DES PRINCIPES DU DROIT PENAL
C'est en 1764 que Beecaria fit paraître son Traité des Délits et des Peines. Chacun sait le succès de ce livre, traduit dans toutes les langues, commenté par Voltaire, imité, reproduit sous mille formes. Beecaria n'attaque qu'en masse les effroyables abus de la législation criminelle du temps. En le relisant, on serait tenté de dire qu'il est vague et déclamatoire ; on y trouve plus de colère que de science, plus de bons sentiments que de puissance d'esprit. Mais quand le mal est immense, comme à l'époque où Beecaria écrivait, quand ce mal a tout envahi, les ressources du savoir et de la dialectique sont impuissantes. Devant la torture, le feu, la roue, on en appelle à l'indignation publique. Ce qu'on trouve, ce sont des paroles vives et éloquentes, et non pas des raisonnements subtils. Je ne sais quel philanthrope
du temps est allé observer curieusement les convulsions de Damiens sur la roue : il n'y a pas besoin d'y regarder de si près pour se convaincre que, quelle que soit la grandeur du crime du coupable, un pareil supplice est un crime aussi de la part de celui qui l'inflige.
L'état de la justice pénale, au dix-huitième siècle, absout Beccaria des défauts qu'on croirait trouver dans son livre. Le reproche de déclamation ne peut s'adresser avec justice aux époques où la société est dévorée par des abus que la force seule peut détruire. La plupart des écrits du dix-huitième siècle sont inspirés par cette situation violente. Ce sont des cris d'alarme et de douleur; puis viennent les révolutions, qui font avec l'épée ce que la logique n'aurait pu faire. Après que les grandes réformes se sont opérées par ces crises violentes et nécessaires, le mal reste encore, mais partiel, caché sous le bien qui en a triomphé.
C'est le moment d'un examen calme, c'est le moment où il ne faut plus avoir recours qu'aux procédés réguliers de la science, où il faut amener patiemment au grand jour les erreurs qui se dérobent encore aux regards. Alors commence légitimement le dédain pour tous les livres qui voudraient renverser ce qui est, sans savoir rien
COURS DE DROIT l'KNAL DE M. ROSSI. 17
y substituer. En tout il faut bien augurer du progrès moral d'une société où, sur tous les sujets, l'emportement du langage devient une raison de défiance pour le public, où il exige avant tout l'étude approfondie, l'examen sagace et réfléchi de chaque question d'intérêt général.
A soixante ans de distance, voilà deux livres sur le même sujet, celui de Beccaria et celui de M. Rossi. Si l'un a produit un prodigieux effet, l'autre aussi, on ne peut en douter, aura une influence marquée sur la réforme des lois criminelles, un jour ou l'autre, car rien ne se fait brusquement dans les temps ordinaires. Mais enfin, il n'y a de rapport entre ces deux livres que leur titre, et pourquoi? A part la différence des esprits, parce qu'il y a toute une révolution sociale dans cet intervalle, et que cette révolution a balayé le terrain.
Beccaria parle au nom de l'humanité méconnue, tout ému des horribles spectacles dont chaque jour ses yeux étaient frappés. Cherchez seulement dans ces pages ce que de tels désordres peuvent inspirer à tout homme de cœur et de talent, qui n'a pas besoin d'étudier pour frémir et communiquer son émotion. M. Rossi, au contraire, sous l'empire d'une législation moins rude, dominé, comme Beccaria, par un sentiment
élevé, mais plus tranquille, analyse tout avec une patience et une sagacité infinie. Il n'y a pas une nuance qui lui échappe dans le problème le plus compliqué ; son esprit se glisse, pour ainsi dire, dans les nœuds les plus serrés d'une question. Si fine que soit une idée, il sait la faire ressortir, la mettre en saillie ; aussi loin qu'aille se cacher une erreur, il la suit dans ses détours les plus obscurs. Il n'a pas fait comme son illustre compatriote, un pamphlet éloquent. On voit qu'il a vécu dans des temps meilleurs.
Patience cependant. Si notre législation criminelle vaut mieux, elle n'est certes pas encore exempte de vices qu'il faut signaler. Nous essayerons bientôt d'y faire l'application des savantes théories exposées par M. Rossi. Quoiqu'étranger à notre pays, il a souvent et comme involontairement été amené à l'examen des bases de notre jurisprudence criminelle. M. Rossi a professé avec éclat à la Faculté de Bologne. C'est hors de son pays qu'il publie son livre. Triste sort de cette Italie qui ne se lasse point de prodiguer les hommes distingués, et ne sait en tirer pour ellemême qu'une gloire stérile qui ne console pas de l'esclavage.
Nous voudrions suivre rapidement M. Rossi dans les questions qui se rapportent le plus di-
rectement à notre système pénal. Peut-être serons-nous pour un moment forcés d'intervertir l'ordre qu'il a dû se tracer. Nous voudrions, tel qu'il est, examiner le cours d'un procès criminel en France, et le comparer à ce qu'il devrait être depuis l'instruction jusqu'à l'application de la peine : cet exposé peut n'être pas sans quelque utilité. Nous commencerons par la procédure. C'est devancer un peu la marche de M. Rossi; mais nous y reviendrons bientôt. La théorie doit débuter par l'examen du droit de punir. Dans l'application, il faut bien débuter par la procédure.
Qu'est-ce qu'un accusé? Innocent ou coupable, c'est très-certainement un homme qui a intérêt à être absous. Quel est le but d'une procédure? Tout aussi simplement, non pas de trouver l'accusé coupable, mais de vérifier s'il l'est réellement. Or, quel est le procédé à suivre en pareil cas? Trois moyens se présentent, non pas tous les trois également simples, également conformes à la justice et à l'humanité, mais tous trois plus ou moins usités dans le monde.
Je soupçonne un homme de m'avoir volé ; tout d'abord je m'assure de lui si je peux; je l'empêche de se sauver. Mais irai-je premièrement à lui, le prier de me dire s'il m'a bien réellement
volé? — Non. — Je chercherai les témoins, s'il y en a; je recueillerai tontes les preuves, tous les indices, puis je le ferai venir, et je lui dirai : Voilà ce dont je vous accuse; justifiez-vous si vous pouvez. Je le laisserai parler tranquillement, l'écoutant avec défiance, mais accueillant les preuves de son innocence, s'il ena;s'iln'enapas, gardant la conviction qui résulte des témoignages que j'ai recueillis, je le tiens pour un voleur. C'est la marche qu'indique le bon sens, c'est la procédure anglaise.
Je peux pourtant m'y prendre d'une autre façon : puisque je suis le plus fort, je fais enchaîner l'homme soupçonné, je le bats, et, tout en frappant, je lui dis : Si tu ne m'avoues pas si tu es coupable ou non (la question est singulièrement posée, mais il faut qu'elle le soit ainsi), si tu ne m'avoues pas si tu es coupable ou non, tu seras roué de coups. Si je frappe assez fort pour le forcer à s'accuser, tout va bien, il est coupable. S'il résiste, force sera de le reconnaître pour innocent. C'est la procédure de l'Inquisition, qui ne pouvait pas s'y prendre autrement pour des crimes qui ne se passent qu'au fond de la conscience. C'est aussi la procédure française au dix-huitième siècle. Quand l'abbé Morellet donna à M. de Malesherbes son Manuel des inquisiteurs,
M. de Malesherbes lui dit, après l'avoir lu : C'est tout juste comme chez nous.
Reste une troisième façon d'agir, plus douce que la seconde, mais à peu près aussi absurde. Tenir le prétendu voleur dans un lieu isolé, lui retrancher toutes communications, lui adresser chaque jour questions sur questions, lui faire grand'peur s'il n'avoue pas, avoir l'air de s'adoucir quand il semblera s'accuser. — Il faudra être bien peu habile si l'on ne finit pas par le mettre en contradiction avec lui-même, et alors : Oh ! oh! misérable, vous mentez, vous avez donc quelque chose à cacher. Je doutais de ce qu'on disait de vous ; mais à présent j'en suis sûr. — Admirable logique, qui est, soit dit sans manquer de respect au dix-neuvième siècle, le fond de la procédure des tribunaux français. C'est encore l'Inquisition, moins la torture. — Le principe de l'ancienne jurisprudence a disparu, les habitudes inquisitoriales sont restées. Pour s'en convaincre, que l'on compare une affaire criminelle jugée en Angleterre avec les séances de nos Cours d'assises.
A Londres, l'accusé reste en prison jusqu'à l'heure du débat public, sans entendre parler du juge d'instruction, sans subir d'interrogatoire, communiquant d'ailleurs librement avec qui il
lui plaît. Quand le débat s'engage en la présence du jury, il parle si bon lui semble ; mais jamais une question ne lui est adressée. Les témoins à charge, à décharge, passent devant lui ; c'est sur eux que tombe la sévérité de l'examen, pressés tour à tour par les questions de l'accusateur et de l'avocat. Tout respire une bienveillance sévère pour celui qui attend son jugement. Dès l'ouverture de la séance, il demande, selon la formule usitée, à avoir pour juges Dieu et son pays, et on sent qu'il obtient ce qu'il a demandé.
Si, dans son trouble, il s'égare un moment et prononce une parole qui puisse avoir pour lui de fâcheuses conséquences, le président l'avertit aussitôt ; un cri de l'assemblée tout entière l'arrête sur ce chemin périlleux. On est saisi de respect en entrant dans ces salles un peu sombres des assises d'Angleterre, en voyant ce juge, ces jurés, cet accusé, silencieux spectateurs de l'interrogatoire des témoins. On dirait que la grande famille est là, sévère et triste, jugeant l'un des siens avec la frayeur de le trouver coupable.
