exactes. Dès lors, comme toute science, elle rompt en visière avec l'imagination et la sensibilité ; elle les met à la porte comme on fait à des enfants bruyants quand on veut se mettre au travail ; elle les chasse justement comme Platon chassait les poètes de sa république. Une fois le raisonnement pur ainsi laissé à lui-même, on voit beau jeu ; il jette un regard sévère autour de lui ; il entend n'être dupe de rien ; s'il observe une fleur, crainte de séduction, il ne tiendra compte ni de son parfum, ni de son éclat. Il va droit à ce qu'il nomme la substance.
Vous lui avez livré un monde pompeux, animé, brillant de mille couleurs ; il vous rend en échange, après mûr examen, des forces et des lois. La philosophie opère sur le monde comme fait le mathématicien sur la musique. Il sait décomposer les sons ; il n'y a pas une combinai-
son de notes dont l'acoustique ne rende raison à sa manière, mais qu'elle dise pourquoi la Marseillaise faisait bondir le cœur des soldats de la république? Il semble que dans toutes choses il y ait un nœud inextricable, qu'on coupe ici-bas quand on croit le délier, mais dont la main de Dieu seul aie secret. Le monde parle à l'homme un langage qu'aucune des facultés de l'âme n'entend complètement toute seule ; l'imagination comprend un mot, la sensibilité un autre, la raison épelle le troisième. Il n'y a pas trop de toutes les trois pour déchiffrer; quand l'une d'elles veut aller toute seule, elle ne comprend rien, et pour paraître un peu plus habile, elle invente au lieu de lire.
On le voit, la science est toujours incomplète et étroite par la nature même de son procédé ; elle marche sur la foi du raisonnement pur ; elle ne songe guère aux autres facultés que pour en faire des objets de son examen. Quand de sa voix rude et sèche elle s'adresse à l'imagination ou à la sensibilité pour les régir, celles-ci ne comprennent rien du tout à son langage. On ne peut pas recommencer tous les jours le miracle de saint Rémi, qui convertissait en leur parlant latin les soldats germains de Clovis. Quand l'homme en appelle au Ciel, c'est qu'il souffre,
c'est qu'il craint, c'est qu'il est agité. L'ontologie et la psychologie n'y peuvent pas grand'chose ; elles lui tendent une main si froide qu'il la repousse :
Son ombre vers mon lit a paru se baisser,
Et moi je lui tendais les bras pour l'embrasser ;
Mais je n'ai plus trouvé, etc.
C'est pour cela peut-être que les livres de morale, quand ils ne sont que les corollaires des principes de la philosophie, sont frappés d'impuissance. A vrai dire, il n'y a de moralistes que les poëtes et les écrivains religieux. Je ne sais quelle défiance saisit l'âme, lorsque la logique toute seule veut s'emparer d'elle. Alors nous commençons presque à croire un peu moins ce qui nous est un peu mieux prouvé. Une sorte d'instinct nous avertit qu'une seule faculté de l'esprit ne saurait nous mener sans péril ni bien haut, ni bien loin. Les croyances morales perdent pour ainsi dire le duvet qui les colore, quand tout autre que la religion ou la poésie ose y porter la main.
Pourquoi les moralistes philosophes, qui pour la plupart supposent l'homme naturellement bon, sont-ils cependant pleins de misanthropie et de découragement? Pourquoi aussi les livres religieux, qui supposent l'homme corrompu dès
sa naissance, sont-ils cependant tout animés de zèle et d'espérance? N'y a-t-il pas là plus que la différence des opinions sur la grâce ? Chacun n'aurait-il pas conscience de ce que vaut l'instrument de réforme qu'il a dans les mains?
C'est qu'en effet une religion, qu'elle soit ou non mêlée d'erreurs, s'adresse du moins à l'homme tout entier. Elle ne commence pas par frapper d'interdit la moitié de son être; elle lui parle le langage du bon sens ; à sa voix il reconnaît une sœur, il s'entend avec elle ; sévère ou non dans ses préceptes, elle comprend tout ce qu'il éprouve, et n'est pas plus sceptique que lui sur ses croyances primitives. Là où commencent ses mystères, la philosophie n'en sait pas davantage, car là aussi elle a posé des problèmes qu'elle déclare insolubles. Mais, tandis que la science relègue Dieu par delà les cieux, les doctrines religieuses lui laissent avec l'âme humaine cette sublime familiarité dont elle a besoin et qu'elle ose lui demander. Quelle nation, dit Moïse aux Juifs, a comme nous son Dieu si près d'elle ? Autant en peut dire une religion positive à tous les systèmes abstraits.
Lisez les Psaumes. Le poëte, dans l'admirable confusion de sa pensée, en appelle à tout à la fois, et des voix sortent de partout pour répon-
dre de la sagesse et de la bonté de Dieu; on le sent présent comme l'air qui nous environne et que nous respirons. Peut-être est-ce ainsi qu'il faut le chercher ? Dans le monde moral comme dans le monde physique, il y a comme une synthèse magnifique qui résiste à toute décomposition. Huber a consacré bien des veilles à reconnaître, à deviner la structure et l'instinct des insectes : qu'importe? Voici que son livre en dit moins sur les merveilles de la nature qu'une troupe de moucherons qui dansent en chœur, comme au bruit d'une musique lointaine, dans un rayon du soleil couchant.
Personne ne conteste l'influence que peut avoir sur les dispositions morales de l'homme la méditation habituelle des livres religieux ; seulement on explique cette influence de diverses manières : le croyant insiste sur l'effet de la Grâce divine ; suivant lui, c'est l'Esprit Saint qui veille à côté de ses pages, tout prêt à en développer le sens quand on l'invoque avec foi. A son tour, le philosophe voit surtout dans la puissance des Écritures, la toute-puissance de l'imagination de Thomme. Quand ces deux explications sont exclusives, toutes deux sont sans doute erronées. C'est un tort de la science de vouloir rendre compte de tout par les lois naturelles.
Il se passe dans l'homme des révolutions, nonseulement inexplicables pour elle, mais qui contredisent tout ce qu'elle sait. C'est un tort aussi des personnes religieuses de se refuser à reconnaître, dans de certaines limites, l'empire des lois naturelles sur les faits moraux ; après tout, ces lois sont aussi l'œuvre de Dieu, il n'y a donc pas tant à s'en effaroucher. C'est le cas d'appliquer aux miracles le précepte d'Horace sur la tragédie :
Nec Deus intersit nisi digîius vindice nodus.
Sans donner un aperçu pour un principe, peutêtre peut-on se hasarder à dire qu'une partie de la puissance des livres qui servent de fondements à la religion, est dans le vague même de leur rédaction. Ils sont écrits pour la plupart dans une langue abondante en formes poétiques, pauvre d'expressions précises ; ils viennent de loin tout couverts de la poussière des siècles. Leurs récits sont souvent d'une grande brièveté, ou bien seulement amplifiés à la manière des poètes ; partout enfin les couleurs ont plus de vivacité que le dessin n'a de correction. De moment en moment des mots qui redisent la puissance de Dieu, la faiblesse de l'homme, la victoire assurée au bien sur le mal, et ces mots
jettent sur l'ensemble une lumière sublime, mais pourtant un peu douteuse ; aussi, qu'un homme de sang-froid, préoccupé d'autre chose, peu disposé à croire à la divinité de ces livres, vienne à les parcourir, il est fort probable qu'il ne sera frappé que de la confusion tout extérieure qui y règne. Toutes ces grandes figures restent immobiles devant lui ; il ne leur demande rien, elles n'ont rien à lui dire. Mais que demain il revienne en face de ce spectacle, l'âme pénétrée de l'idée que Dieu y préside, aussitôt tout s'anime; ces pages divines s'illuminent soudainement, elles confirment, elles éveillent mille nobles pensées. Si la lettre est rebelle, l'allégorie prend sa place ; rien pourtant n'a changé, rien, excepté le cœur de celui qui lit. C'est comme la nature dont les merveilles émeuvent les âmes tendres et laissent froid celui qui n'est occupé que des intérêts du monde. Il faut donc presque toujours aborder de pareils livres avec la préméditation d'y rencontrer ce qui émeut, pour l'y rencontrer: Cherchez et vous trouverez, c'est aussi dans ce sens qu'on peut entendre ces paroles. Voilà une des raisons pour lesquelles les Écritures suivent pas à pas les progrès moraux des sociétés, et grandissent avec les siècles qui se perfectionnent. Il n'est point de vérité morale,
quelque subtile qu'elle paraisse, quelque finesse d'intelligence qu'elle suppose, qui ne trouve sa confirmation dans les livres de la loi. Après avoir saisines natures rudes et incultes des conquérants delà Gaule, ils satisfaisaient encore les grands et nobles esprits de Port-Royal. Ainsi que les apôtres aux premiers jours de l'Église, ils parlent mille langues diverses, selon le besoin de ceux qui y ont recours.