En France, c'est le spectacle opposé. De cette idée dominante, qu'il faut que l'accusé se condamne lui-même par ses paroles, résulte chez nous tout le caractère d'un procès criminel. Qui n'a été attristé de l'aspect d'un pareil débat?
L'accusé est placé au milieu d'hommes armés, en face d'un président dont le rôle obligé est de diriger ses questions de façon à tirer des aveux ; déjà le malheureux prévenu est lié par ses déclarations précédentes, faites à un juge d'instruction, au milieu des terreurs du secret. Assailli par l'accusateur public, assailli par quiconque veut le questionner par la voix du président ; coupable, on ne lui laisse pas même la dignité du silence ; innocent, il rencontre mille pièges pour le surprendre en contradiction avec luimême. Au nom du Ciel, puisque vous êtes décidés d'avance à ne le point croire, laissez-le se taire. Personne n'a pu lire sans frémir la relation de ces sanglants procès qu'un nom malheureusement célèbre est venu nous rappeler. Et qu'on ne dise pas que cet acharnement brutal autour de quelques infortunés, cette logique sanguinaire qui les presse et les pousse dans l'abîme, tient seulement au caractère particulier d'un homme ; cet insolent mépris pour le bon sens et l'humanité n'aurait pas osé se montrer sous cette forme, à la face d'un pays où ne dominerait pas la maxime qu'un accusé est un menteur à qui il faut arracher la vérité bon gré mal gré.
Nous nous sommes arrêtés un moment, et trop longtemps peut-être, sur la procédure, parce
qu'elle est commune à tous les délits. Nous essayerons maintenant de reproduire quelquesunes des idées de M. Rossi sur les principes de la pénalité et sur le caractère de quelques genres de délits en particulier.
C'est certainement un noble spectacle que de voir un esprit aussi ferme et aussi étendu, acceptant dans toute leur rigueur et dans toute leur pureté les principes de la. loi morale, en déduire avec toute la sévérité de la logique un système pénal plus doux cependant qu'aucun des systèmes qu'ont rêves les philanthropes les plus indulgents. La vérité est bonne à tout, et quand on se soumet pleinement à elle, quand on ne l'écarté pas pour laisser parler une vaine pitié, elle n'est pas si rude qu'elle en a l'air ; on peut dire d'elle aussi, sans profanation : tu frappes et guéris.
On a fait dériver le droit de punir de sources très-diverses. Les uns, à vrai dire, repoussent volontiers ce mot droit de punir. Un droit! disentils, c'est de l'idéologie pure que ce mot. On fait ce qui est utile au plus grand nombre, et voilà tout ; on frappe, on retranche les individus nuisibles, comme on émonde un arbre pour qu'il en croisse plus vert et plus fort. La loi de l'homme, comme nous ravons- enseigné, c'est de chercher
son plus grand plaisir; la loi de la société, c'est de chercher son bien-être, de prendre ses aises, et comme tout s'accorde dans notre système, nous avons démontré également que le plus grand plaisir, ou, si Ton veut, le plus grand bien de chacun, était dans le plus grand bien du plus grand nombre. Que si quelqu'un ne le cherche pas là, qu'il entende son plaisir autrement, nous le châtions afin qu'il nous laisse en paix.
On reconnaît là la doctrine célèbre de M. Bentham, héritier d'Épicure. Avant de passer par les mains pures de M. Bentham, cette doctrine avait fait son chemin , ne l'oublions pas, à travers les temps les plus corrompus de l'histoire ; elle y a été pratiquée avec plus de rigueur, car elle a produit des crimes, et M. Bentham compte un peu ramener l'âge d'or avec elle. Y a-t-il un bien, y a-t-il un mal absolu? Questions vaines, disent les partisans de M. Bentham; dans ce monde, il y a avant tout le bien-être de la majorité. C'est le fondement de la loi. Malheur à ceux qui y mettront obstacle, car c'est pour eux qu'il faut dresser des échafauds, si on les conserve, et qu'il faut réserver les bagnes , bien que nous n'aimions guère les bagnes, ce qui est une question à part. Il semble que les utilitaires, comme on le voit,
aient pris au sérieux la maxime un peu subalterne, primo vivere, vivre d'abord, et chercher après, par pure curiosité, le comment et le pourquoi,
Ce qui les a trompés, sans doute, c'est qu'à la pratique du bien, de l'ordre, enfin, est attaché, même dans le cercle étroit de ce monde, ce qu'ils appellent l'utile ; ils en ont conclu qu'utile et juste pouvaient se prendre l'un pour l'autre. C'est un peu là leur excuse, quoique, dans leur insouciance des principes, ils ne l'expriment bien nettement nulle part. Mais ne disputons pas sur les mots : utile veut dire le bien-être matériel, ou ne signifie rien du tout. Car, si Ton prétend disputer, distinguer, en venir à des finesses de langage, faire rentrer l'utile dans le juste, ce n'était pas la peine d'écrire de gros livres sur une question de grammaire, d'élever une école, de traiter ses adversaires d'insensés et d'esprits étroits. Maintenant, quel est l'homme de bon sens, à commencer par M. Bentham, qui ne frémirait pas des conséquences rigoureuses de son système ? Tout le monde a lu le Lépreux de la cité d1 Aoste ; il n'est personne qui n'ait été profondément ému en le lisant. Ce malheureux vit dans une épouvantable solitude, parce que le gouvernement craint pour les au-
très la contagion de son mal. Assurément, s'il y a une mesure d'utilité générale impérieusement commandée, c'est d'arrêter cette horrible contagion. Mais un lazaret ne ferme pas si bien que la peste n'en puisse sortir. Ne laissez donc pas à ce malheureux le dernier asile que lui accorde une commisération mal entendue ; il est plus sûr qu'il meure ; demandez-le plutôt à un médecin : qu'il meure donc de la main des utilitaires, ou bien les voilà inconséquents. Qu'ils ne demandent pas le crime de ce malheureux. Son crime, c'est d'être un péril pour la société. Ils n'en reconnaissent pas d'autre. Il n'est pas nécessaire d'épuiser contre ce terrible système les arguments sous lesquels il est tombé tant de fois ; c'est la domination du matérialisme.
Cependant, nous avons hâte de le dire, aucun des hommes qui ont propagé ces doctrines de notre temps n'ont ni accepté ni même entrevu les redoutables conséquences qu'elles portent avec elles. Ils sont pour la plupart des hommes dévoués à la cause de l'humanité, des esprits indépendants, irrités souvent des prétentions hypocrites qui se glissent dans les systèmes opposés.
Un autre système sur lequel on a voulu fonder le droit criminel, c'est celui qui établit que la so-
ciété se défend comme un individu, pour son propre compte, et qu'elle peut tout faire pour sa conservation. Ce n'est pas, comme chez les utilitaires, la loi faite au profit du plus grand nombre ; c'est quelque chose de plus subtil, ou de plus confus si l'on veut. C'est une personnification toute mystique, une abstraction qui dit, comme Louis XIV, F État, c'est moi. A entendre quelques auteurs de définitions du corps social, on le prendrait volontiers pour un grand animal qui vit de sa propre vie, et qui est armé pour sa conservation d'une foule de droits tout à fait étrangers aux relations des hommes entre eux. Après tout, cependant, la société n'est pas autre chose qu'une collection d'hommes qui reconnaissent chacun le devoir d'être juste envers les autres, même à ses dépens. Serait-il donc vrai que ces devoirs ne fussent plus obligatoires pour tous, quand ils l'étaient pour chacun? On ne peut pas l'admettre un seul moment. Il est bien vrai qu'un parterre a dans son ensemble plus d'esprit que chaque individu qui le compose ; mais il n'est pas tout à fait aussi certain que vingt personnes, par le seul fait de leur réunion, se trouvent subitement plus de droits et moins de devoirs que seul à seul, ou plutôt qu'elles soient affranchies de tout devoir, c'est-à-dire pouvant ne con-
sulter que leur intérêt. C'est le système de l'utilité, moins sa franchise, avec un petit entortillage philosophique de plus.
On a dit enfin : Mais la société exerce paisiblement le droit de défense individuelle, elle régularise ce qui serait trop violent. Voyons cependant s'il est bien question de la défense privée dans l'administration de la justice. Un homme est tué au coin d'un bois ; les tribunaux font saisir l'assassin et le condamnent à mort. Direz-vous qu'ils défendent celui qui a été frappé? Il est dans son cercueil depuis six mois. La justice publique exerce si peu le droit de défense individuelle, que quand un assassin est blessé, rendu incapable de nuire par celui qu'il attaquait, elle vient le prendre, le guérit, et le frappe une seconde fois pour son compte.
C'est qu'en effet, comme M. Rossi le démontre avec une clarté merveilleuse, après avoir réfuté les systèmes dont nous venons de parler, c'est qu^en effet la mission de la justice humaine est plus haute et plus noble que tout cela. Ce n'est ni plus ni moins qu'une portion de l'œuvre de la Providence elle-même qu'elle remplit ici-bas. Dans des limites plus étroites, elle punit comme Dieu punit; la peine au coupable, la peine proportionnée au délit moral, ou plutôt n'excédant
jamais cette mesure, sous quelque prétexte que ce puisse être. Mais doit-elle punir tous les délits moraux? Non, certes ; car qui ne voit qu'elle n'est là que pour protéger le libre développement, le développement régulier de tous les membres de la cité ? Elle doit respecter la liberté de l'individu quand ses fautes ne peuvent retomber que sur lui-même, car c'est le rapport des hommes entre eux qu'elle est chargée de maintenir paisible, et pour y arriver, elle emprunte, pour ainsi dire, à la Providence la portion de châtiment légitime qui devient nécessaire pour le maintien de l'ordre.