Mais il y a plus ; souvent des textes qui n'ont aucun rapport apparent avec la situation de celui qui les entend, viennent tout à coup mettre le calme ou le trouble dans son âme. Ils éveillent le remords, ils apaisent la douleur, et l'on ne saurait dire d'où est partie la voix qui a produit ces changements subits. Celui qui les éprouve n'en sait pas plus que les autres ; ce phénomène moral n'est cependant pas non plus tout à fait inexplicable. Hors de la sphère religieuse, il se passe souvent en nous des faits analogues ; un bruit, une inflexion de voix nous rappellent subitement des scènes de notre vie disparues depuis longtemps de notre mémoire ; le passé renaît avec toutes ses couleurs ; des sentiments qui sommeillaient depuis des années se raniment et nous cherchons inutilement quel rapport peut exister entre ces souvenirs et ce qui
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les a évoqués. C'est une espèce d'enchantement. L'association des idées est comme l'histoire du prince qui vient réveiller, après cent ans, au fond de son palais, la Belle au bois dormant et toute sa brillante cour. Fox, dit-on, s'animait aux luttes de la tribune en lisant les lettres de madame de Sévigné. Comment la pensée légère et gracieuse d'une femme de la cour de Louis XIV allait-elle éveiller ces paroles puissantes qui interdisaient M. Pitt, et qui faisaient applaudir le Parlement d'Angleterre au nom de M. de Lafayette! Qui dira si la Providence n'a pas jeté çà et là dans les Écritures de ces paroles, de ces tableaux qui réveillent l'instinct moral, et qui font renaître, on ne sait comment, le souvenir effacé d'un monde meilleur et plus pur.
Il est vrai que cette flexibilité de sens dans les livres saints a bien aussi ses périls. S'il ne faut point toujours s'attacher durement à la lettre, il ne faut pas non plus prendre les textes comme les cloches qui disent tout ce qu'on veut et les faire abonder dans son sens. C'est ainsi que madame Guyon, avec un esprit subtil et une imagination ardente, est tombée dans des égarements théologiques qu'on ne connaît plus que par les épigrammes de Voltaire. Mais en même temps il y a bien des pages de ses livres où cette libre
interprétation de la Bible est pleine de grandeur et de vérité. Pour le dire en passant, il serait à désirer qu'une main pieuse et habile détachât ces pages de l'immense collection de ses Œuvres et fît connaître ce qui méritait d'étonner Fénelon.
Que conclure de tout ceci ? Que rien n'est à négliger dans de si hautes études ; qu'il faut tour à tour consulter la lettre et l'esprit des Écritures, et les éclaircir l'un par l'autre. Les interprétations mystiques ont leur vérité ; mais, de même que la philosophie fait fausse route quand elle ne prend pour guide que le raisonnement, tout de même aussi l'enthousiasme s'égare quand le fil logique ne le soutient plus. Pour aller haut et loin, la condition de l'imagination, c'est de rester fidèle au sens commun. Qu'elle ne le repousse pas ; car, si elle vaut mieux que lui, elle n'a de valeur qu'avec lui. La corde qui retient le cerfvolant semble être un obstacle à son vol ; mais coupez la corde, et tout tombe par terre.
Il faut donc savoir gré de tous les travaux qui tendent à éclaircir le sens des livres sacrés, et surtout sous le point de vue historique et philologique. Aussi la publication nouvelle de la Bible de Vence nous paraît une entreprise utile et digne de reconnaissance. La traduction française en regard de la version latine est peut-être trop pa-
raphrasée, mais on trouve dans cet ouvrage un grand nombre de notes savantes, et beaucoup de dissertations historiques qui seront lues avec fruit. Il est à regretter, toutefois, que les nou veaux éditeurs se soient presque toujours bornés à extraire les commentaires de D. Calmet. Les travaux des Allemands, depuis deux siècles, sur la critique sacrée, méritaient d'être consultés et reproduits. Il est possible qu'on ait craint de sortir par là des bornes d'une sévère orthodoxie. Les Allemands ont quelque chose de novateur dans leur manière d'étudier l'antiquité. L'histoire sacrée elle-même est examinée chez eux dans cet esprit. Ils soulèvent par conscience tant d'objections à leurs propres idées, qu'on peut craindre de faire naître le doute en montrant comment ils établissent leur conviction ; mais c'est un tort de s'effrayer de cet examen hardi, quoique respectueux. C'est aujourd'hui l'épreuve nécessaire de toutes les vérités. Écarter à dessein les objections est plus périlleux que les combattre. Prœfulgebant, eo ipso quod non vuehantur.