On le voit, la règle de la justice humaine c'est le rapport du délit à la peine qu'elle ne peut jamais excéder quand elle frappe ; sa limite pour agir, pour frapper, c'est l'utilité sociale qui peut en résulter; quand l'utilité a dit cest assez, le reste du châtiment c'est Dieu qui l'infligera. Ainsi la société n'est plus hors la loi morale, comme dans les théories dont nous parlions tout à l'heure ; elle se sent à l'aise et dans le vrai ; on n'y voit plus ce contraste choquant d'une législation brutale régissant des êtres moraux. A la longue, la foule elle-même comprend, quoique confusément, le principe de la législation pénale qui la régit. Si elle n'y voit que le droit du
plus fort, du plus grand nombre, érigé en dogme, elle sent je ne sais quelle hostilité contre la loi qui lui fait prendre intérêt au coupable, et fait presque moins redouter à chacun de le devenir. Le législateur doit faire comme Moïse ; c'est sur la montagne sainte qu'il doit aller chercher les tables de sa loi. On raconte que le- drame des Brigands, de Schiller, excita une foule de jeunes Allemands à aller attendre les passants sur les grandes routes ; c'est que Schiller avait montré la société comme une force égoïste et violente, et qu'il avait excité par là contre elle une sorte de mépris et de colère qui pousse quelquefois au crime.
On aurait tort de craindre que M. Rossi se soit égaré dans ses applications en descendant de si haut. Il faut avoir foi dans les conséque nces des principes que l'intelligence ne peut pas méconnaître. Il faut, il est vrai, beaucoup de force et de sagacité d'esprit pour suivre la route de ces principes à travers la complication des faits ; on craint quelquefois de ne plus les retrouver, de ne les pouvoir suivre. Mais qu'on se confie hardiment à eux : il en est comme de ces fleuves qui dans leur cours cheminent un moment sous la terre, et qui en ressortent, à quelques pas, aussi purs et aussi brillants qu'à leur source.
Entre les questions traitées par M. Rossi, la tentative occupe une assez grande place non sans raison. Il a tracé avec beaucoup de netteté les divers degrés de culpabilité qui s'y rencontrent. C'est une analyse délicate, et pourtant pleine de réalité, de ce qui se passe au fond de la conscience de l'homme qui commence l'exécution d'un crime. Un crime ne s'accomplit pas tout à la fois, en une seconde, d'un seul coup. Il y a comme des pas de géant à faire dans ces moments rapides de lutte entre la conscience et la passion. Chaque pas change la nature de la culpabilité : le bras levé n'est pas encore le coup frappé, il n'y a pas encore là un meurtrier. Qu'il s'arrête de lui-même ou qu'on l'arrête, sans doute la loi doit en faire la différence ; mais le crime est imparfait dans les deux cas.
Cependant notre Code pénal dit (art. 2) : Toute tentative est considérée comme le crime même. C'est plus tôt dit et plus tôt fait sans doute ; on donne par là moins d'embarras aux tribunaux. Toute la raison que donne M. Treilhard de cet article de la loi, cest que l'auteur de la tentative a commis le crime entant qu'il était en lui de le commettre. Sans doute les probabilités sont pour le législateur; mais envoyer à l'échafaud, sur quelque probabilité que ce soit, est un peu leste. Qui sait
les saintes terreurs qui veillent entre le moment où l'arme est levée et celui où elle donne la mort?
On voyait, il y a quelques années dans une église de Rome, de longues tresses de cheveux noirs attachées à la muraille, par la pointe d'un poignard. Ces cheveux étaient ceux d'une jeune fille, qui, dans un accès de jalousie, allait frapper son amant d'un coup de poignard, quand subitement elle crut voir l'image d'une sainte qui la retenait. Toute pleine d'une religieuse terreur, elle coupa ses cheveux, accourut les suspendre auprès de l'autel , et se jeta dans un couvent.
Ainsi, toujours des voix de plus en plus terribles détournent l'homme du crime quand le moment approche. Si la pente devient plus rapide à mesure qu'il avance, la force qui le retient s'accroît aussi. Qu'on ne renferme donc pas, pour faciliter l'administration de la justice, des degrés de crime si divers dans une formule grossière. M. Rossi insiste pour que des adoucissements soient apportés à nos lois sur ce point. On en sentira tôt ou tard la nécessité.
A PROPOS DE LA POÉSIE FRANÇAISE AU XVI' SIÈCLE — Par C.-A. Sainte-Beuve
L'ouvrage de M. Sainte-Beuve sur le seizième siècle a obtenu un succès mérité. On a été justement frappé de la vivacité, de la finesse d'intelligence, de l'abondance de vues qui animent cette étude de la poésie avant Corneille. Mais il y a deux parties distinctes dans ce livre ; l'une est un modèle de critique, d'un genre de critique très-rare même de nos jours, savante et vive à la fois, pleine d'un enthousiasme qui n'ôte rien à la sagacité. L'autre partie est plus systématique ; elle est destinée à protège^ les efforts d'une société de jeunes écrivains qui méditent ni plus ni moins qu'une révolution, ou plutôt une contre-révolution, dans notre littérature. A ce titre, il est permis d'y rattacher quelques
objections aux essais de cette nouvelle école.
Toutes les innovations qu'elle a mises en pratique, qu'elle a établies en théorie se peuvent réduire à deux points principaux. Quant à la forme, le retour au vers plus plein, selon eux, plus harmonieux, plus flexible de Ronsard ou de ses contemporains; quant au fond, l'imitation de l'Angleterre et de l'Allemagne. Il est bien entendu que ce dernier point de doctrine littéraire se montre surtout dans la pratique, et qu'il est un peu déguisé dans les poétiques nouvelles qui nous ont été données en forme de préfaces, à la tête du drame de Cromivell, par exemple. Mais, si bien déguisé qu'il soit, il n'est pas possible de méconnaître que la théorie est rédigée d'après Shakespeare ou Schiller. Ainsi, ce qu'on nous prêche, c'est une réforme; l'Allemagne de nos jours, et pour le passé la France et l'Angleterre du seizième siècle, voilà nos modèles.
Par malheur, il me semble qu'il y a dans les lois qui président au développement de l'esprit des nations des obstacles insurmontables à ce genre d'entreprise ; peut-être aussi sommesnous dans l'erreur. Au jour de ses succès, la nouvelle école pourrait bien, en déchirant nos critiques, nous dire comme Scipion : Montons aie
Capitole. En attendant, nous lui soumettons nos doutes.
Dans le monde intellectuel, comme dans le monde de l'histoire, chaque peuple remplit un rôle particulier, concourt pour sa part à l'exécution d'un plan que nous ignorons, mais de l'existence duquel il n'est pas possible de douter. Chaque peuple est comme chargé de mettre en lumière une certaine face de la vérité, et les diverses époques de sa littérature ne sont que des formes de plus en plus précises de ces idées qu'il a mission de développer. Ce qu'on nomme le génie d'un peuple, le caractère permanent qui se retrouve sous tous les accidents de son perfectionnement, c'est l'instinct même de ces vérités, ou, pour mieux dire, de cette portion de la vérité. La langue dont il se sert est comme un instrument assorti au travail qu'il doit accomplir, instrument perfectible qui suit le progrès du génie national, et qui a pourtant, comme lui aussi, quelque chose qui ne périt qu'avec la nation.
Ainsi, l'on doit retrouver, dans l'histoire littéraire de toute nation, un caractère qui ne passe point, et qui a empreint de tout temps ses productions, une langue dont les procédés généraux sont en harmonie avec ce caractère na-
tional, puis des transformations successives conformes à la loi de perfectionnement qui pousse l'humanité tout entière ; en un mot, dans le génie et dans la langue une portion immuable, et une portion qui passe de siècle en siècle pour ne plus revenir, comme l'arbre qui élève son front d'année en année, et livre chaque hiver ses feuilles au vent, qui les emporte pour toujours.
Dès lors, revenir aux procédés d'une langue qui a passé, vouloir ressusciter des formes de langage qui sont tombées dans l'oubli, ou bien encore prétendre faire entrer de vive force le génie d'une nation étrangère dans la littérature nationale, l'entreprise est pour le moins hardie. Elle l'est plus encore quand, au lieu de faire ces choses une à une, on essaye de les imposer toutes à la fois, d'encadrer, à l'usage de la France du dix-neuvième siècle, les inspirations de la poésie étrangère dans la coupe des vers du seizième siècle. Il y a là des contradictions de toutes sortes, des violations de toutes les lois qui président aux progrès littéraires d'une nation.
Une langue universelle a été longtemps rêvée par les savants. Si elle était possible et qu'elle vînt à s'imposer au monde, elle aurait tout au
moins pour résultat de faire disparaître toutes les modifications délicates de la pensée qui, après tout, font sa force et sa grâce. A quoi bon alors cette diversité d'esprit qui distingue un peuple d'un autre ; ces idiomes, qui réfléchissent, pour ainsi dire, dans leur vocabulaire et leur syntaxe, la nature intellectuelle du peuple qui les emploie ; ces mots brillants à eux seuls des couleurs de Timagination nationale? Tout cet appareil si habilement combiné, ne signifie-t-il pas que chaque littérature a une œuvre à part à accomplir ; que chacune est chargée de montrer, dans toutes ses nuances, avec tous les secrets de sa grammaire, tous les instincts du caractère national, tel ou tel ordre d'idées? C'est dans ce sens, j'imagine, que Charles-Quint disait d'un homme qui savait trois langues qu'il valait trois hommes ; c'est au même titre qu'une traduction rigoureusement fidèle ne s'est jamais vue ; on a beau tourner, retourner, assouplir les mots et les phrases devant certaines difficultés , la pensée est attachée dans les liens mystérieux de la langue natale, à peu près comme l'âme est attachée au corps, sans qu'on puisse dire comment ; séparez l'un de l'autre, que vous restet-il? En effet, un peuple ne peut ni dire ni savoir tout, car son langage se refuse à l'en instruire;
il est comme enfermé dans des limites infranchissables. Dans la musique militaire des Russes, un musicien joueun/«, l'autre un ré; un homme ne joue jamais que la même note. Il y a quelque chose de pareil dans la multiplicité des langues : à l'une le/#, à l'autre le ré; si elles sortent delà, elles jouent faux. L'harmonie est dans le tout ; et pour bien comprendre l'humanité, peut-être faudrait-il savoir toutes les langues. La Providence a mesuré et la faiblesse humaine et l'étendue, la diversité des faces de la vérité ; elle les a divisées entre les nations ; chacune arrive au même but par des chemins divers. C'est ainsi que, dans les grandes questions qui touchent à la destinée de l'homme, chaque faculté de l'esprit, prise à part, trouve une même solution : ie bon sens droit et simple, la logique la plus ferme, l'imagination la plus poétique arrivent au même point sans s'être jamais rencontrés sur leur route.
Ce qui est vrai de peuple à peuple est également vrai, sous certain point de vue, de siècle à siècle chez le même peuple. En avançant dans la route où leur instinct les pousse, les hommes voient l'horizon s'étendre; leur pensée grandit; elle a besoin dès lors de se manifester sous d'autres formes, elle modifie l'idiome qui est son in-
terprète. Mais remarquez que cela se fait, non de propos délibéré, avec préméditation, avec un art qui a ses règles, mais parla force des choses. La pensée nouvelle ne peut pas emprunter d'expression ailleurs , car où trouverait-elle quelque chose qui répondît à ce qui était inconnu jusqu'alors? Retournera- t-on à des formes abandonnées? rajeunira-t-on d'anciennes tournures ? Mais ce qui est mort en ce genre est bien mort, ou bien il faut nier le rapport secret mais intime du langage à la pensée, du fond à la forme? Demandera-t-on du secours aux langues étrangères? Mais l'obstacle est le même; elles sont impuissantes à exprimer ce pour quoi elles n'ont pas été préparées. Comment donc s'y prendre ? Laisser faire la nécessité, qui est aussi un grand grammairien quand on la laisse faire toute seule. Si on veut voir comment la chose se passe, il n'y a qu'à prendre deux éditions du Dictionnaire de l'Académie à quarante ans de distance, qu'à ouvrir un volume de Fénelon, puis un volume de Rousseau. C'est l'œuvre de la nature toute seule. Pour trois ou quatre mots inventés à dessein, et qui ne passent qu'avec des peines infinies, voyez comme la force du temps altère et modifie habilement et les tournures et le sens des mots
pour les mettre en harmonie avec les idées. Un siècle et demi à peine s'est écoulé, et il faut déjà des commentaires pour bien entendre Molière. Mais tout en l'admirant, ne regrettons pas cette belle langue que parlait le grand siècle, et qui déjà s'est tant modifiée : après quelques années de crise, le langage vient s'offrir plus sonple et plus ferme à des idées plus élevées et plus étendues. Il n'y a que les nations en décadence qui voient dégénérer leur langue, parce que leur rôle est fini sur la terre.
Reste un dernier emprunt à faire aux siècles passés ou aux étrangers, c'est la coupe de leurs vers, le rhythme de leur poésie, toute cette partie à demi musicale qui tient à la fois à l'imagination et à la délicatesse de l'oreille, Ici encore s'élève une barrière qu'on ne peut franchir, tant est intraitable cette obligation d'être de son temps et de son pays.
En poésie, il faut en convenir, le progrès, ou pour être un moment d'accord avec tout le monde, le changement est plus lent , mais ce n'est assurément pas une raison pour retourner en arrière. Chez les nations où la poésie est restée longtemps peu populaire, tant qu'elle n'a été qu'une œuvre de cabinet à l'usage des curieux, il lui a été possible de se soustraire à
ce mouvement qui précipite en avant tout ce qui se montre au grand jour. Mais plus les arts d'imagination deviennent populaires, plus ils subissent de métamorphoses; il faut qu'ils aillent au pas avec le reste. Le public veut que tout se monte à son diapason : après avoir imposé les idées, il impose le langage, puis il s'en prend au mécanisme de l'art, à tout ce qu'on croirait seulement le secret des gens du métier. Au dix-huitième siècle, déjà la coupe monotone de nos vers fatiguait l'oreille, et ne trouvant pas mieux alors, on disait du moins par mauvaise hunlfeur, beau comme de la prose. Il faudra donc que la poésie se creuse d'autres moules ; mais ce ne sera pas au seizième siècle qu'elle ira les demander. Quand la poésie est populaire, le mécanisme du vers, dans la secrète industrie de sa construction, doit représenter aussi l'état du peuple qui s'en sert, la délicatesse de son organisation, les formes de ses conceptions. Le rhythme des vers est dans le même rapport avec la pensée poétique que la musique avec les paroles. Qu'on essaye de faire aller convenablement ensemble une pièce Ce Quinault et la musique de Rossini. Le rhythme sur lequel se déroulait la pensée de Pindare, c'est le mouvement de cette pensée qui le lui inspirait ;
quand vous verrez rouler des chars aux jeux olympiques, quand vous serez comme enivré de ce soleil, de ces acclamations, de la joie des vainqueurs, du frémissement des chevaux, alors il ne vous manquera, pour prendre la forme des vers de Pindare, que l'oreille délicate des Grecs et leur langue. Autrement c'est vouloir un air qui aille à toutes les chansons.
Il faut le dire ; d'habiles critiques ont prétendu que, tout en faisant une part raisonnable à la perfectibilité, il fallait en excepter les arts d'imagination; qu'en ce genre, des peuples plusjeunes pouvaient avoir rêvé mieux que nous n'inventerons jamais ; que le type du beau s'estrévélé tout d'abord à quelques nations privilégiées, alors que l'homme se souvenait encore du ciel pour ainsi dire, et que la terre ne venait que d'en être séparée
Seductaque nuper ab alto ^Ethere cognati retinebat semina cœli.
Que c'est vers ces images pleines de vie et de naïveté qu'il faut sans cesse tourner les yeux ; que tout en restant fidèle aux pensées plus sérieuses des temps modernes, il faut les teindre des heureuses couleurs de l'antiquité, en un mot animer la statue de l'Apollon du Belvédère de
l'esprit plus sévère et plus profond de notre âge. C'est ce qui a été tenté par André Chénier ; Ronsard aussit la voulu, et la jeune école alors n'aura plus grand reproche à se faire, sur ce point-là du moins. Tout au plus on pourrait lui dire : Il vaudrait mieux remonter à la source, calquer Pindare au lieu de Chénier, Horace au lieu de Ronsard. L'imitation serait plus près du modèle.
Mais on a quelque peine à se rendre à cette idée quand on songe à ce qu'est l'imagination, et aux lois qui la gouvernent. La psychologie nous le montre : l'imagination, avec ses airs d'indépendance et de caprice, est de toutes nos facultés celle qui dépend le plus des autres. C'est elle à la vérité qui évoque les images, qui fait tout à coup sortir de ses rêves l'ensemble d'un vaste tableau; musique, forme de vers, rhythme, harmonie, elle a sa part dans tout et la part la plus grande. Mais de quels éléments fait-elle naître tout cela? Des sensations, des souvenirs de la vie, de l'aspect des lieux qu'on habite, des idées qui dominent le temps où l'on vit, des croyances religieuses qu'on partage; il se fait dans l'esprit une combinaison mystérieuse de tous ces éléments , et du tumulte des souvenirs sortent de nouvelles créations qui les
rappellent sans leur ressembler ; l'imagination n'invente rien à vrai dire ; elle est comme la résultante de toutes les autres facultés modifiées par l'état d'un peuple, et l'organisation particulière de l'individu; or, vouloir que, secouant cette loi, au lieu de se laisser aller à sa nature, on s'inspire d'un passé avec lequel on n'a plus de sympathie, c'est attacher un vivant à un mort.
L'imagination, reflet magique de la réalité, dans le sens profond de ce mot, ne serait plus que l'ombre d'une ombre, si elle allait demander des lois à ces hommes, quels qu'ils soient, qui ont passé, eux et leurs passions, et leurs idées, et leurs croyances. Que la conception générale d'un drame, que la construction du vers, l'artifice des tournures d'une langue soit donc, ou le résultat d'un calcul savant et prémédité, ou, ce qui est plus simple à croire, l'œuvre spontanée de l'imagination qui met en harmonie le fond et la forme, rien de tout cela n'échappe à. la loi de progression.
Une restriction est nécessaire toutefois. Le caractère commun à tous les temps comme à tous les hommes, c'est l'humanité. Ce sont les traits généraux de l'humanité qui sont le lien commun entre les littératures. A ce titre elles
peuvent se faire des emprunts. Les traits énergiques et simples des grandes passions, l'expression forte et naturelle des sentiments primitifs communs à tous, ou de quelques vérités générales qui dominent tout dans tous les temps ; voilà ce que les littératures anciennes ont légitimement imposé aux littératures modernes. Premières nées dans le monde, elles ont dit avec simplicité et vérité ce qu'on ne peut plus dire mieux après elles. Mais à ce point le cercle de l'imitation se resserre tellement qu'il n'y a plus matière à se disputer. Ce que veut s'approprier l'imitation, c'est le caractère original d'une nation, et c'est cette originalité qui ne se laisse point arracher des lieux où elle est née.
L'étude des littératures étrangères contemporaines a aussi son utilité : c'est de réveiller le génie national. Quand ils n'apportent à cette étude ni dédain ni hostilité, les esprits originaux en deviennent plus féconds, mais seulement en vertu de cette loi de l'intelligence qui fait qu'une idée éveille une autre idée souvent opposée à la première, ou qui du moins n'a avec cette première aucun rapport visible. Que dirai-je? c'est comme le son de la trompette qui donnait à Saunderson l'idée de la pourpre, comme quelques notes d'une musique bizarre font passer devant
nos yeux mille scènes qui n'ont aucune ressemblance saisissable avec ces sons.
Ainsi, le génie particulier d'un peuple, et les pas qu'il a déjà faits dans la carrière qui lui est assignée, voilà ce qui doit déterminer le caractère de sa littérature. La postérité l'entend si bien ainsi qu'en dépit de l'engouement de quelques coteries contemporaines, elle ne se souvient que de ceux qui ont été fidèles à l'esprit de leur nation et de leur temps ; tous les efforts d'imitation, tous les caprices de la bizarrerie, tout cela s'oublie vite en dépit du talent qu'on y peut déployer. En France, Rabelais et Montaigne au seizième siècle, Corneille, Molière, Pascal, au dix-septième, Voltaire et Rousseau, expression diverse, mais également vive de leur époque au dix-huitième, ces noms-là sont sûrs de la gloire. Ils sont les images impérissables et du génie de leur pays, et aussi des siècles qui sont passés sans retour.
Quel est donc ce caractère de l'esprit français qui ne passe point au milieu de toutes les transformations nécessaires d'une littérature. On l'a dit souvent, précisément parce qu'on le sentait toujours, c'est le bon sens. Il domine à toutes les époques, de Rabelais à Voltaire, des trouvères à Racine. Il faut s'entendre toutefois :
dire que le bon sens est le fond de la nature française, ce n'est pas dire que les autres peuples soient frappés de déraison; ce bon sens se compose d'un heureux équilibre de facultés, d'une certaine harmonie dans l'ensemble des dons de l'intelligence ; c'est peut-être un obstacle pour s'élever à tel ou tel ordre de beautés, comme c'est une garantie contre beaucoup d'égarements. Jamais l'imagination ne prend assez d'empire pour faire oublier la réalité; jamais la logique n'emporte assez loin pour qu'on la prenne au sérieux une fois qu'elle dément ce qui paraît raisonnable à l'instinct; jamais non plus le cynisme ne se montre sans qu'aussitôt le besoin de l'élégance, c'est-à-dire l'imagination, ne le force au moins à se déguiser. L'idéalisme pur ne se seraitpoint hasardé en France à découvert; la Stella de Goethe n'y eût été accueillie que par des sifflets ; le matérialisme brutal des Jacobins a fait tant d'horreur qu'on a presque revu avec joie ce clergé de France qui revenait avec le despotisme de Bonaparte. Une raison fine, élégante et moqueuse, préside à l'ensemble de la civilisation ; mélange de force et de mesure, d'audace et de retenue, de calcul et d'entraînement.
Le symptôme d'une pareille disposition c'est
la moquerie. Un peuple, en effet, n'est moqueur que parce qu'il y a de la mesure et de l'harmonie dans ses facultés. Il parodie tout, parce qu'il saisit à l'instant la moindre dissonance, et que son oreille délicate en est blessée. Il comprend tout, se prête à tout pour quelques moments, selon la faculté qu'on met enjeu la première ; il pleure au mélodrame, puis le sentiment vif et délicat du vrai le ressaisit bientôt, et il se moque. Diderot, assistant à un mauvais sermon bien pathétique , fondait en larmes à la voix du prédicateur, et en même temps, battant du pied de colère, il criait : « Ah ! l'imbécile ! » C'est l'esprit français en action. Un besoin de satisfaire à la fois toutes les facultés, sans permettre jamais longtemps à l'une d'empiéter sur l'autre.
Mais, à côté de ce trait indestructible qui marque toutes les époques de sa carrière intellectuelle, combien de changements se sont opérés par la force du temps! Rousseau, dit-on, a imité Montaigne. Il serait plus vrai de dire que les idées de Montaigne ont suscité les idées de Rousseau. Il arrive d'un siècle à l'autre ce qui est arrivé à la surface de notre globe, selon quelques géologues; des débris d'une race inférieure, il sort des êtres plus parfaits ; c'est la même substance, mais transformée suivant le
secret d'en haut. Cherchez dans Rousseau les idées de Montaigne ; à la place de ce style tout plein de désordre, de vivacité capricieuse, écoutez cette langue sévère et animée d'un feu contenu, ces mots précis, ces formes savamment disposées comme une armée en bataille; et puis au lieu de ces idées jetées au hasard, de ces chapitres où rien ne tient, et qui sont dictés par une sorte de raison spirituelle, vive, mais décousue, au lieu du mouvement de cette imagination fantasque, voyez cette façon audacieuse et savante de généraliser, cette logique si ferme qui serre les pensées comme un faisceau d'armes, je ne sais quoi de menaçant dans cette parole si mesurée qui ressemble à un bruit lointain, présage des révolutions. Ce n'est pas tant encore les hommes que les temps qui diffèrent. Les événements ont marché, et avec eux les idées et les mots, et toutes les formes du langage ont subi la même loi. On entend regretter souvent les mots expressifs, les tournures heureuses de notre moyen âge. On oublie que le temps ne laisse en arrière que ce qui ne peut plus servir. Prenez tel mot qu'il vous plaira qui a passé et qui semble si regrettable ; on verra toujours qu'il n'a péri que parce qu'il ne représente plus rien de ce qui est : chevaucher^ par exemple, tant re-
demandé par tous les amateurs de la vieille langue, pourquoi l'avons-nous perdu? Parce qu'il emportait avec lui l'idée des courses aventureuses du. moyen âge, où l'on cherchait les grands coups de lance par monts et par vaux. Il rappelait la chevalerie, il a péri avec elle, avec les vieux donjons. Le doux nennis'en est allé avec la condition un peu niaise des jolies châtelaines. Quand J. B. Rousseau a voulu ressusciter le style de Marot, Voltaire, avec son tact si sûr, s'en est moqué sans pitié. Il est arrivé de nos jours à un homme d'un grand talent de rédiger des pamphlets étincelants de verve et de bon sens dans la langue du seizième siècle, et pour cela seul, ils n'auront pas la place qu'ils auraient tenue à quelque distance de Pascal. On peut regretter le langage et la forme des vers de Dubellay ou de Villon ; mais il faut en dire, comme ce dernier de toutes les belles dames dont il déplorait la perte :
Où sont les neiges d'Antan?
Passées pour ne plus revenir.
Nous n'ignorons pas ce que l'histoire répète à toutes ses pages. Les révolutions que nous combattons se sont plus d'une fois accomplies dans le monde. Des peuples se sont mêlés à d'autres
peuples, des idiomes profondément divers se sont fondus l'un dans l'autre, le génie du Nord s'est uni au génie du monde romain ; les langues que nous parlons sont des débris de plusieurs autres langues. Mais sérieusement comment cela est-il arrivé? Par la conquête, par l'invasion, par des luttes où le sang a coulé durant des siècles, par l'apparition d'une religion nouvelle qui a lié tout ce qui se serait brisé sans elle, enfin par des bouleversements qu'assurément la nouvelle école ne prétend pas recommencer. Quand elle aura la lourde épée de Clovis à jeter dans la balance, ou quand elle aura battu les Saxons à Hastings, nous songerons à lui faire d'autres concessions.
Mais tant que les nations suivent naturellement le cours de leurs destinées, elles sont soumises aux lois que nous examinions tout à l'heure. Or, il est bien vrai que la France a vu une révolution prodigieuse, mais cette révolution est toute dans le sens du génie national, car c'est la France qui a voulu la révolution. Il est arrivé précisément que le trait original s'est dessiné avec plus de relief, et nous avons réalisé dans nos institutions une partie de ce que le dix-huitième siècle avait exposé dans ses livres; non pas complètement, car, siècle nouveau, nous
avions aussi nos amendements à faire; mais nous n'avons point rompu avec le passé, nous l'avons continué et perfectionné. Les théories d'une époque deviennent la pratique de l'époque suivante, c'est toujours le même esprit. La France a cinquante ans de plus, voilà tout.
Avançons dans les applications; voyons les différences profondes qui séparent les nations, qui nous séparent des étrangers. Il y a moins d'un siècle que l'Allemagne a pris son rang dans le monde intellectuel. Jusqu'alors, du moins, la renommée de ses écrivains n'avait point passé le Rhin : il en est autrement aujourd'hui; mais, jeune, inquiète, ses chefs-d'œuvre littéraires ne sont encore que des essais; sa langue est un mélange de la liberté savante des constructions grecques et latines, et du vague un peu solennel qui est dans l'esprit de la nation. Son immense vocabulaire abonde en mots que nous appellerions synonymes, mais dont les nuances se perdent dans une subtilité de sens souvent insaisissable. A quelques exceptions près, exceptions dont il serait facile de trouver l'explication, tout ce qui nous vient de l'Allemagne, en fait de littérature, est là pour prouver s'il est vrai qu'une langue n'est qu'une forme du génie de ceux qui la parlent. Les livres des Allemands sont des
mines d'idées ingénieuses, d'aperçus tins, de vues spirituelles, mais qui vont toutes se perdre dans une sorte de vapeur incertaine. Rien n'est précis, aucun contour n'est arrêté. On dirait une nation qui fait pour l'avenir un travail préparatoire, qui jette des notes, qui prodigue les idées encore confuses que d'autres mettront en ordre. Peut-être est-ce la destinée des générations qui suivront sur cette terre féconde. En tout cas, l'intelligence complète de tous ces papiers de famille, il n'y a que leurs fils qui pourront l'avoir. Si Ton s'est arrêté quelquefois à examiner le jeu et les procédés des intelligences, on a été frappé d'une différence qui les sépare en deux classes distinctes. Il y a des esprits qui vont de l'image à la pensée, de la forme au fond ; ou plutôt leurs idées sont l'explication des images qui passent incessamment sous leurs yeux ; ils raisonnent enfin intérieurement par figures ; quelque rigueur extérieure qu'ils mettent dans la suite de leurs déductions, on sent toujours que l'imagination a suggéré le fond. Ce sont des métaphores arrangées en raisonnement. Chose bizarre ; oette façon d'aller, toute périlleuse qu'elle est, ne conduit pas toujours à l'erreur. C'est qu'il y a, entre le monde extérieur et le monde des idées, un rapport symbolique que nous ne sai-
sissons pas toujours, mais qui est réel toutefois. Toutes les figures, ce que nous appelons des tropes en grammaire, déposent de ce rapport. Si l'homme n'avait pas vu confusément que les phénomènes du monde matériel sont comme une image du monde moral, il n'aurait jamais dit : le feu de la colère, l'élévation des idées. Hippolyte ne dirait pas :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Toute une portion de la poésie n'est pas autre chose que la tentative d'expliquer les sentiments moraux, les idées par des images. Mais il faut en user sobrement, on ne va pas loin sur ce chemin sans trébucher. Goethe, dans son drame de Faust, fait dire à Méphistophélès : Ne jouons pas avec une figure. A part deux ou trois esprits supérieurs, le conseil est bon à donnerai' Allemagne. Une autre classe d'esprits procède plus simplement ; l'idée leur est suggérée par la contemplation directe des choses. La raison trouve d'abord ce que l'imagination peut colorer après, mais le point de départ est à l'extrémité opposée. Racine écrivait en prose bien sèche le canevas de ses tragédies ; il ne serait pas étonnant qu'un Allemand jetât sous forme d'ode le plan d'un traité de philosophie.
La France vaut plus et moins que l'Allemagne, sous le rapport littéraire : plus par la fermeté de sa raison, le sentiment de la mesure et du vrai, un langage plus méthodique, plus précis, qui ne peut pas devancer la pensée, qui ne peut pas l'égarer dans les détours de sa phrase, ni lui faire prendre pour des réalités l'ombre que projettent des mots vagues, empreints d'une poésie fantastique. Elle vaut moins peut-être en ce que les esprits n'y sont ni aussi subtils ni aussi féconds en aperçus, en ce que sa grammaire et son vocabulaire ne se prêtent pas à poursuivre les détails les plus fugitifs dans leurs ramifications les plus délicates. Aussi un écrivain français peut bien faire un livre sur des idées déjà traitées en Allemagne, mais au bout de dix pages rien ne sera reconnaissable si l'auteur veut écrire dans sa langue et suivre la pente de son esprit.
Cherche-t-on un exemple de cette incompatibilité littéraire entre la France et l'Allemagne? Qu'on prenne un morceau de Rousseau et un passage de Goethe sur des sujets semblables; la peinture d'une âme rêveuse et mélancolique, l'impression que produit sur elle la solitude; des deux côtés ces tableaux sont étrangers à tout calcul, la différence d'imagination des deux peuples s'y peint naïvement et clairement ; voici un
passage d'une lettre de Rousseau à M. de Malesherbes, où il décrit les journées solitaires passées dans la forêt de Montmorency :
« Avant une heure, même les jours les plus ardents, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas, dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que j'eusse pu m'esquiver ; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé, en me disant : Me voilà maître de moi pour le reste du jour! J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert où rien, en montrant la main des hommes, n'annonçât la servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, où nul tiers importun ne vînt s'interposer entre la nature et moi. C'était là qu'elle semblait déployer à mes yeux une magnificence toujours nouvelle. L'or des genêts et la pourpre des bruyères frappaient mes yeux d'un luxe qui touchait mon cœur; la majesté des arbres qui me couvraient de leur ombre, la délicatesse des arbustes qui m'environnaient, l'étonnante variété des herbes et des fleurs que je fou-
lais sous mes pieds, tenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration. Le concours de tant d'objets intéressants qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cesse de l'un à l'autre, favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse, et me faisait souvent redire en moi-même : Non, Salomon dans toute sa gloire ne fut jamais vêtu comme l'un d'eux.
« Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte cette terre ainsi parée; je la peuplais d'êtres selon mon cœur; et chassant bien loin l'opinion, les préjugés, toutes les passions factices, je transportais dans ces asiles de la nature des hommes dignes de les habiter. Je m'en formais une société charmante dont je ne me sentais pas indigne; je me faisais un siècle d'or à ma fantaisie, et remplissant ces beaux jours de toutes les scènes de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs, et de toutes celles que mon cœur pouvait désirer encore, je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs de l'humanité, plaisirs si délicieux, si purs, et qui sont désormais si loin des hommes... Cependant, au milieu de tout cela, je l'avoue, le néant de mes chimères venait me contrister tout à coup. Quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité, ils ne m'au-
raient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée, et dont pourtant je sentais le besoin. Eh bien, monsieur, cela même était une jouissance, puisque j'étais pénétré d'un sentiment très-vif et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.
« Bientôt de la surface de la terre j'élevais mes pensées à tous les êtres de la nature, au système universel des choses, à l'être incompréhensible qui embrasse tout. Alors, l'esprit perdu dans cette immensité, je ne pensais pas, je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas; je me sentais avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers; je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées ; j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur resserré dans les bornes des êtres s'y trouvait trop à l'étroit; j'étouffais dans l'univers^ j'aurais voulu m' élancer dans l'infini. Je crois que si j'eusse dévoilé tous les mystères delanature,jemeserais senti dans une situation moins délicieuse que cette étourdissante extase à laquelle mon esprit se livrait sans retenue, et qui, dans l'agitation de mes transports, me faisait écrier quelquefois :
« 0 grand Être! ô grand Etre! » sans pouvoir dire ni penser rien de plus. »
Tout le vague de la rêverie est empreint dans cette lettre ; mais pourtant quelle vivacité ! quelle netteté de couleurs ! Tout en se plongeant dans ces profondeurs infinies, on sent que l'homme conserve la force de sa pensée ; ses yeux se perdent dans les cieux, mais quand il les ramène autour de lui, sa vue n'est point obscurcie. Ce nuage de mélancolie pensive semble au contraire donner plus d'éclat aux objets qui l'environnent, pareil aux brillantes vapeurs du midi qui colorent le paysage sans le voiler.
Dans le passage de Goethe, tiré de Werther, au contraire, la rêverie ressemble à de l'abattement. Tout paraît vaciller autour de cette âme absorbée dans la pensée de l'infini. Il est impossible de faire sentir dans une traduction tout ce qu'il y a d'indécis dans les mots de l'original, et tout ce que ces mots font naître de pensées confuses. Nous n'oublions pas que cette impossibilité de traduire est en faveur de notre système ; mais on comprendra, malgré cette difficulté de reproduire le texte, combien la différence est grande entre ces deux tableaux. C'est l'esprit de la France et l'esprit de l'Allemagne en présence. Rousseau
DE LA NOUVELLE ÉCOLE POÉTIQUE Gl
peint avec plus de précision, de force et de vérité ; l'auteur allemand s'avance ou plutôt s'égare plus loin ; c'est peut-être là sa supériorité.-
« Une sérénité merveilleuse s'est emparée de mon âme tout entière, semblable à cet air matinal et doux du printemps dont je jouis avec tout mon être; je suis seul, et je jouis avec transport de mon existence dans cette contrée, qui a été créée pour des âmes comme la mienne. Je suis si heureux, mon meilleur ami, tellement perdu dans le sentiment de ma vie si paisible, que mon art en souffre. Je ne peux rien dessiner encore, pas faire un seul trait, et je n'ai jamais été si grand peintre que dans de tels instants. Quand l'aimable vallée s'élève (s'exhale) en vapeurs parfumées autour de moi, et que le soleil élevé se repose sur la superficie de l'obscurité impénétrable de la forêt, que quelques rayons isolés pénètrent seuls à la dérobée dans ce sanctuaire, je suis couché dans le gazon touffu près du ruisseau qui court; plus près de la terre, mille petites plantes variées se relèvent à moi. Quand je sens plus près de mon cœur le bourdonnement du petit monde qui s'agite entre les brins d'herbe, les formes innombrables, merveilleuses, des vermisseaux, des moucherons;
quand je sens la présence du Tout-Puissant qui nous a créés à son image, le souffle de ce Dieu d'amour qui nous porte et nous soutient dans un ravissement éternel ; mon ami, quand tout cela scintille autour de mes yeux, et que le monde qui m'entoure, que le ciel se réfléchissent tout entiers dans mon âme comme la figure d'une bien-aimée, alors souvent je m'élance en soupirs, et je me dis : « Ah ! si tu pouvais exhaler « sur le papier ce qui vit si pleinement, si « ardemment en toi, tellement que ton œuvre « devînt le miroir de ton âme comme ton âme
« est le miroir du Dieu infini! Mais, mon
« ami, je retombe sur la terre, je succombe sous « le poids de la magnificence de ce spectacle. »
Les contrastes qui apparaissent de tous côtés entre l'Allemagne et la France, une analyse de Shakespeare nous les montrerait aussi saillants entre la France et l'Angleterre. Mais il est temps de revenir à la nouvelle école.
Quant à la prétention de reprendre les formes poétiques du seizième siècle, elle ne la désavouera pas, car elle la professe hautement. Quant à l'imitation des étrangers pour le fond, peutêtre ferait-elle difficulté d'en convenir, mais tout esprit impartial ne s'y peut pas tromper. Feuil-
letez tous ces livres célèbres aujourd'hui par leur singularité, et où se perd un vrai talent, vous y trouverez partout le mélange du grotesque et du tragique, non pas fondus ensemble, mais opposés l'un à l'autre avec préméditation ; l'émotion arrachée par l'effroi, le goût de la féerie, de la sorcellerie, de la chevalerie, souvent la trivialité du langage affectée pour se donner l'air du naturel, le réel dans sa nudité choquante, ou l'idéal poussé jusqu'à l'incompréhensible; toutes choses qui ne se présentent pas d'elles-mêmes à l'esprit dans la patrie de Racine et de Voltaire.
C'est se préparer de gaieté de cœur bien des obstacles : double embarras de manier des formes qui ne sont plus celles du temps, et des idées qui ne sont pas les idées de la nation. On n'est plus soutenu par l'air du pays; rien dans la réalité de la vie qui vous pousse, point de sympathie dans la foule; il faut ramer péniblement contre le courant ; les forces s'y épuisent :
Quantus adest viris Sudor!
Quand la gloire même serait à ce prix, elle coûterait cher.
Au reste, l'inquiétude d'une époque qui attend
et qui ne voit rien venir encore, explique tous ces efforts pour arriver à quelque chose. Seulement, ce n'est pas sur cette voie qu'il faudrait chercher. Rien de plus naturel sans doute que Shakespeare et Schiller excitent l'admiration parmi nous, que ce luxe du Nord plaise à des yeux fatigués de tant de pâles copies de nos grands maîtres. Il faut cependant se garder d'une erreur trop commune, celle de se croire inspiré quand on ne fait que comprendre. C'est la source de l'affectation. Il n'est pas donné à l'intelligence de reproduire toutes les beautés dont elle est vivement frappée. Dans les arts d'imagination, la faculté de créer n'a nul rapport avec cette sympathie vive et prompte qui fait sentir toutes les délicatesses, tout le charme d'une œuvre poétique. S'il en était autrement, le plus habile critique serait aussi le plus grand artiste, et pourlant nul n'était plus pénétré des beautés de Racine que La Harpe, et il a fait les Barmécides. On a beau comprendre avec enthousiasme la littérature étrangère, ce n'est là encore que de la critique. Si l'on veut être artiste, il faut fermer les livres, et surtout les livres étrangers, être soi-même et de son pays. On perd sa force quand on ne touche plus du pied la terre natale. Atala s'écriait dans sa fuite :
» Heureux ceux qui n'ont point vu la fumée des » fêtes de l'étranger, et qui ne se sont assis » qu'aux festins de leurs pères ! » Ainsi doit se dire le poëte. L'étranger regarde l'exilé avec dédain ; il se rit de ses chants, où perce malgré lui un reste d'accent de son pays, et les siens l'auront bientôt oublié. L'originalité du talent étant à la fois l'expression vive du caractère national, du siècle et de l'individu, ni Shakespeare ni Ronsard n'ont de secret pour donner cette originalité.
Rien, d'ailleurs, ne se fait inutilement dans le monde. Les trois grands siècles qui viennent de finir n'ont point passé pour ne nous laisser en héritage que quelques formes usées qu'euxmêmes avaient eu le tort d'emprunter à l'antiquité. Le passé prépare habilement l'avenir, et la Providence n'use pas trois cents ans pour fournir à quelques jeunes esprits un sujet de déclamations et de mépris. Le développement de l'intelligence de l'homme est chose assez sérieuse pour que cette Providence s'en occupe, et si elle a la main dans les événements de ce monde, elle l'a sans doute aussi dans le travail du génie des nations. Qu'aurait fait le temps, si nous voilà réduits à passer les mers pour trouver des inspirations, n'emportant avec nous pour étendard
national que les vêtements usés de quelques vieux poëtes du seizième siècle ?
A vrai dire, ce qui nous préoccupe en ce moment c'est plutôt le regret de voir beaucoup d'esprit et de talent consumé en pure perte, qu'une inquiétude réelle pour notre avenir littéraire. Malgré eux et malgré leurs systèmes, il a échappé, aux jeunes écrivains de la nouvelle école, des pages toutes brillantes de poésie et de naturel. Nous les voyons avec chagrin quitter la France. On dirait ces soldats du camp de Condé qui avaient pprté chez l'étranger quelques vieux préjugés et un noble courage. Il était permis de les regretter et de les combattre.
Mais nous, que voulons-nous? Quel sera cet avenir dont nous espérons tant? En vérité, nous n'en savons rien. Il est plus facile de dire ce qu'il ne sera pas. C'est ce que nous avons essayé de faire.
M. de Villers publia, au commencement de ce siècle, une exposition de la doctrine de Kant: cet abrégé de la philosophie transcendantale était assorti à l'état de nos études métaphysiques il y a trente ans. L'auteur, qui était sans contredit un homme d'un esprit fort étendu, s'était vu forcé de réduire toutes les proportions du système de Kant, pour en faire au moins pénétrer quelque chose en France.
Le dix-huitième siècle fut un grand novateur; mais il n'avait pas pu tout faire : il avait bien renversé une monarchie, mais la révolution politique avait été plus facile que la révolution intellectuelle. Bien après 89 nous restions encore fort dédaigneux de toutes les idées qui n'avaient pas le costume français. Marat, qui était apparemment une grande innovation dans le monde,
aurait trouvé Shakespeare trop grossire, j'imagine. L'esprit des littératures étrangères n'est entré que bien tard en France. Mais une fois que l'on eut fait ce prodigieux effort, de reconnaître des beautés naturelles et grandes sous des formes étrangères, on alla plus loin encore ; on finit par croire qu'il n'était pas absolument impossible que les idées philosophiques d'un autre pays, malgré les formes nationales qui les enveloppaient, continssent quelque peu de vérité : c'est ainsi que la révolution littéraire a servi au progrès des études philosophiques. C'est Schiller et Goethe qui ont ouvert à Kant le chemin de la France. Au temps de Montesquieu on disait : Comment peut-on être Persan ! Aujourd'hui, on trouve excusable un philosophe qui se dit Kantien.
Mais n'est pas Kantien qui veut, au moins quand on veut l'être en connaissance de cause. Encore faut-il avoir lu Kant ou quelque chose qui lui ressemble, et pour cela savoir un peu d'allemand, car de traductions nous n'en avons point. Une traduction des œuvres de Kant est un grand travail, et même cette traduction fût-elle entre nos mains, il nous faudrait encore, pour nous préparer à lire avec fruit une esquisse ferme et nette, une carte détaillée de ce grand monde
qui apprît un peu à s'orienter. Cette esquisse a été fort habilement faite par M. Schœn. Ce jeune savant est sorti des universités d'Allemagne : il a vécu avec toute cette génération d'illustres professeurs qui sont les élèves de Kant. Un morceau très-remarquable placé par M. Schœn en tête de son livre, prouve une connaissance fort étendue de tous les systèmes philosophiques. Nous devrons à son travail d'aborder un jour avec plus de facilité l'étude des ouvrages mêmes de Kant.
Nous n'avons point la prétention de traiter de la philosophie de Kant ; il y aurait frivolité à le tenter dans les limites étroites où nous devons nous renfermer. On ne nous a que trop accoutumés à ces résumés rapides où tout un système est renfermé dans quelques formules plus ou moins précises : tout n'est pas dit sur un système quand on en sait les conclusions ; tout n'est pas dit sur Kant après qu'on a montré que, voulant combattre le scepticisme, il a échoué lui-même contre cet écueil du raisonnement, et que ses catégories laissent l'intelligence dans ce doute terrible si elle voit ou ne voit point la vérité, la vérité absolue, en un mot la vraie vérité, la seule dont Thomme se soucie. C'est pièce à pièce qu'il faut examiner cette énorme et savante machine,
dressée pour atteindre cette vérité suprême qui n'échappe peut-être que parce qu'on la cherche trop haut. Quel qu'ait été le résultat des recherches de Kant, c'est un beau spectacle qu'un aussi grand esprit déployant avec une invincible constance des forces prodigieuses pour rendre un peu de dignité aux croyances d'un siècle qui s'égarait dans le mysticisme ou s'abrutissait dans une philosophie plus grossière.
Kant est un homme de notre siècle. Il n'est mort qu'en 1804 ; né en 1724, il a été le contemporain de tout ce qui fut grand et puissant dans le dix-huitième siècle. Voltaire et l'Encyclopédie, Mirabeau et la révolution française, Frédéric II et sa fortune militaire, Bonaparte avec les trophées d'Arcole et des Pyramides ; quel bruit faisait alors l'Europe ! Rien ne troubla pourtant la profonde solitude où vivait Kant. On sait qu'il ne sortit jamais de Kœnigsberg. Les hommes doués à. un certain degré du génie de l'abstraction ne s'émeuvent pas plus du fracas du monde que la nature qui reste tranquille et belle devant les agitations humaines. On dirait que leur âme prend quelque chose de l'immutabilité des vérités qu'ils contemplent : tout a beau changer et s'agiter à la surface, les lois éternelles planent paisibles sur cette scène de bruit ; le feu du ca-
non de Lodi s'éteindra, la glorieuse fumée qui couvre les armées sera dissipée par le vent, les acclamations des soldats, les drapeaux qui s'agitent, les chevaux qui s'animent, tout cela est d'un jour, tout excepté les lois divines qui travaillent l'âme du héros, et qui lui font braver la mort; invisibles et souveraines, elles sont éternelles, et sont la mesure de tout ce qui se passe. C'est là le secret du calme qui se trouve au fond des études supérieures et dans la contemplation des lois du monde moral.
Pourtant, ce calme tout philosophique de Kant ne devait-il pas être un peu troublé lorsqu'il voyait le triomphe des doctrines étroites et hostiles qui menaçaient de chasser les abus du monde social, en tuant la société ; qu'on se figure l'effet que devaient produire les pamphlets de Voltaire arrivant dans la retraite de Kœnigsberg. Que devait éprouver devant ce cynisme audacieux, un homme un peu étranger à la grâce moqueuse de Voltaire? Kant, avec sa science profonde, son instinct moral un peu solennel, son ignorance d'une société corrompue, devait s'étonner beaucoup en feuilletant le Dictionnaire philosophique, mélange bizarre de hardiesse et de grâces, de bon sens et d'insolence à trancher sur ce qu'on ignore. Frédéric aussi était là au-
près, faisant de Postdam une oasis française, méprisant l'esprit de sa nation, insultant à ses croyances et l'illustrant par ses victoires.
Kant est un Allemand, et, au fond de l'excellente nature allemande, il y a un besoin de poésie, c'est-à-dire de principes élevés, qui fait la gloire de cette nation. Le malheur est que le mysticisme et tous ses écarts présentent aussi une fausse poésie qui séduit souvent ces âmes du nord. Il y a en elles plus d'élévation encore que de besoin de rectitude et de sévérité ; mais, heureusement pour la philosophie, Kant était né dans une famille où l'austérité de la morale réglait toute la vie. Tous les biographes ont rapporté avec un soin minutieux et respectable les détails de son éducation. Toute une humble famille, vivant dans la paix et dans la pratique la plus rigoureuse du devoir, une mère qui sut si bien lui inspirer, par l'exemple, l'horreur du mensonge que le vieux professeur, au bout de sa carrière, disait que son respect inviolable pour la vérité, il le devait à sa mère. On sait avec quelle sévérité Kant pose dans sa morale le devoir absolu de toujours respecter la vérité. Il n'y sait point de limites ni d'exceptions. Singulier et admirable effet des vertus les plus obscures. Une pauvre femme, née dans les der-
nières classes de la société, prépare ainsi pour le monde une doctrine sévère et salutaire qui dominera peut-être bien des intelligences. Le devoir accompli dans l'ombre produit, par sa puissance secrète, des résultats immenses ; et parce que la femme d'un honnête sellier de Kœnigsberg ne s'est jamais permis un mensonge, voilà que la morale de Kant, c'est-à-dire la doctrine qui régnera en Allemagne avec une admirable autorité, en prendra plus d'élévation et de pureté. Avec cette pureté de principes moraux, figurezvous un esprit vaste comme celui de Leibnitz, où toutes les connaissances humaines sont rangées dans un ordre merveilleux ; la tête de Faust, mais non point Faust qui se donne au diable ; tout au contraire, Faust ne désespérant jamais de trouver une base indestructible à ce qui est vrai et juste ; c'est Kant en face de la France et de l'Angleterre, avçc leurs philosophies corrompues ; de Frédéric II, mélange d'héroïsme et de dépravation.
Au temps de Frédéric II, l'Allemagne ne savait plus où elle en était en métaphysique. L'esprit français s'était introduit à la cour de Prusse comme un étranger qu'on voyait de mauvais œil jouir des faveurs de la cour.
Wolf, de son côté, commentait pesamment les
sublimes témérités du génie deLeibnitz; Hume, en Angleterre, popularisait le scepticisme ; en France surtout, le scepticisme enfanta le matérialisme, non qu'il en fût une conséquence directe; mais ce scepticisme subalterne, comme les erreurs grossières, produisait le mal sans le secours de la logique, par une sorte de contagion irrégulière qui n'appartient qu'à l'erreur. Mais Locke et ses conséquences qu'il n'avait point prévues, Leibnitz et les égarements de sa haute intelligence, rien de tout cela ne pouvait plus vivre en Allemagne ; on tâchait de mitiger l'une par l'autre des erreurs inconciliables. Jacobi et Lessing consumaient ainsi dans de vaines tentatives des facultés supérieures. Kant les domina tous par la force de son esprit et l'élévation de ses vues. Il s'attaqua à la philosophie de Hume. Il voulut fonder la certitude sur des bases inébranlables. Le scepticisme est ressorti du système de Kant lui-même. On l'en a fait ressortir. Mais qu'on dise pourquoi le scepticisme de Hume, n'ayant produit partout qu'une philosophie misérable , disons tout, une philosophie méprisable, pourquoi la doctrine de Kant at-elle imprimé partout un mouvement si noble aux esprits ? C'est que Kant, après tout, est un esprit profondément dogmatique, profondément
pénétré de l'existence de la vérité qu'il cherchait. Hume a cherché le doute, Kant a cherché la vérité. C'est de bien haut que le philosophe allemand tombe dans le scepticisme sans le savoir. Hume ne s'est jamais élevé au-dessus du doute mesquin dans lequel il se complaît.
L'analyse superficielle et confuse qu'il fit des facultés et des notions de l'intelligence est un jeu d'enfant devant la haute psychologie de Kant ; sous la lumière de l'examen de Kant on croit voir les vérités primitives au fond de l'âme humaine, comme des divinités inconnues toujours présentes, apparaissant au jour pour la première fois. Que l'erreur soit ou non dans les dernières conséquences de son système, que les vérités primitives transformées en catégories replongent encore l'esprit dans le doute sur l'absolue vérité, la philosophie kantienne est toujours une éclatante victoire sur la philosophie étroite sortie de l'Angleterre. Bien qu'on puisse tirer des deux systèmes les mêmes conclusions, la tendance de ces systèmes est diamétralement opposée. Le mouvement imprimé par Kant a triomphé : placé bien plus haut que Hume, il a appelé la philosophie vers des régions bien supérieures. C'est là qu'est le combat; je doute que les élèves de Hume soient de force à l'y suivre.
Nous n'avons point abordé un seul des points de la philosophie transcendantale :ce n'est pas la matière d'un article de journal; mais nous aurions à cœur de donner à quelques esprits de plus un peu de curiosité pour des études si dignes de l'attention de l'homme. Quand même il serait vrai que la philosophie de Kant fût malgré lui une nouvelle théorie du doute, il faudrait encore s'y arrêter et, nous disons plus, en savoir gré à son illustre auteur.
Un esprit supérieur qui, dans l'empire de la spéculation, épuise les arguments en faveur de l'une des trois ou quatre erreurs qui doivent nécessairement paraître dans le monde philosophique, rend un service éminent ; il hâte le dernier moment d'un système erroné ; il lui fait dire plus tôt son dernier mot. Il y a des erreurs, de grandes erreurs philosophiques qui doivent régner dans le monde : elles sont comme les ombres mensongères que projettent les grandes vérités, comme certaines erreurs d'optique inévitables jusqu'à ce que la science vienne les rectifier. Remarquez qu'il n'est pas question de toutes sortes d'erreurs, car il y en a d'inutiles et de méprisables; mais il était impossible, l'humanité donnée et l'esprit de l'homme fait comme il est, il était impossible que le matérialisme, le scepticisme et l'idéalisme
n'apparussentpas comme système dans ce monde. La logique enfante toutes ces erreurs suivant le point de vue d'une époque. Or, il faut qu'elles se manifestent 'dans toutes leurs forces pour qu'aussi elles succombent avec toutes leurs forces. Si la foule balbutiait ces systèmes dans l'ombre, sans qu'aucune main puissante prît leur défense, on n'en finirait jamais avec eux. Il est bon que les esprits les plus fermes et les plus hauts défendent de pareilles causes ; quand elles succombent , alors elles sont définitivement convaincues de mensonge. C'est peut-être le secret de la Providence quand elle laisse des intelligences si hautes se jeter dans de si prodigieux égarements. C'est pour qu'ils se hâtent de dire à la face de tous le dernier mot de l'erreur. La voilà donc dans ses derniers retranchements, et, si elle y succombe, il n'y a plus d'espérance. Le ciel a prononcé. Quand le bras d'Hector ne suffit plus pour défendre Troie, c'est qu'elle est condamnée par les dieux.